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Mrs. D. C. Meyers

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Marie- Antoinette Dauphine

Marie-Antoinette à Page de ly ani D'afir^s François- Hubert Drouais

Marie- Antoinette

Dauphine

Tar Pierre de Nolhac

Saison

Éditeurs i8ç, rue Sajiit-Jacqties

Taris

Calmann-'Lévy

Editeurs j, rue Auber

'Paris

PJERRE DE NOLHAC né en i8^ç

Première édition de t Marie- Antoinette Dauphine » ; i8ç8.

CHAPITRE PREMIER

LA COUR DE LOUIS XV AVANT MARIE-ANTOINETTE

Le déclin du règne de Louis XV. — Tristesses dans la*""^ faniille royale. — Épuisement et mécontentement de la nation. — Effacement de la France en Europe. — Gouvernement du duc de Choiseul. — L'alliance au- trichienne. — Projets de mariage du Dauphin avec une archiduchesse. — Mort de Marie- Josèphe de Saxe. — Négociations et accords pour le mariage de Marie-Antoi- nette. — Changements à la Cour de VersaiUes. — Madame du Barry ; son origine, son mariage. — RivaUté entre M. de Richeheu et M. de Choiseul. — Intrigues pour la présentation. — Opposition de Mesdames. — Instal- lation de madame du Barry à la Cour. — Départ de Madame Louise pour le Carmel

CHAPITRE II

LE MARIAGE DE MARIE-ANTOINETTE

Préparatifs du mariage en France. — Caractère et éduca- tion de l'archiduchesse Marie-Antoinette. — L'abbé de Vermond. — Dernières instructions de Marie-Thérèse. — Cérémonie du mariage à Vienne. — Le voyage de Marie-Antoinette. — La remise sur le Rhin et l'arri- vée a Strasbourg. — La Cour à Compiègne. — Réception

TABLE

PAGES

de Marie-Antoinette. — Le souper de la Muette. — Les neuf journées de fêtes à Versailles. — L'acte de mariage. — Le jeu du Roi. — Le souper. — L'opéra. — Le bal paré. — Le feu d'artifice et la fête de nuit. — Le bal masqué. — Les spectacles. — Les réjouissances de Paris. — Catastrophe de la place Louis XV 69

CHAPITRE in

LA DISGR\CE DE CHOISEUL

Débuts de Marie-Antoinette à la Cour. — Ses premières impressions. — Sa gêne avec madame du Barry. — Con- fidences du Dauphin. — La Dauphine chez Mesdames. — M. de Choiseul et Marie- Antoinette. — Visite à Chantilly.

— Séjour à Fontainebleau. — La politique intérieure. — Les Parlements et le duc d'Aiguillon. — Intrigues contre M. de Choiseul. — La journée de la disgrâce. — Résultats de la crise pour Marie- Antoinette. — Rôle grandissant de madame du Barry. — Son appartement à Versailles. — Marie-Antoinette au lit de justice. — Exil du Parlement.

— Mariage du comte de Provence iiê

CHAPITRE IV

M.\RIE-ANTOINETTE ET MADAME DU BARRY

Le ministère de M. d'Aigmllon. — Dangers nouveaux pour Marie-Antoinette. — Dame d'atours nommée par madame du Barry. — Entretien de M. de Mercy et du Roi. — M. de Mercy chez la favorite. — Obstination de Marie-Antoinette. — Influence de Mesdames. — Inter- vention de Marie-Thérèse. — La Dauphine instrument de la politique autrichienne. — Marie-Antoinette et le partage de la Pologne. — Hostilité de la Cour contre madame du Barry. — Les dames de la Dauphine. — Mariage du comte d'Artois. — Dernières tentatives de raporochement entre madame du Barry et la famille royale. — Échec infligé par Marie-Antoinette à M. d'Ai- guilloQ 162

TABLE 7

CHAPITRE V

LA FIN DU R^GNE

PAGES

Marie-Antoinette et l'opinion. — Sa place dans les esprits à la lin du règne. — Ses qualités et ses défauts. — Détails annonçant le caractère de la Reine. — Hostilités qui se préparent. — Marie-Antoinette et les Rohan. — Occu- pations et plaisirs de la Dauphine. — Le théâtre. — La musique. — La chasse. — Popularité de Marie-Antoi- nette. — Entrée à Paris du Dauphin et de la Dauphine. — La visite de Paris. — Gluck protégé par Marie-An- toinette ; représentation d'Iphigénie en Aulide. — La petite vérole de Louis XV. — Marie-Antoinette et la famille royale pendant la maladie. — L'intérieur de la Cour. — Le renvoi de madame du Barry. — La mort du Roi 213

Sources 283

MARIE-ANTOINETTE

DAUPHINE

CHAPITRE PREMIER

LA COUR DE LOUIS XV AVANT MARIE-ANTOINETTE

Le déclin du règne de Louis XV. — Tristesses dans la famille royale. — Epuisement et mécontentement de la nation. — Effacement de la France en Eiuope. — Gouvernement du duc de Choiseul. — L'alliance autrichienne. — Projets de mariage du Dauphin avec une archiduchesse. — Mort de Marie- Josèphe de Saxe. — Négociations et accords pour le mariage de Marie-Antoinette — Changements à la Cour de Versailles. — Madame du Barry ; son origine, son mariage. — Rivalité entre M. de Richelieu et M. de Choiseul. — Intrigues pour la présentation. — Opposition de Mes- dames. — Installation de madame du Barry à la Cour. — Départ de Madame Louise pour le Ceirmel.

TOUIS XV régnait depuis plus d'un demi-

-*-^ siècle, quand il se décida à marier le Dauphin,

son petit-fils, à l'archiduchesse Marie-Antoinette.

Ce long règne avait eu des époques brillantes, qui

le faisaient comparer au règne même de Louis XIV.

Aux yeux de Voltaire, l'historiographe complaisant

des deux périodes, les traits de Louis le Grand U7

10 MARIE-ANTOIKETTE DAUPHTNE

se retrouvaient, humanisés et ennoblis encore, en ceux de Louis le Bien-Aimé. La France l'avait cru pendant longtemps et avait prodigué au fils du duc de Bourgogne cette indulgence toujours prête que lui fournissait son inépuisable fidélité.

11 avait fallu à la nation de longs scandales, de graves revers et une misère toujours croissante pour s'apercevoir que, du caractère du Grand Roi, Louis XV développait surtout les vices. Depuis Fontenoy et les v ctoires mises aux pieds de madame de Pompadour, la roue de la fortune royale avait tourné. Quels que fussent les adula- tions des courtisans et son aveuglement inévitable, le Roi ne pouvait se dissimuler qu'une décadence était venue. Lorsque finit la guerre de Sept Ans, les désordres privés accumulés autour du trône n'étaient rien auprès des désastres publics qui semblaient en être nés.

Le Roi avait toujours été triste, mais il l'était devenu plus encore. L'ennui, qui châtie sans les réduire des excès comme les siens, s'était fait plus étroit et plus rigoureux depuis la mort de la marquise. Il était maintenant le fonds même de cette nature étrange, exigeante et molle, bien- veillante et froide, d'où s'étaient retirées peu à peu les quahtés réelles et sérieuses qui avaient donné tant d'espérance. Le Roi gardait l'esprit juste et la vision lucide du bon sens, mais, comme il n'avait aucune volonté à mettre au service de ses jugements, sauf dans les mesquines choses de

LA COUR DE LOUIS XV ii

sa passion, rien ne suffisait plus à l'intéresser ni à l'émouvoir.

Sa vie quotidienne de souverain était fort rem- plie. En dehors des cérémonies, des fêtes, des grandes audiences, chaque journée, de son petit lever à son coucher public, donnait une grande place à la représentation et au gouvernement ; c'était le conseil, le travail avec les ministres, les présentations, l'interminable liste des nomina- tions, et, lorsqu'il rentrait dans son intérieur, cette correspondance secrète qu'il entretenait, à l'aide du comte de Broglie, avec ses agents per- sonnels à l'étranger. Les distractions n'étaient pas moins nombreuses : il avait la chasse, cette grande occupation des Bourbons, les soupers des cabinets, ses jeux de tourneur et de cuisinier, ses continuels voyages aux résidences royales, ou encore, quand il était à Versailles, les nouvelles serres du jardin de Trianon et la petite maison du Parc-aux-Cerfs. Malgré tout, devenu trop détaché pour s'attarder sérieusement aux affaires, trop blasé pour goûter bien vivement les plaisirs, Louis XV s'ennuyait, et une pénible pensée l'accompagnait sans cesse, celle de ce caveau funèbre de Saint-Denis, où déjà tant des siens étaient allés l'attendre.

Il avait perdu d'abord ses filles aînées, les plus intelligentes, les préférées, mortes au moment où leur influence commençait à contre-balancer celle de madame de Pompadour. Puis, la marquise elle- même disparue, était venue la plus récente série

.12 MARIE-ANTOINETTE DAUPHINE

des deuils de famille, dont un méchant esprit de calomnie empoisonnait encore les blessures. Le Dauphin, qui promettait un règne d'honnêteté et de droiture, mais que l'on croyait trop l'ami des prêtres et des Jésuites, avait été miné par une maladie lente et inexpliquée ; la Dauphine, Marie- Josèphe de Saxe, aimée véritablement du Roi et prête à lui donner le milieu de vie honnête qui lui manquait, avait peu survécu à son mari, et les mêmes voix avaient jeté dans les esprits les mêmes soupçons. Leur fils aîné, le petit duc de Bourgogne, avait été emporté avant eux encore enfant. La Reine enfin venait de mourir, faisant par le grand deuil qu'elle imposait à la Cour, le 24 juin 1768, plus de bruit qu'en trente années d'existence retirée et silencieuse.

Ce dernier coup frappait Louis XV au moment même où, repentant peut-être de longs torts, revenant aux affections éprouvées, il se rappro- chait de Marie Leczineka, reprenait l'habitude d'aller chez elle et rendait à la vie publique de la Reine la dignité dont elle avait été injustement privée. La famille royale se décimait ainsi autour du Roi, à l'heure où les approches de la vieillesse semblaient le ramener auprès d'elle pour toujours. Que lui restait-il à présent ? Quatre filles, Mesdames de France, dont deux à peine. Mesdames Adélaïde et Louise, savaient vouloir, et dont une seule, la plus jeune, Madame Louise, savait penser ; les deux autres, Victoire et Sophie, l'une aimable et

LA COUR DE LOUIS XV 13

bornée, l'autre laide et quelque peu sotte, ne comptaient ni à la Cour, ni dans la vie de leur père.

Il continuait à descendre chez Mesdames chaque matin et quelquefois le soir, au retour de la chasse, et à s'intéresser à leurs petites occupations de filles mûres. Mais c'était une habitude plus qu'une joie. Mesdames n'étaient plus les brillantes prin- cesses peintes, par Nattier et qu'un pinceau flatteur rendait aisément séduisantes. L'aînée, qui leur donnait le ton, n'ayant pu trouver mari, bornait la conversation paternelle aux anecdotes de cour, aux usages et aux préséances. L'étiquette, qui apportait à Mesdames leurs plaisirs, interdisait ce qui aurait pu donner un but naturel à leur vie, l'éducation de Mesdames Clotilde et Elisabeth. Ces « petites dames », dont la seconde n'était qu'une enfant de quatre ans, restaient sous le gouvernement de madame de Marsan, à l'autre bout du Château de Versailles, et leurs tantes, comme le Roi, les voyaient une fois le jour, en cérémonie.

Les trois jeunes princes, élevés par le duc de la Vauguyon, qui avait été déjà le gouverneur de feu M. le Dauphin, leur père, ne donnaient à Louis XV que des espérances incomplètes. L'aîné, l'héritier du trône, qui avait d'abord eu le titre de duc de Berri et qu'on voulait marier le plus tôt possible pour assurer la descendance, portait assez médiocrement ce brillant nom de Dauphin de France. Maigre et souffreteux, ayant trop

14 MARIE ANTOINETTE DAUPHINE

grandi, il semblait à cet âge rappeler plutôt l'état maladif de son père que la saine fraî- cheur de Marie- Josèphe ; gauche, timide, d'humeur sauvage, on devait, pour le louer, se rabattre sur des qualités de jugement et d'honnêteté qu'il n'avait guère eu du reste l'occasion de montrer publiquement. Moins déshérité de la nature, le comte de Provence annonçait de l'esprit, et le tout jeune comte d'Artois de la franchise et de la gaîté. Mais c'étaient trois frêles appuis pour la Maison "de Bourbon, et Louis XV se laissait aller parfois, devant ses familiers, à des réflexions qui montraient combien l'avenir de sa race lui parais- sait incertain.

Au delà des tristesses de sa famille, si le Roi regardait le royaume, le spectacle n'était ni plus joyeux ni plus rassurant. Le règne aboutissait, il fallait bien le reconnaître, à un amoindrissement de l'autorité royale. En sacrifiant les Jésuites, le Roi avait satisfait un instant son Parlement, et madame de Pompadour, ses philosophes. Mais l'Encyclopédie et Jean- Jacques avaient pénétré les esprits de doctrines nouvelles dont les consé- quences politiques devaient être redoutées. Les plus dangereuses idées jaillissaient en étincelles des inoffensifs bûchers de livres qu'allumait encore le bourreau en place de Grève. On pouvait en- tendre, en pleine Cour, de jeunes gentilshommes, épris de la constitution anglaise, mettre en dis-

LA COUR DE LOUIS XV 15

cussion le principe de la monarchie. Le fils de Louis XV lui-même n'avait-il pas trouvé que le Contrat social valait la peine d'être discuté ?

Plus clairvoyant en philosophie, le Roi craignait de s'appesantir sur de tels sujets ; mais la question grave et urgente de son gouvernement était celle des finances. Le trésor était épuisé par des guerres qu'on avait faites interminables, par le gaspillage des favorites, par une administration nourrie d'abus, qui ne voulait pas réprimer et qui ne savait pas prévoir. Il fallait cependant remplir les coffres de l'État, et l'abbé Terray, qu'on venait d'appeler au contrôle général, interrogé sur les moyens de faire de l'argent, disait n'en connaître d'autre source que la bourse des particuliers. De là, de nouveaux édits, des impôts nouveaux, le mécontentement de la nation et, de la part des Parlements, le refus de cet enregistrement des édits nécessaire pour les faire exécuter. Une telle résistance, respectueuse au début du règne, mais devenue plus âpre avec le temps, créait un conflit insoluble entre les cours souveraines et la Cou- ronne. Le Roi Louis XV allait-il mourir banque- routier ? Le « déluge » qui devait submerger le trône, suivant le mot qu'on lui prêtait, n'atten- drait-il pas son successeur ?

Dans les provinces, le zèle des agents des fermes se heurtait à l'universelle misère, à des famines régionales, çà et là à des émeutes pour le pain, brusquement, rudement réprimées, mais dont

i6 MARIE-ANTOINETTE DAUPHINE

l'écho plein de menaces arrivait jusqu'à Ver- sailles. En ces effervescences la personne du Roi, jusque-là sacrée et inviolable entre toutes, com- mençait à n'être plus respectée. A Paris, nul n'ignorait ses débauches affichées ou secrètes. On les grossissait à plaisir, on y voulait voir la source première des maux de la nation, et le nom de madame de Pompadour demeurait exécré. Quelles haines obscures, sorties du peuple, avaient armé le bras de Damiens ? Quelle influence dirigeait le poignard de cet homme, qui n'était pas fou, qui avait subi après son attentat les pires tortures et, sur la roue même, n'avait pas dit son secret ? Le Roi y songeait souvent. Il savait que la mort de son fils avait été regardée comme un malheur public, par la seule raison que ce prince faisait espérer un règne entièrement différent du sien. A ce moment même, Louis XV avait écrit en ami à M. de Choiseul une lettre de sombres pressenti- ments, s'effrayant de trouver dans l'enfant qui allait devenir dauphin, « un bien petit secours... vis-à-vis de la tourbe répubhcaine » ; et le mot n'est pas sans étonner, à une telle date, sous la plume royale.

Hors des frontières surtout éclatait à tous les yeux la diminution du Roi dans l'effacement politique de la France. Qu'était devenue cette belle armée de Maurice de Saxe, de Lowendal, de Belle-Isle, qui avait eu tant d'heures de gloire et un tel prestige de bravoure ? L'expédition de

LA COUR DE LOUIS XV 17

Corse préparait un médiocre dédommagement à la désastreuse guerre de Sept ans. Les armées de Louis XV n'évoquaient plus en Europe que des souvenirs de défaites ; Rosbach effaçait Lawfeldt, et les Anglais avaient pris au traité de Paris une terrible revanche de Fontenoy. La France avait perdu son rang de grande puissance mari- time. Cette marine, pour laquelle on avait accepté patriotiquement tant de sacrifices, commençait à peine à se refaire ; ces colonies, héritées de l'esprit d'aventure et de l'héroïsme de la race, étaient passées au pouvoir des rivaux ; tout un empire, en Amérique et aux Indes, s'était écroulé sans qu'on eût espoir d'en relever jamais les ruines.

Sur le continent, les humiliations, les décep- tions ne se comptaient plus : la diplomatie fran- çaise considérée comme une annexe de la diplo- matie autrichienne, le rôle de la France en Orient s'effaçant par degrés, les amis et les protégés d'autrefois, la Suède," la Pologne, la Turquie, abandonnés aux intérêts nouveaux d'une politique incertaine encore et qui n'avait donné aucun fruit. Le Roi suivait les parties liées par M. de Choiseul, non seulement au conseil, où régnait l'optimisme intéressé de son ministre, mais aussi sur l'échiquier de sa diplomatie secrète, renseigné par ses agents particuliers, opposants presque tous et portés à ne point celer leurs inquiétudes. Comme il gardait sa rectitude de jugement à côté de sa volonté défaillante, il voyait nettement la fâcheuse marche

i8 MARIE-ANTOINETTE DAUPHINE

des affaires qu'il se sentait impuissant à diriger. Il avait, en présidant le conseil, le coup d'œil sûr, l'avis bref, le résumé précis ; il étonnait les minis- tres par sa clairvoyance à reconnaître un mal qu'il ne faisait rien pour empêcher.

Des diverses combinaisons diplomatiques es- sayées au cours du règne et payées du sang de tant de soldats, deux seulement demeuraient debout : le Pacte de Famille, qui était une ligue, dirigée contre l'Angleterre, entre tous les États gouvernés par la Maison de^ourbon, et l'Alliance, qui avait transformé en union l'antique rivalité avec la Maison d'Autriche et qu'avait resserrée étroitement le traité du 30 décembre 1758. Ces deux forces, qui soutenaient à cette heure les destins chancelants de la France, étaient en grande partie l'œuvre personnelle d'un ministre et for- maient aussi les étais les plus solides de son in- croj'able puissance. Le monarque ombrageux, jaloux d'une autorité qu'il affirmait rarement, mais par à-coups d'une brutalité inattendue, après avoir promis au cardinal de Fleury et s'être juré à soi-même de n'avoir jamais plus à ses côtés de premier ministre, avait laissé fléchir ses répu- gnances ; il avait accepté peu à peu, par l'entraîne- ment de son indolence et parce qu'il y voyait la garantie du Pacte de Famille et de l'alliance autri- chienne, la tutelle souriante de M. de Choiseul.

Les quahtés de l'homme de cour avaient fait

LA COUR DE LOUIS XV 19

la fortune de M. de Choiseul. Héros de toilette, diplomate de boudoir, il s'était élevé, par les échelons rapides et sûrs que dressent les femmes, aux destinées de la grande intrigue. Il avait conquis les hommes, à leur tour, par ses goûts de philosophe, son caractère serviable, sa fidélité en amitié et la bonne grâce avec laquelle il cachait à chacun le mépris qu'il avait pour tous. Créé par madame de Pompadour, qui l'avait trouvé, à l'usage, phis docile que Bernis, il était devenu nécessaire à Louis XV par sa promptitude de labeur et sa clarté d'esprit, qui rendaient les affaires faciles et le conseil court.

Il triomphait à ce travail à deux, dans le cabinet du Roi, auprès du grand tapis vert de la table chargée de dossiers savamment classés, prestement analysés, jetés avec art sous la signa- ture. C'était tantôt une décision d'argent, qui engageait de gros crédits et qu'il fallait présenter comme une économie, tantôt une faveur, qui semblait un acte de justice et qui servait seule- ment à faire au ministre une nouvelle créature. Beaucoup de discrétion dans les demandes per- sonnelles, forçant l'estime du Roi, l'obligeant à quelque reconnaissance ; partout le talent de sug- gérer la volonté en ayant l'air de la suivre, et de flatter le caprice sans paraître le deviner.

Le duc aimait le pouvoir en lui-même, non pour les vulgaires satisfactions qui le font désirer. Il était monté lentement, avec sagesse, au poste

20 MARIE-ANTOINETTE DAUPHINE

suprême où ses amis lui marquaient depuis long- temps sa place, où sa femme, fille d'un financier, comptait le voir en l'épousant, où l'ambition inquiète de sa sœur, la duchesse de Gramont, cherchait à le pousser d'un seul coup, mais qu'il avait préféré conquérir pas à pas pour s'y main- tenir toujours. C'est ainsi qu'il avait réuni en ses mains le ministère des Affaires étrangères, celui de la Guerre, la Surintendance générale des Postes, et qu'il avait fait donner la Marine à son cousin le duc de Praslin, avec le gouvernement des colonies et du commerce maritime du royaume, ce qui faisait autant de grands services de l'État réunis sous son influence. Il exerçait bien, sinon les fonc- tions, du moins l'autorité d'un premier ministre. Le Roi, persuadé que les affaires n'iraient pas mieux avec un autre serviteur et sachant que celui-ci, malgré ses défauts, était honnête et comblé, avait abandonné peu à peu les rênes à ces mains habiles et souples. Rassuré dans sa conscience royale, satisfait dans sa paresse privée, il laissait la France à M. de Choiseul en échangé de son loisir.

Cette omnipotence, mise au service d'une ima- gination superficielle mais vaste, donnait l'illu- sion d'un véritable génie pohtique. Aussi Choiseul, qui avait eu des rivaux, puis des adversaires, jouissait maintenant de haines solides et vigou- reuses, de celles qui vont d'ordinaire aux hommes forts, et qui se trouvaient, par hasaid, bien au-

LA COUR DE LOUIS XV 21

dessus de ses mérites d'homme d'esprit. Le parti acquis aux Jésuites, étranglés par le ministre avec un élégant cynisme, le lui rendait en calom- nies. C'était lui, disait-on, qui avait empoisonné le premier Dauphin, puis la Dauphine de Saxe, pour faire disparaître toute influence contraire à la sienne et assurer la peipétuité de son règne. Des victimes moins illustres avaient subi le même sort : quand le dépositaire du « secret du Roi », le commis des Affaires étrangères Tercier, était mort d'apoplexie, on avait encore parlé du poison ministériel. La Cour et la ville répétaient couram- ment ces anecdotes, où quelque obscure vérité non démêlée se cache peut-être. M. de Talleyrand défend Choiseul de ces abominables soupçons en un tour de phrase assez perfide : « Quelque per- suadé que je sois qu'aucun n'ait été fondé, j'éprouve une sorte d'embarras de ne pouvoir tirer mes motifs de conviction de la moralité de sa vie, et d'être obligé d'aller les chercher dans la légèreté de son caractère. » Le duc, qui dédaignait même de se venger de ses ennemis, laissait volontiers courir ces fables ; elles donnaient plus de liberté à son jeu d'intrigue ordinaire, beaucoup moins tragique et beaucoup plus sûr.

M. de Choiseul ne détenait pas sans intention, au miheu de tant de fonctions plus sérieuses, la Surintendance des Postes. Quel facile instrument sur Louis XV que ce secret des lettres privées, dont sa curiosité était friande ! Il était d'autant

22 MARIE-ANTOINETTE DAUPHINE

plus aisé de supposer des correspondances, qu'on ne communiquait à Versailles que des copies. C'est par ce moyen que le ministre avait combattu l'influence de Marie- Josèphe sur le Roi, en lui donnant à lire des lettres de particuliers se félici- tant plus que de raison de l'autorité grandissante de la princesse. Il se chargeait de faire entendre à Louis XV les « bruits de Paris ». S'il voulait arracher une mesure aux hésitations du Roi, il mettait sous ses yeux un rapport du lieutenant de police : les rumeurs qui couraient nuisaient au crédit, les porteurs de fonds publics se mon- traient inquiets que M. de Choiseul n'eût pas les mains libres pour réahser son dessein. Parfois, quand il le fallait, les correspondances interceptées avouaient que les affaires allaient mal, mais que, de peur de les voir se gâter encore, il fallait con- server celui qui les faisait marcher et qu'on ne saurait par qui remplacer.

Dans les circonstances plus graves * encore, lorsque le duc, comme il arrivait parfois, se sen- tait ébranlé dans son pouvoir et que les menées souterraines d'un duc de la Vauguyon ou les boutades enfîeUées d'un maréchal de Richelieu apportaient au Roi un grief précis, une révéla- tion fâcheuse, M. de Choiseul faisait donner les ambassadeurs. Il en avait deux à sa dévotion, Vienne et Madrid. Ils saisissaient ensemble l'occa- sion d'une audience pour faire entendre à Sa Majesté, avec les mérites de son incomparable

LA COUR DE LOUIS XV 23

ministre, la nécessité où ils se trouvaient de délivrer leurs cours respectives des inquiétudes qu'elles avaient pu concevoir sur un changement dans le ministère, toute modification risquant de desserrer les liens d'alliance et de compromettre la solidité du « système ».

Des divers moyens qu'employait Choiseul pour se faire croire l'homme nécessaire, ce dernier était toujours à sa disposition. La Cour de Vienne notamment avait un intérêt évident à le soutenir.

Le traité d'alhance négocié sous madame de Pompadour, sans avoir été son œuvre directe, l'était devenu par la façon dont il l'avait entendu et complété. Ce n'avait pas été une idée sans grandeur que de substituer à l'antagonisme sécu- laire, qui finissait par épuiser les deux puissances, une entente loj'ale et définitive. Mais cette poli- tique renouvelée, qui rompait avec toutes les habi- tudes nationales, qui exigeait des sacrifixes d'argent et d'influence, avait rencontré une opposition irréconciliable. On reprochait à Choiseul de s'être montré, à l'égard de l'Impératrice Marie-Thérèse, trop fidèle sujet de la Maison de Lorraine, long- temps servie en effet par sa famille, et d'avoir sacrifié à son ambition les intérêts et les traditions de la France. Cette thèse, assez facile à soutenir devant une opinion prévenue, tirait argument des relations que Choiseul avait liées à Vienne durant son ambassade et de l'affection que lui témoi-

24 MARIE-ANTOINETTE DAUPHINS

gnaient l'Impératrice et son chancelier, le prince de Kaunitz. D'autre part, si le ministre de Louis XV demeurait fier d'une combinaison politique qu'il continuait à trouver utile, il commençait à s'aper- cevoir lui-même qu'elle n'allait pas sans incon- vénients et pouvait coûter à la France, en diminu- tion d'autorité, plus qu'elle ne lui rapportait en sécurité du côté de l'Angleterre.

M. de Choiseul s'inquiétait aussi de la solidité de son œuvre, dont la justification devait être sa durée même. Si Marie-Thérèse était sincère- ment attachée à l'alliance, Joseph II, son fils, qu'elle avait associé à l'Empire, avait trop de préventions enracinées contre les Français, trop d'admiration pour le génie du roi Frédéric et trop d'avantages peut-être à agir d'accord avec lui, pour qu'il ne fût pas tenté de sacrifier quelque jour l'allié d'Occident. Le jeune Empereur était devenu, il est vrai, le petit-fils de Louis XV, par son mariage avec l'infante Isabelle, fille de madame Infante ; mais la princesse était morte ; une fille, la petite archiduchesse Thérèse, restait le seul lien de cette parenté, qui serait comptée pour bien peu de chose au jour des compHcations diploma- tiques. M. de Choiseul était donc aussi persuadé que Marie-Thérèse de la nécessité de fortifier l'alliance par un acte nouveau et de donner une sanction vivante et perpétuelle au traité de 1758. Cette sauvegarde de l'avenir du « système » et de l'avenir personnel du ministre, c'était le mariage

LA COUR DE LOUIS XV 25

du futur successeur de Louis XV avec une archi- duchesse d'Autriche.

L'Impératrice, mère attentive de filles nom- breuses, grande chercheuse de couronnes et diplo- mate à vues longues, y avait pensé sans doute dès les premiers temps du rapprochement avec la France. Plus tard, les dernières filles de l'empe- reur François I^"^ avaient paru s'accorder d'âge avec les petits-fils de Louis XV, et l'occasion s'offrait d'appliquer à nouveau la vieille devise de la Maison d'Autriche : Tu felix Austria nuhe, et sa féconde politique de mariages. Malgré les événements qui en avaient amoindri le prestige, c'était un beau trône encore que celui des fleurs de lis, et le plus beau que pût occuper alors une princesse catholique.

Dès 1765, année de ce veuvage dont Marie- Thérèse devait rester inconsolée, ses projets maternels se précisèrent en faveur de l'archi- duchesse « Marie-Antoine », née le 2 novembre 1755. L'importante affaire fut traitée dans le plus grand mystère entre le duc de Choiseul et le prince de Stahremberg, ambassadeur de l'Empereur. Le prince ne voulut pas quitter Paris, où le comte de Mercy-Argenteau allait le remplacer, sans avoir obtenu de Louis XV la première parole que sou- haitait impatiemment sa souveraine. Son attente fut longue ; enfin, à son audience de congé, le Roi se résolut à parler et le chargea expressément de prier l'Impératrice de réserver pour le Dauphin

26 MARIE-ANTOINETTE DAUPHINE

la main de l'archiduchesse Antoinette. Ce fut un grand succès pour l'ambassadeur, qui écrivit aussi- tôt à Marie-Thérèse, le 24 mai 1766 : « Le Roi s'est expliqué de façon que Votre Majesté peut regarder le projet comme décidé et assuré. »

Rien du dessein royal ne s'ébruitait hors des deux familles. Le mois suivant, madame Geoffrin, allant en Pologne voir le roi Stanislas-Auguste, séjournait à Vienne, fort choyée de l'Impératrice et de M. de Kaunitz. On montrait, à Schœnbrunn, à la vieille amie des philosophes la brillante réunion des archiducs et des archiduchesses ; elle caressait l'archiduchesse Thérèse, qui avait deux ans et qui était l'arrière-petite-fille de Louis XV, la trouvait belle comme un ange et parlait de l'emmener à Paris : « Emportez, emportez ! » répondait Marie- Thérèse, et elle recommandait à madame Geoffrin d'écrire en France qu'elle avait vu cette petite et ce qu'elle en pensait. Quant à la jeune Antoinette, l'Impératrice ne la faisait même pas remarquer à la Française. Elle savait bien, en effet, malgré les dispositions personnelles du Roi, que le mariage n'en était encore qu'aux « assurances », et qu'il restait à la merci d'un accident de la politique.

Il s'en fallut de peu que tout manquât. Il y avait dans la famille royale deux personnes à qui ces projets déplaisaient, la mère et la tante du futur époux, Marie- Josèphe et Madame Adélaïde. La première surtout, énergique, entreprenante, capable de concevoir fortement une idée et de

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la suivre, avait pris sur Louis XV une influence extrême. Depuis la mort de son mari, elle habitait à Versailles tout auprès du Roi, dans un apparte- ment qui s'enchevêtrait avec le sien et qui unis- sait leur vie. Elle était restée attachée avec pas- sion à son pays d'origine, et le trône qu'elle ne devait plus occuper, elle voulait du moins le réserver à une princesse de sa famille. Elle avait justement une nièce d'âge convenable, Amélie de Saxe, et ses plans étaient partagés par son frère, le prince Xavier, administrateur de l'Électorat. Elle demanda au Roi si des engagements formels étaient échangés avec l'Autriche et si, comme mère du Dauphin, elle ne serait pas consultée. Louis XV laissa entendre qu'il tenait à son dessein, mais que cela était exposé à bien des hasards par l'âge même des deux enfants et que c'était plutôt désir des deux parties qu'affaire conclue.

Marie-Josèphe ne se découragea pas ; elle se savait forte, écoutée, et comptait d'abord obtenir de donner la main de sa fille aînée. Madame Clotilde, au jeune électeur Frédéric-Auguste ; ce serait la préparation du mariage de son fils le Dauphin, qui, en fin de compte, ne se ferait pas contre son aveu. Malheureusement, la maladie la terrassait ; sur son lit de souffrance, recevant l'agent de son frère, le vicomte de Martanges, elle lui parlait encore d'un espoir qu'elle n'abandonnait pas. Le 13 mars 1767, les ambitions de la Maison de Saxe s'éteignaient avec elle. Madame Adélaïde

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essayait de les faire revivre, moins à cause de son préjugé contre l'Autriche que par désir de conserver son influence sur le Dauphin en lui choisissant sa femme. Mais la fille aînée de Louis XV n'était pas armée pour lutter contre M. de Choi- seul, que la mort venait encore de servir avec tant d'à-propos. Seule Marie- Josèphe, vivant quelques années de plus, pouvait faire que la femme de Louis XVI fût une princesse de Saxe et que Marie-Antoinette échappât à sa destinée.

Tout y poussait maintenant l'enfant qui grandis- sait à la Cour de Vienne et sous les ombrages de Schœnbrunn. Les obstacles disparaissaient d'eux- mêmes devant le rêve de Marie-Thérèse. L'opinion • était peu à peu instruite du projet des chancel- leries, et l'union de Marie-Antoinette et du Dau- phin devenait dans les deux pays un sujet de conversation. C'était un de ces secrets que Choiseul avait intérêt à donner en garde à beaucoup de monde. En avril 1767, l'ambassadeur du Roi, marquis de Durfort, lui mandait une dépêche qui n'était point pour lui déplaire : « Le public de Vienne parle mariage autant pour le moins que le public de Paris. » Aucun ministre cependant n'y faisait encore allusion, sauf le prince de Stah- remberg qui demanda un jour à l'ambassadeur comment il trouvait l'archiduchesse Antoinette : « Parfaitement bien, répondit Durfort. — M. le Dauphin, ajouta le prince en riant, aura là une charmante femme. — Le morceau est friand,

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répliqua le marquis sur le même ton, et sera en bonnes mains, si cela est. »

M. de Durfort avait pour instructions de se tenir sur une grande réserve et d'attendre les avances. Le Roi lui avait fait écrire d'assez vifs reproches pour avoir demandé avec trop d'em- pressement les portraits de la famille impériale. Au mois de septembre, pendant une fête à Schœn- brunn à laquelle assistaient les archiduchesses, M. de Durfort et l'ambassadeur d'Espagne s'étant approchés d'une table où jouait Marie-Antoinette, l'Impératrice les rejoignit et, s'adressant à l'am- bassadeur d'Espagne, parla du mariage de sa fille : « J'espère qu'elle y réussira, dit-elle. Nous pouvons en causer plus librement tous les deux, car l'ambassadeur de France n'a encore rien dit. » M. de Durfort, fort embarrassé, feignit de ne pas entendre. Quelques jours après, madame de Ler- chenfeld, gouvernante de l'archiduchesse, étant placée près de lui dans un divertissement donné à la Cour, lui faisait l'éloge de Marie- Antoinette, de son caractère, de ses grâces. L'ambassadeur s'en tirait par d'honnêtes propos, ne laissant rien percer des intentions de son maître, au moment même où la Cour de Versailles le chargeait de procurer, à tout événement, une copie du contrat récemment rédigé pour le mariage du roi de Naples et de l'archiduchesse Marie-Caroline.

Louis XV, de son côté, croyait devoir informer le roi d'Espagne, qui lui répondait en déclarant

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le projet admirable, « soit en politique, pour l'affermissement de l'alliance avec la Cour de Vienne, soit pour le bonheur du Dauphin, puisqu'on dit cette jeune princesse très jolie et avec une éducation parfaite ». Cependant le temps s'écou- lait sans aucune démarche du Roi, qui tenait à laisser venir de Vienne les nouvelles ouvertures.

Vers la fin de 1768, les liens se resserraient à nouveau entre la Maison d'Autriche et la Maison de Bourbon ; l'archiduchesse Marie-Amélie était demandée en mariage pour l'Infant, duc de Parme. Cette union en appelait une autre. Joseph II se chargeait de l'indiquer dans une lettre intime qu'il adressait à Louis XV, lors de l'inoculation de sa fille Thérèse, et qui révèle l'intimité des relations déjà établies entre les deux Maisons. L'inocula- tion était alors chose très nouvelle et inquiétait encore beaucoup d'esprits ; le Roi avait tenu à être renseigné sur toutes les phases de la maladie. A la lettre du père sont jointes cinq lignes de la main de l'enfant :

« Sachant que vous m'aimez, cher grand-papa, je vous assure que je me porte à merveille, et que je n'ai eu que cinquante boutons, qui me font grand plaisir. Que ne puis-je vous les montrer et vous embrasser, vous aimant beaucoup ! »

L'Empereur à son tour réunissait, à propos de cette opération, tous les souvenirs qui pouvaient toucher le cœur du Roi :

« Vous êtes père et bon père ; je vous laisse

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juger des inquiétudes que cette résolution m'a données. La réussite qu'ici je vous certifie a sur- passé mon attente. Ma petite n'a été incommodée qu'un seul jour... Hélas ! pourquoi cette méthode n'a-t-elle pas été connue plus tôt ! J'aurais encore une épouse qui faisait le bonheur de ma vie. En attendant, elle m'a pourtant procuré le bonheur d'oser vous appeler m.on père et de joindre tous les sentiments du cœur à ceux que la raison sans cela me dicte pour le plus sûr et le plus digne ami. Vous venez de nous en donner encore tout récemment une preuve non équivoque en nous demandant une sœur pour l'Infant duc de Parme. Que n'y a-t-il encore plus de liens pour nous prouver, en les resserrant, l'avantage et le désir mutuel que nous avons d'être éternellement tendres et utiles amis ! Croyez-moi, cher grand-père, en vous embrassant pour la vie, votre tendre et affectionné petit-fils, Joseph. »

A ce débordement sentimental, dont on cher- cherait en vain un équivalent dans le reste de la correspondance entre l'Empereur et le Roi, celui-ci répondait, avec un compHment spécial envoyé à la petite archiduchesse (« l'Empereur vous dira combien je vous aime et les motifs que j'ai de vous aimer toujours »>), une lettre tout à fait sérieuse et paternelle ; il y formulait, cette fois, expressément le projet du mariage de Marie- Antoinette :

« Je partage, mon cher fils, avec bien de la

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sensibilité, la satisfaction que vous avez de l'heu- reuse inoculation de votre fille. Cette enfant m'est chère à tous les titres et elle m'intéresse surtout par la tendresse que vous avez pour elle et par le lien intime qu'elle a formé entre nous. J'ai tou- jours désiré que mon petit-fils de Parme épousât une archiduchesse. Je ne calcule pas le bien qu'ils pourront avoir ; je suis sûr qu'ils ne manqueront pas. Mais votre fille, le mariage de mon petit-fils de Parme, celui du Dauphin, nous rendront néces- sairement une même famille. »>

Cette lettre de Louis XV, dont Choiseul fît garder une copie aux Affaires étrangères, est du 25 septembre 1768. Moins de six semaines après, le comte de Mercy recevait à Paris l'ordre de s'occuper du trousseau de la Dauphine, pour lequel l'Impératrice destinait quatre cent mille livres, et de faire envoyer par Choiseul un prêtre français pour achever l'éducation de l'enfant. Déjà No verre lui donnait des leçons de danse et de maintien et lui apprenait la révérence de Versailles. On allait embellir et perfectionner à la française la princesse de treize ans sur qui reposaient maintenant tant d'espérances politiques.

A cette époque même, surgissait à la Cour de France une intrigue insignifiante au début, mais qui menaçait promptement de devenir grave et d'avoir des conséquences sur la marche du gou- vernement. Le courrier diplomatique à destina-

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tion de Vienne, qui partait de Fontainebleau le i^"^ novembre 1768, en emportait les premières nouvelles. Il vaut de s'y arrêter en détail, car aucun épisode ne permet de peindre mieux au vif le milieu auquel Marie-Antoinette est destinée.

Pendant le mois de juillet, la Cour étant allée à Compiègne après la mort de Marie Leczinska, le bniit s'était répandu que le Roi avait une liaison un peu plus sérieuse que celles dont il avait cou- tume. La dame occupait dans la ville une maison particulière où elle restait enfermée toute la jour- née ; à minuit elle arrivait au château et on la voyait sortir chaque matin des cabinets du Roi, sa chaise suivie de deux domestiques en livrée. Peu de personnes surent le nom de cette femme mystérieuse, qui se faisait passer pour mariée. La plupart supposèrent que le premier valet de chambre Lebel, pourvoyeur ordinaire de Sa Ma- jesté, avait amené quelque bourgeoise en quête d'argent, comme il en avait passé plus d'une au Parc-aux-Cerfs. C'était d'ailleurs le dernier service que rendait à son maître le fidèle personnage : il mourait assez brusquement, pendant ce voyage de Compiègne, laissant, à ce qu'il semblait, au duc de RicheUeu le soin de s'occuper de la belle. Mais le vieux courtisan, si souvent le complaisant des débauches royales, se montrait cette fois assez réservé et peu porté à donner des détails sur cette aventure.

Quand M. de Choiseul arriva, huit jours après 2

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l'installation de la Cour, M. de Saint-Florentin le mit au courant des choses, ajoutant certains détails, qu'il avait eus par le lieutenant de police de Paris : « Nous déplorâmes, raconte Choiseul, la crapule à laquelle le Roi se livrait, mais d'ail- leurs nous ne pensâmes point qu'une intrigue aussi basse pût avoir d'autres suites que celles de la fantaisie du moment ; nous souhaitâmes entre nous que le Roi s'en portât bien et que ce fût le dernier trait dont nous fussions témoins de son goût pour la mauvaise compagnie. » Le tout- puissant ministre s'inquiéta d'autant moins de la durée de cette passade qu'il se rappela avoir eu, quelques semaines auparavant, la personne en solliciteuse dans son cabinet et l'avoir trouvée « médiocrement jolie ».

On avait su gré à Louis XV d'avoir montré quelque discrétion extérieure pendant le deuil de la famille royale et de la Cour, et on supposa qu'il en serait de même dans le voyage suivant de Fontainebleau. D'ailleurs la lassitude, qui venait vite, pouvait avoir déjà renvoyé la dame à son mari, avec le « bon du Roi » ou « l'acquit-au- comptant » ordinaire. Mais le Roi n'avait décidé- ment pas, en cette matière, les mêmes goûts que son ministre ; sa passion était même devenue assez forte pour qu'il ne put la cacher davantage. M. de Mercy envoyait au prince de Kaunitz, assez curieux de ces anecdotes, toute une chronique scandaleuse, peu faite pour réjouir l'Impératrice

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Marie-Thérèse, sur les mœurs persistantes de l'allié royal. La dame de Compiègne, écrivait l'ambassa- deur, « est logée au château, dans la cour dite des Fontaines, à côté de l'appartement qu'occupait madame de Pompadour ; elle a un nombre de domestiques ; ses livrées sont brillantes et, les jours de fête et de dimanche, on la voit à la messe du Roi, dans une des chapelles au rez-de-chaussée, qui lui est réservée ».

C'était bien une favorite qui s'annonçait. Ses carrosses et la pimpante chaise à porteurs dont elle se servait dans l'intérieur du château portaient, tout fraîchement peint, le double écusson des femmes mariées. Elle s'était procuré un titre entre les deux voyages : c'était maintenant la comtesse du Barry, femme d'un comte Guillaume qui ne paraissait pas et qu'on avait fait venir, disait-on, de Toulouse, pour y retourner aussitôt après avoir épousé.

Ce nom, rattaché pour la circonstance aux Bary-More d'Irlande, de qui on avait pris les armes et la devise, était un nom obscur de noblesse de province, qui avait auprès de certaines gens une notoriété assez fâcheuse. Tout ce qui fré- quentait les sociétés libres de Paris, les tripots de jeu et les « boucans », connaissait Jean du Barry, qu'on voyait même quelquefois à Versailles, dans les bureaux de la Guerre, à cause des fournitures de vivres à l'armée de Corse dans lesquelles il était intéressé. Il justifiait son surnom de « Roué »

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par sa façon de fréquenter les boutiques où trônent les filles de modes et de s'intéresser au sort des plus jolies ; au reste, gentilhomme aussi dépourvu de scrupules que d'argent et qui, obligé de vivre de son industrie, faisait en somme un commerce qui ne dérogeait point.

L'histoire de la nouvelle venue se précisait tout à coup et le nom du Roué l'éclairait d'une par- faite lumière. Elle s'était appelée chez lui Jeanne Vaubernier ; depuis quatre ans elle tenait sa maison, rue de la Jussienne, et faisait les hon- neurs de son salon de jeu, suivant ce genre de conventions qu'on appelait alors « mariage à la détrempe ». Le Roué était un maître sans jalousie ; beaucoup de gens de la Cour, M. de Fitz- James entre bien d'autres, pouvaient témoigner qu'il suffisait de payer son écot pour souper dans le ménage. Jamais le Roi n'était aussi bas tombé ; jamais cependant les espérances qu'éveille en une cour toute apparence d'intrigue sérieuse, n'avaient été plus cyniques ni plus affichées. Le véritable organisateur se découvrait, mettant au second plan Du Barry et ses complices : comme mentor et protecteur de la favorite apparaissait le maré- chal duc de Richeheu.

Le héros de la galanterie du siècle, devenu vieux et laid sans cesser d'être libertin, capricieux et violent chez lui, se faisait aimable et souple auprès du Roi, à qui la conduite crapuleuse de

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ce compagnon septuagénaire apportait la flatterie d'une excuse. Mais il y avait en lui un ambitieux avorté qui, pour quelques campagnes heureuses et braves et une médiocre ambassade, s'était cru les talents d'un homme d'État. Dans cet emploi de premier gentilhomme de la Chambre, qui le plaçait sans cesse aux côtés du maître, mais dont les plus sérieuses fonctions consistaient à gouverner l'Opéra, Richeheu souffrait de n'avoir jamais pu exercer largement cette activité brouillonne qu'il prenait pour du génie. Il accusait Choiseul de ses mécomptes : « M. de Richelieu, écrit celui-ci, m'a cru jaloux de lui, et je ne lui ai pas fait l'honneur de l'être. » Avec moins de dédain pour les petites causes, le ministre eût de\'iné que, sous l'affaire galante menée avec tant de zèle, se cachait l'obsti- née pensée d'une revanche.

Richelieu avait senti que l'occasion était venue, et la dernière sans doute que l'âge du Roi lui permît d'espérer. Les circonstances lui donnaient une clairvoyance impossible chez ses adversaires et dont il sut profiter. Il connaissait depuis long- temps Jeanne Vaubernier, et les faiblesses de son maître, et ce qui pouvait, dans les agréments de l'une, attacher et retenir les vices de l'autre. Dès le début, il mit sur cette liaison l'enjeu de sa fortune politique. Il eut un plan et ne se donna pas la peine de le dissimuler. Ce plan était d'accord avec celui de Jean du Barry qui ne voulait que de l'argent, mais s'était juré d'exploiter jusqu'au

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bout la chance extraordinaire qui avait amené un roi dans sa clientèle.

Une de leurs forces venait de ce qu'on con- naissait mal au dehors les ressources dont ils se servaient. Madame du Barry n'était point la « caillette » sans manières et sans esprit que les femmes de la Cour se décrivaient malignement les unes aux autres, n'ayant pour elle, disait-on, que son effronterie. Elle avait aussi l'intelligence avisée et quelque culture ; elle s'était afl&née à voir chaque jour, et pendant des années, ces gentilhommes, ces gens de lettres, ces académi- ciens de belle humeur qui fréquentaient chez Du Barry. Avec l'intuition juste de sa situation, elle se mit à répéter les leçons de ses deux maîtres, qui l'engageaient à payer d'audace ; elle déclara qu'elle voulait remplacer madame de Pompa- dour, et se crut une puissance, ce qui est une façon de le devenir. « J'appris, écrivait M. de Mercy, qu'elle commençait à se donner de l'im- portance, qu'elle parlait du gouvernement, des ministres, et des grands services que rendrait à l'État une favorite à portée d'éclairer le Roi sur les vices de l'administration actuelle ; j'appris de plus que cette femme s'attendait à être présentée publiquement à la Cour et qu'une cabale en sous- ordre, étayée de quelques personnages plus relevés, favorisait ce projet. »

Le duc de Richelieu, que Mercy ne nomme pas encore, est le seul personnage à qui ait pu venir

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la pensée d'une présentation aussi peu décente. Quelque excès d'imagination qu'on prête à Jean du Barry, il savait l'existence et l'usage des rap- ports de police, et n'eût pas tout d'abord élevé aussi haut les espérances de Jeanne Vaubernier. Richelieu, au contraire, avait réalisé en sa vie les romans les plus extraordinaires, et ne croyait rien d'impossible à son étoile ; il allait, de plus, prendre son tour de service comme premier gentil- homme et avoir dès lors, pendant une année, la charge des présentations. On s'explique fort bien qu'il ait conseillé le mariage avec Guillaume du Barry. Après le contrat dressé le 23 juillet 1768, et surtout la cérémonie religieuse célébrée à cinq heures du matin, le i^"^ septembre, dans l'église Saint-Laurent de Paris, une grande sauvegarde était acquise : celle qu'aimait le Roi était à présent une femme de qualité, dont le renvoi devenait plus difficile et qui pouvait désormais servir d'appui à une coterie politique.

Il avait fallu, pour en arriver là, surmonter d'énormes obstacles et commettre une série de faux en écritures publiques comme on en a rare- ment réunis sur la même affaire. Les erreurs concernant l'époux ne sont que vantardise gas- conne ; mais ce qui touche à l'épouse, son nom, sa naissance, sa famille, jusqu'à son âge, tout est mensonge, appuyé d'actes fabriqués de toutes pièces ou brutalement falsifiés. Jamais les com- plices n'auraient risqué les galères, ou même.

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comme il s'agissait de matières royales, la potence, si un grand et inattaquable personnage n'en eût pris la responsabilité. On peut même se demander si une autorité plus haute encore que celle du maréchal n'avait donné tout pouvoir pour agir au plus vite. Aucun papier, en effet, ne nous manque aujourd'hui sur ce scandaleux mariage ; tout a été découvert, discuté, contrôlé, sauf le point le plus intéressant et qui restera sans doute à jamais obscur.

Peut-on supposer que le Roi lui-même pensait dès cette époque à se faire « présenter » sa maî- tresse ? Cela semble probable. Il devait désirer avoir sans cesse auprès de lui l'objet de sa pas- sion ; or, sans que madame du Barry eût été présentée, il était impossible au Roi de la faire monter dans ses carrosses, de manger avec elle en public, de la voir chez le Dauphin ou chez Mesdames, de lui donner place aux cérémonies. En outre, la tenir, sans l'avouer, à Versailles ou dans les autres châteaux, c'était humilier sa fan- taisie, reconnaître des bornes à sa puissance, et Louis XV avait toujours cru, suivant le témoin qui l'a observé de plus près, « que l'éclat qu'il mettait dans ses amours était une preuve de son autorité ». Mais des barrières semblaient se dresser, qu'il avait rendues lui-même infranchissables.

La présentation, sollicitée par tant de dames, n'était accordée qu'à un petit nombre. Par une décision du 17 avril 1760, Louis XV avait réglé

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les conditions dans lesquelles cette faveur pouvait être demandée, « voulant, disait-il, à l'exemple des rois nos prédécesseurs, n'accorder qu'aux seules femmes de ceux qui sont issus d'une noblesse de race de nous être présentées ». Il exigeait la production, devant le généalogiste de ses ordres, des titres originaux ou en expédition par-devant notaire, par lesquels la filiation de l'époux serait établie clairement depuis 1400, sans robe ni ano- blissement, « nous réservant au surplus, ajoutait l'édit, d'exempter de cette règle ceux qui seraient pourvus de charges de la Couronne ou dans notre maison ». Il y a, aux archives de la Maison du Roi, des listes de demandes transmises à Louis XV par les premiers gentilshommes de la Chambre ou le premier écuyer ; ce sont des femmes d'officiers de mérite, de nobles anciens ; elles sont recom- mandées par un ministre, un aumônier du Roi ou telle autre autorité de la Cour. Le Roi renvoie les noms à Clairambault, son généalogiste, et très souvent les raye lui-même impitoyablement d'un « Non » cruel ou d'un « Qu'on ne m'en parle plus », qui a dû jeter au désespoir bien des vanités fémi- nines.

Si rigoureux sur le chapitre de la naissance, croyant racheter sa licence privée par une ferme observation des étiquettes, l'amant de madame du Barry, avec son habitude de calculer à l'avance les suites lointaines de ses actions, semble avoir tout prévu, en consentant à son mariage, pour le

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jour où il serait tenté de la recevoir à la Cour. La famille dans laquelle elle est entrée est dans les conditions requises pour que les femmes en soient présentées ; le titre de comte reste douteux, mais les preuves de trois cents ans de noblesse ont été faites en divers cas récents, pour l'École militaire, par exemple, et les pages de la Chambre. L'incorruptible Clairambault n'aurait sur le nom des Du Barry aucune objection à faire, et nul règlement, par ailleurs, ne s'est avisé de prévoir le cas d'indignité de la femme.

Voyant son ennemi Richelieu dans cette intrigue, M. de Choiseul avait affecté de la traiter avec mépris et de n'y attacher nulle importance. Mais des esprits plus sérieux y sentaient une menace redoutable et devinaient, par derrière, le duc d'Aiguillon, neveu de Richeheu, désigné déjà par la cabale dévote comme le successeur nécessaire de Choiseul. Ainsi s'inquiétèrent notamment les ambassadeurs du roi d'Espagne et de l'Empereur, MM. de Fuentes et de Mercy, plus intéressés que personne à ce qu'aucun changement politique ne se produisît à la Cour de France. M. de Mercy, d'ailleurs, croyait avoir en mains un moyen de parer aux événements dans un projet de marier le Roi, dont lui avait précédemment parlé Choi- seul ; celui-ci avait même prononcé le nom de l'archiduchesse Elisabeth, une des sœurs aînées de Marie-Antoinette.

Pendant la dernière maladie de Marie Leczinska,

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écrivait Mercy à Kaunitz, « chacun conjectura que le Roi, porté à une réforme dans ses mœurs, songerait peut-être, en cas de veuvage, à s'unir à une épouse jeune et aimable qui pût lui procurer le repos de la conscience et le bonheur du reste de ses jours. Cette idée s'établit dans le public ; le Roi en fut informé, et je sais de M. de Choiseul que ce monarque, en le questionnant un jour relativement à ce propos du public, ne donna cependant point à connaître à son ministre ce qu'il en pensait lui-même. » Louis XV avait bien mal répondu à ces honnêtes espérances ; mais on pouvait essayer de les lui présenter encore, pour peu que le ministre s'y prêtât. Mercy y travailla dès Fontainebleau, non directement, mais par Fuentes, tout dévoué à la politique autrichienne et représentant autorisé du Pacte de Famille.

Au grand étonnement des ambassadeurs, Choi- seul fut très froid, parut ignorer la plupart des circonstances de l'intrigue Du Barry et se montra uniquement occupé du jeune roi de Danemark, qu'on recevait à la Cour dans le moment même. Fuentes eut beaucoup de peine à fixer son atten- tion et à obtenir de lui qu'il daignât considérer comme dangereux le rétablissement d'une maî- tresse en titre, même en la personne d'une femme d'aussi basse origine. Nous avons sur ce moment le témoignage concordant de Choiseul : « Comme la dame du Barry, selon son premier état, avait beaucoup de connaissances parmi les filles, le

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peuple et la valetaille, les ambassadeurs avaient des avis de ce qui se passait dans l'intérieur de cette femme par leurs espions particuliers. Ils me disaient les propos qui leur revenaient ; j'éloignais autant que je pouvais des conversations embarras- santes pour le ministre d'un roi de soixante ans. Plus je sentais que le maître que je servais man- quait à sa dignité et à la décence, plus je répugnais à recevoir des confidences qui constataient le mauvais effet de sa conduite. »

M. de Choiseul ne dit pas tout, et se donne avec trop de complaisance le rôle de désintéresse- ment discret qui sied aux écrivains de Mémoires. La vérité est que l'idée du mariage du Roi, mise en avant comme remède à un mal encore à venir, ne lui souriait aucunement. Une nouvelle reine eût promptement pris sur Louis XV une influence aux dépens du ministre. Il avait tenu conseil plus d'une fois chez lui, au sujet de madame du Barry, avec les femmes de son entourage ; la duchesse de Choiseul, fière de son mari, avait dû repousser du pied cette histoire, avec l'horreur des hon- nêtes femmes pour le vice qui n'est pas de leur rang ; la duchesse de Gramont, sûre de la force de son frère, dont elle était l'énergique et dure Égérie, avait été plus hautaine encore. Comment s'inquiéter d'une pareille créature ! Il avait suffi d'un soufflet d'ironie pour se débarrasser de madame d'Esparbès, qui était de la Cour, et ambitieuse, et décidée à tout pour se faire

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« déclarer » ; il n'y avait, pour cette nouvelle candidature, venue de si bas, qu'à attendre la satiété prochaine. Il importait surtout de ne faire aucun sacrifice de la situation prépondérante acquise par la famille, ni de ses intérêts particu- liers.

M. de Mercy n'a pas été dupe ici de l'attitude inspirée à Choiseul par sa sœur : « Les personnes en place, dit-il, imaginèrent qu'une reine judi- cieuse, aimable et qui parviendrait à se faire aimer de son époux, pourrait lui ouvrir les yeux sur les désordres et les abus énormes qui subsistent ici dans tous les départements, et causer par là bien des embarras à ceux qui les dirigent ; ils conclurent ainsi qu'il importait à leur sûreté d'éloigner de l'esprit du Roi les idées de mariage, et j'ai des indices très forts que madame de Gra- mont, plus intéressée que personne au maintien des abus présents, est parvenue à entraîner M. de Choiseul, contre son propre penchant, dans ce calcul politique. » Ainsi, aveuglés par cet orgueil et cette cupidité de femme, les Choiseul prépa- raient eux-mêmes leur ruine, en repoussant ce qui les pouvait sauver.

Il y avait chez madame de Gramont un autre sentiment qu'il eût été difficile d'indiquer dans une dépêche à Vienne. On racontait à Paris que la duchesse, malgré l'intimité quotidienne des cabinets du Roi et des tentatives répétées, avait dû renoncer à tout espoir de succéder à son amie.

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la marquise de Pompadour. De là sa haine contre la jolie d'Esparbès, qui avait un instant semblé plus heureuse ; de là la rage qui ne tarda pas à s'emparer d'elle au retour de la Cour à Versailles. La « créature » affichait cette fois une faveur vraiment outrageante. Ne venait-on pas de l'in- staller au château, tout près du Roi, au rez-de- chaussée de la Cour royale, dans l'ancien logement de Lebel, là même où, disait on, Louis XV l'avait vue pour la première fois ! C'était un pas vers un appartement de maîtresse, qu'elle ne pouvait occuper sans être présentée, mais qui lui semblait destiné sûrement avec toutes les autres préroga- tives de la charge.

Elle recevait dé' à chez elle une petite cour, quelques jeunes seigneurs ambitieux et d'anciens amis de Paris, qui y retrouvaient le comte Jean, le beau-frère, devenu soudain digne, sérieux et d'une parfaite réserve avec celle qu'il appelait cérémonieusement « ma chère sœur ». On voyait, dans l'après-midi, des allées et venues, un mouve- ment de visiteurs empressés, que madame de Gramont pouvait suivre de ses fenêtres et qui étaient pour elle le pire supplice. Le contentement silencieux de cette vilaine figure de Richelieu, aux soupers du Roi, lui semblait d'une ironie mortelle. Il annonçait d'ailleurs à tout le monde, bien qu'avec des mines secrètes, la présentation comme certaine. Madame de Gramont s'échauffait la tête : il fallait agir enfin, faire cesser ce danger

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et ce scandale, arracher le Roi à ces vilenies qui allaient le déshonorer.

D'ailleurs, les Choiseul sont renseignés à présent ou croient l'être. Ils acceptent de toutes mains et avec joie tout ce qui peut servir leur rancune. Les pires inventions sur la nouvelle comtesse sont mises en circulation. Son ignoble ménage avec le Roué était encore, l'eût-on cru ? le plus avouable moment de sa vie. Cette fille, qui s'appelle Bécu, du nom de sa mère, le seul qu'elle puisse porter, a fait les pires métiers. Elle sort du ruisseau : le Roi l'y rejettera avec dégoût quand il saura ce qu'aihrment au ministre les rapports de poUce, dans le grossier langage des argousins.

M. de Choiseul veut tout dire au Roi, faire un éclat ; sa sœur, non moins Imaginative et violente, pousse aux démarches extrêmes. Heureusement Mercy, admis à présent dans l'intimité de la famille au même titre que Fuentes, apporte un sens plus rassis, une connaissance plus juste de la situation. Une explication qui humilierait le Roi perdrait le ministre : que ferait-il si Louis XV, devant les preuves étalées de sa honte, répondait qu'il n'ignore rien et que tel est son bon plaisir ? Il faut s'y prendre autrement. Après tout, le scan- dale est avoué, toute la France en parle ; un ministre comme Choiseul a bien des moyens d'obtenir de la voix pubhque ce qui doit servir ses desseins.

La guerre des chansons et des pamphlets est

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engagée. Une complainte bouffonne à la mode, la Bourbonnaise, reçoit des couplets nouveaux, où l'on chansonne « la fille de rien » venant un beau jour à la Cour pour énamourer le Roi. Une farce-vaudeviUe, la Bourhonnoise à la guinguette, livre, par des allusions claires, la liaison du Roi aux gorges chaudes du spectacle de la foire. D'autres pièces du même genre ont, sur les bro- chures mises en vente, le visa du lieutenant de police. On répand des pièces manuscrites, comme V Apprentissage d'une fille de modes, où Jeanne Bécu est facile à reconnaître sous le nom d'Agnès Pompon ; ou encore V Apothéose du roi Pétaud, satire sanglante dont les noms sont en toutes lettres et qu'il plaît à la coterie Choiseul de laisser attribuer à Voltaire. Les nouvelles à la main qui circulent sous le manteau, et qu'on intercepte souvent pour amuser la curiosité du Roi, racontent cent anecdotes, vraies ou fausses, de la biogra- phie de madame du Barry, sous divers noms qu'elle aurait portés, Rançon, Lange, Beauvernier... Enfin, rappelant à Louis XV les passions dangereuses qui rôdent dans un peuple affolé par la cherté du pain, des placards sont affichés dans la capitale où l'on déclare que la France indignée peut encore produire des Jacques Clément et des Damiens.

Cette tactique ne réussit point, non plus que l'essai d'offrir une autre maîtresse, la femme d'un médecin hé avec M. de Choiseul. Le contemporain qui note ces détails, à la date du lo janvier 1769,

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déclare déjà que rien ne servira, que « le Roi est trop pris ». Il y a eu d'ailleurs de la maladresse dans les attaques. La mesure a été dépassée ; la haine a remué des immondices où tout contrôle est impossible, jeté des accusations qu'elle ne pourra jamais prouver. Ce qui reste de chevale- resque en Louis XV s'indigne des outrages anony- mes faits à une femme et s'ingénie à l'en consoler. Il multiplie les galanteries, les cadeaux d'argent, dont une part passe dans les poches du Roué, une autre en fantaisies féminines, en toilettes, porcelaines et meubles d'art. Un hôtel est loué rue de l'Orangerie, pour le service et les équipages de la favorite. Le vieux Roi se montre plus épris que jamais. A Choiseul lui-même il écrit, ignorant ou affectant d'ignorer d'où partent les coups : « Le déchaînement contre elle a été affreux, à tort pour la plus grande partie. On serait à ses pieds si... Ainsi va le monde. Elle est très jolie, elle me plait, cela doit suffire. Veut-on que je prenne une fille de condition ? » En lisant cette lettre, qui révèle un grand aveuglement de pas- sion, madame de Gramont a dû comprendre que désormais la calomnie serait inutile.

Il faut gagner des alliées nouvelles. Mesdames de France. Les quatre filles de Louis XV, qui vivent à la Cour renfermées et moroses, ont porté avec piété le deuil de leur mère et ignoré les derniers scandales. Elles n'ont guère de puissance

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ni de crédit ; mais eUes voient le Roi tous les jours et, si elles lui demandent peu, il ne leur refuse guère. Elles tiennent en mains, en tout cas, le seul lien qui le rattache à la vie de famille. Ce lien très flottant ne leur a pas permis de s'aperce- voir que le Roi, qui semblait leur revenir, était retombé à sa conduite d'autrefois ; la discrétion et la pudeur ont retenu autour d'elles la médisance de leurs dames, et elles se sont trouvées les dernières personnes de la Cour à savoir ce qu'était madame du Barry. Choiseul fait passer habilement sous leurs yeux ce qu'il importe le plus de leur faire connaître. Il fait même composer spécialement à leur intention des vers moins crus que les autres, qui chansonnent sans ordures la maîtresse et suffisent à renseigner des filles de trente-cinq ans.

Mesdames détestent Choiseul. Madame Adélaïde ne voit en lui que le soutien de l'Autriche et la créature de la marquise ; Madame Louise ne lui pardonne pas d'avoir chassé les Jésuites et tra- vaillé à ce qu'elle croit être la ruine de la foi dans le royaume. Dans ces dispositions. Mesdames écouteront-elles certains conseils qui les entou- rent ? Ne murmure-t-on pas dans leur cercle que madame du Barry est destinée à réparer le mal qu'a fait à l'Église madame de Pompadour ? Le précepteur du Dauphin et des princes, le duc de la Vauguyon, la gouvernante des princesses, ma- dame de Marsan, déclarent volontiers, avec des airs dévots, que la Providence semble avoir choisi

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cet instrument, quelque indigne qu'il paraisse, pour châtier l'orgueilleux ministre et préparer sa chute.

On doit rendre cette justice à Mesdames qu'elles ne se laissent pas prendre à ces h3q)ocrisies. Dès qu'elles apprennent le détail de l'intrigue qui va souiller la vieillesse de leur père, elles font taire leur ressentiment contre Choiseul et consentent à appuyer sa campagne. L'Autriche aussitôt se glisse auprès d'elles : madame de Durfort, dame d'atours de Madame Adélaïde, circonvenue par Merc}^ leur suggère le projet du mariage. Une de Mesdames avait déclaré d'abord préférer une maîtresse à une reine ; c'est bien là un trait de Madame Adélaïde, jalouse de garder le premier rang qu'elle a maintenant à la Cour ; mais ses sœurs lui ont donné tort, et elle accepte de se prêter à l'unique moyen qui reste de ramener la tranquillité dans la famille. Mercy apprend ces nouvelles par madame de Durfort et, plein d'espoir pour la réussite, l'endoctrine à nouveau : « J'entrai en détail, écrit-il à Kaunitz, sur les avantages personnels que trouveraient Mesdames à se pro- curer dans la personne de l'Archiduchesse une amie sûre et qui, constamment unie à elles, se verrait à même d'assurer le bonheur de la famrlle royale par l'influence naturelle qu'elle aurait sur l'esprit du Roi et sur celui du Dauphin et de la future Dauphine ; je n'oubliai pas ce qu'il y avait à dire d'intéressant à madame de Durfort sur son

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propre compte et je la quittai persuadée, à ce qu'il me parut. »

Mesdames aussi sont conquises et, un matin, réunissant à quatre leur courage, elles entourent le Roi, lui demandant de leur donner une reine et que cette reine soit l'archiduchesse Elisabeth. Le Roi, pris de court, embarrassé, tergiverse, parle des inconvénients de secondes noces à son âge ; puis il semble prendre son parti et dit affectueu- sement qu'il y pensera. Depuis, raconte la dame d'atours, Mesdames ont réitéré chaque jour leurs prières, et le Roi a fini par leur promettre défini- tivement qu'il demanderait l'Archiduchesse en mariage, pour\ii que sa figure ne lui déplût pas. Sur-le-champ, Mesdames ont proposé d'envoyer à Vienne faire son portrait ; le Roi a consenti de bonne grâce, et c'est le peintre de la famille royale, Drouais, qui doit partir.

Les choses semblent bien avancées. Madame Adélaïde n'hésite point à faire part de ses espé- rances à M. de Choiseul en personne. Le Roi cause sans cesse de son mariage avec ses filles. Décidément on n'enverra pas Drouais à Vienne : il demande quatre-vingt mille livres pour ce voyage et il ne tient pas à le faire, sans doute parce qu'il est occupé, ce qu'ignorent Mesdames, à peindre et à repeindre madame du Barry, la Flore et la Chasseresse qu'on verra au prochain Salon. On cherchera un peintre moins exigeant et qui fera, par la même occasion, les portraits de toute

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la famiUe impériale. Mesdames s'occupent de trouver un bon artiste et finissent par proposer Ducreux. Pendant plusieurs semaines, c'est un sujet de conversation qui paraît amuser le Roi et que Mesdames prennent au sérieux.

N'est-ce là pourtant qu'un manège pour jouer les princesses et obtenir qu'elles ne s'opposent pas à la présentation de la favorite ? Mercy le soupçonne bien vite, et aussi madame de Durfort, qui fait peu de fond sur la perspicacité de sa maî- tresse et sur la parole du Roi. Louis XV donnerait ici une preuve particulièrement fâcheuse de cette dissimulation invétérée, que tous les contem- porains indépendants notent chez lui ; et de tant d'actes qu'on peut lui reprocher dans la triste aventure que nous racontons, celui-ci serait le plus pénible qui aurait consisté à abuser de la crédu- lité de ses filles et de l'honnêteté de leur affection. Le projet de mariage cependant existe réellement dans sa pensée ; il en reparlera, au lendemain de la présentation, à un moment où l'ambassadeur froissé n'y voudra plus voir « qu'un persiflage déplacé » ; bien plus, en juin 1770, après le mariage de Marie-Antoinette, il recommandera encore à son agent de Vienne « d'examiner bien l'archi- duchesse Elisabeth de la tête aux pieds, et de s'informer de son caractère, le tout sous le plus grand secret ». Il y a plutôt, en cette affaire qui mêle si étrangement Mesdames, l'Archiduchesse et madame du Barry, et qui montre assez claire-

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ment chez Louis XV l'intention d'amener à Ver- sailles une jeune reine sans en chasser sa favorite, une de ces crises d'inconscience et d'affaissement de moralité que produisait en lui l'ivresse du pouvoir suprême et qui, suivant un mot de Choi- seul, l'empêchaient de connaître « ni décence, ni rang, ni considération, ni honnêteté », quand ses sens étaient en jeu.

Quoi qu'il en soit du degré de sincérité du Roi avec Mesdames, il ne les quitte que pour aller chez madame du Barry, et c'est auprès d'elle qu'il passe la plus grande partie de ses journées. Cer- tains soirs a lieu, comme d'ordinaire, le souper des cabinets, après lequel on dresse les tables de jeu. Le Roi y voit les femmes de sa société habi- tuelle, mesdames de Choiseul et de Gramont, la princesse de Beauvau, la maréchale de Mirepoix. Ces dames tremblent, à chaque invitation, de se trouver à souper avec la fameuse comtesse. Le Roi leur épargne jusqu'à présent ce voisinage, mais on sent qu'il est impatient de le leur infliger ; il attend seulement, pour que les choses se passent dans les règles, que madame du Barry soit pré- sentée.

Cette présentation ne va pas sans difficulté. Richelieu, qui s'en est chargé, ne trouve pas aisément de marraine. Celles mêmes qui sou- haiteraient le plus vivement l'humiliation des Choiseul, la grosse duchesse d'Aiguillon, par exemple, qui en attend le triomphe de son fils.

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ne voudraient à aucun prix se charger de chape- ronner la « créature ». On découvre enfin l'oiseau rare, la femme titrée qui consentira à complaire à Sa Majesté. C'est la veuve d'un comte de Béarn, mort garde du corps, d'une grande famille déchue du côté de la fortune, et qui est venue à Paris, depuis quelques années, pour soutenir un procès de cent mille écus. Le procès vient d'être gagné, mais madame de Béarn, en attendant le règlement des comptes, a mené trop grand train et s'est endettée. Elle a cinq enfants, de grands besoins d'argent, peu d'attaches avec la Cour ; sa liaison de parenté avec les Richelieu et les d'Aiguillon l'a jetée, dès son arrivée, dans leur coterie, qui l'a aidée pour son procès. Elle promet tout ce qu'on veut, et le maréchal, à peine entré en fonc- tions comme premier gentilhomme, presse les tailleurs pour l'habit de cour et fait fixer la pré- sentation au 25 janvier : « On prétend, écrit madame du Deffand à Walpole, que demain est le grand jour, jour où une toilette décidera peut- être du destin de l'Europe, de la destinée des ministres, etc. Il y a des paris ; le petit nombre est pour la robe de chambre, je suis de ceux-là. Le grand nombre est pour le grand habit ; on s'appuie sur les témoignages des tailleurs, des couturières, des maîtres à danser. Non, non, je ne puis croire tout ce que l'on prévoit ; on peut sur- monter les plus grands obstacles et être arrêté par la honte..., par les bienséances. Enfin nous

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verrons ; je vous écrirai lundi si j'ai perdu ou gagné. » La vieille amie des Choiseul gagne son pari : madame de Béarn a compté les portes qui lui seront fermées au lendemain de sa complai- sance ; la peur lui a donné une entorse, et elle reste chez elle, le pied sur la chaise longue.

Malgré cet incident, la présentation semble devenue certaine. M. de la Vauguyon, chargé de l'apprendre à Madame Adélaïde, a été fort mal reçu : « Est-ce de la part du Roi ? — Non, Madame, c'est M. le duc de Richelieu qui m'a chargé de le dire à Votre Altesse Royale. » Au premier mot, la princesse a déjà tourné le dos. On raconte chez madame du Deffand que M. de la Vauguyon est revenu et a insisté : « Il a eu une conduite abominable ; il est certain qu'il a voulu persuader à Madame Adélaïde qu'il était de son intérêt et de son devoir de se soumettre de bonne grâce à la volonté du Roi, et il a joint à ses beaux propos toute la gaucherie qui en pouvait aug- menter l'infamie. Madame Adélaïde en a été indignée ; elle a écrit au Roi. On juge que cette lettre a retardé la présentation, mais on ne croit pas qu'elle en ait fait perdre le dessein. » Et madame du Deffand s'inquiète de voir ses amis si gais, Choiseul d'une impertinence si tranquille, alors qu'en toute cette affaire, menée ostensible- ment par Richeheu, le duc d'Aiguillon est si « visiblement caché ».

Mercy est du même avis, trouvant Choiseul

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froid pour le mariage ou favorable, suivant qu'il y a, ce jour-là, plus ou moins de chances contre la présentation. L'ambassadeur n'en doute plus, pour son compte, depuis qu'il sait le Roi informé de la vie antérieure de sa maîtresse : « Sa passion l'emporte sur la honte, écrit-il. Cette crise ne tardera pas longtemps à se décider ; elle est cer- tainement très menaçante pour M. de Choiseul ; elle ne l'est pas moins pour l'État, par le dégoût et le découragement qu'elle répand dans les esprits. » Le même observateur n'hésite pas à donner une part à madame du Barry dans la diminution du crédit public, dans l'échec des nouveaux em- prunts, dans l'inquiétude qu'on a de voir sus- pendre les paiements de la caisse d'escompte et du Trésor royal.

Le jour même où cette lettre disait tout perdu, le 4 février, un événement imprévu retourna les chances et rendit leur espoir aux adversaires de la comtesse. Chassant dans la forêt de Saint- Germain, le Roi fit une chute de cheval, tomba sur le bras, le crut cassé, se montra d'une faiblesse extrême et se fit rapporter, sur un brancard im- provisé, jusqu'à ses voitures. On rentra à Versailles à la tombée de la nuit, au milieu d'une cour in- certaine et agitée. Dès le lendemain, cette inquié- tude se dissipait, pour ce qui était de la prétendue fracture, mais reparaissait les jours suivants pour l'état général du Roi qui, se croyant malade, le devint. Privé d'exercice, du cheval qu'il aimait

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beaucoup, gardant la chambre, il fut pris de son humeur sombre. Le premier médecin Sénac devint fort en peine : « Si le Roi, disait-il, ne reprend pas ses exercices violents, il risque de tomber dans l'affaiblissement d'esprit dont il est menacé depuis longtemps. »

La maladie détachait d'habitude le Roi de ses maîtresses ; madame du Barry cessa de le voir pendant quelques jours. Richelieu n'osait l'intro- duire, et quand La Vauguyon amenait à leur grand-père le Dauphin et ses frères, il avait cet air doublement gêné des gens qui font profession de vertu et se trouvent avoir spéculé maladroite- ment sur le vice. Mesdames venaient faire com- pagnie au Roi et, bien que les dames d'honneur et d'atours entrassent dans la chambre, la cau- serie paternelle prenait plus d'intimité en cette alcôve de malade. On faisait monter aussi, pour le distraire. Madame Clotilde et la petite Éhsa- beth. Ce retour forcé à la vie de famille le rappelait à des pensées sérieuses. Il donnait l'ordre d'amé- nager à nouveau l'appartement de Madame Adé- laïde, qui touchait le sien ; c'était, disait-il, afin de le préparer pour la reine future. Personne ne savait si le Roi disait vrai, ni ce qu'il voulait faire au juste de l'appartement ainsi rendu libre. Cepen- dant les appréhensions du scandale s'éloignaient. D'autres idées les remplaçaient : on parlait déjà des achats à faire pour la corbeille de la Dauphine, des projets de fêtes pour l'époque du mariage.

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de l'achèvement prochain de la grande salle de l'Opéra de Versailles qu'on devait inaugurer à ce moment. Il semblait de plus en plus impossible que le Roi, sur le point de marier son petit-fils, songeât encore à produire à la Cour la « Bour- bonnoise ».

Ce fut donc une surprise quand Louis XV, complètement rétabli, annonça dans son cabinet, le 21 avril au soir, qu'il y aurait le lendemain une présentation, une seule, et que ce serait « celle dont il était question depuis longtemps, celle de madame du Barry ». Les influences secrètes l'avaient ressaisi, dès qu'il avait repris la santé, et Richelieu, d'ailleurs, autorisé par son service de premier gentilhomme, n'avait pas un instant cessé de l'approcher. Le duc, dont la situation devenait ridicule, Jean du Barry, qui sentait sa fortune compromise, avaient conseillé la favorite. Celle-ci, impatiente, se sachant moquée des femmes de la Cour, blessée dans le rôle de vanité qu'elle rem- plissait depuis plusieurs mois, avait joué au naturel la scène de larmes qu'on lui avait demandée. Il n'en fallait pas tant pour décider le maître. Il préparait en secret avec Richeheu un de ces coups imprévus qu'il aimait. Le soir même où ce coup était frappé, on apprenait que les joailliers royaux venaient d'apporter à madame du Barry pour cent mille livres de diamants, le présent de l'amant heureux, les armes de la beauté pour la bataille qu'elle allait livrer.

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L'heure était arrivée depuis longtemps. Le Roi attendait après le débotté, dans le cabinet du conseil rempli par tout son service. Gêné, soucieux, son bras droit porté en écharpe dans l'habit, il allait d'une fenêtre à l'autre, regardant la cour royale encombrée de curieux et la griUe où rien n'apparaissait encore. Choiseul n'était pas là ; mais ses amis triomphaient, se mordant les lèvres et dissimulant leur joie. Richelieu commençait à être inquiet et allait recevoir l'ordre de renvoyer la présentation, quand une grande rumeur se pro- duisît dans la foule ; un carrosse s'arrêtait au bas de l'escalier d'honneur. Quelques instants après, l'huissier ouvrait les portes du cabinet, le premier gentilhomme demandait la volonté du Roi, et madame de Béarn, en grande toilette, s'avançait, puis madame du Barry, vers laquelle allaient tous les yeux, aussitôt surpris et charmés.

Sous le somptueux habit et la coiffure étince- lante apparurent ces belles épaules, cette gorge incomparable, ce teint de roses avivé de rouge, cette grâce des révérences et du sourire, et sur- tout, dans cette femme de cour improvisée, une aisance de gestes que n'apprend point le maître à danser. Le murmure de l'admiration fut un instant l'excuse du Roi ; lui-même eut son regard, d'ordinaire alourdi, tout illuminé de ce triomphe. Et tandis qu'il rentrait dans son intérieur, madame du Barry, moins gênée que sa marraine, descendait chez la famille royale et traversait, saluée d'une

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curiosité insolente, les salons et les escaliers du Château remplis de ses sujets de demain.

La nouvelle se répandait le soir dans les cercles de Paris et causait une émotion extrême. La nuit même partaient des courriers de cabinet pour toutes les cours d'Europe, annonçant l'important événement qui allait changer entièrement, pen- dant la fin du règne, l'aspect de la Cour de Ver- sailles.

Le lendemain dimanche, madame du Barry affirmait son rôle devenu officiel, au lieu même où le scandale s'affichait le plus. Elle assistait à la messe du Roi, portant les diamants de la veille, à la place occupée jadis par madame de Pompa- dour. On remarquait qu'il y avait fort peu de monde à la suite de Louis XV et surtout fort peu de dames. Le clergé seul n'avait pas boudé, et un nombreux cortège d'évêques accompagnait le grand-aumônier dans la tribune royale. C'était en spectacle, une fois de plus, ce « mélange de piété, de magnificence et de sensualité », dont s'étonnait W^alpole et dont il fallait bien que s'accommodassent les plus fiers prélats. Après la messe, la comtesse parut au couvert de Mesdames et du Dauphin ; celui-ci ne la regarda même pas ; les femmes se détournèrent et affectèrent de ne point s'apercevoir de sa présence. Le lendemain, la Cour fut nombreuse, mais ce fut chez M. de Choiseul qu'on alla. Lui-même dit au Roi que.

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depuis les changements arrivés, il craignait que la présence à la Cour de mesdames de Choiseul et de Gramont fût moins agréable à Sa Majesté et qu'il la priait de leur vouloir bien permettre de s'en retirer. Le maréchal de Beauvau parla de même pour sa femme.

Quelques jours après, à un petit voyage de Marly, on ne trouva pas de dames pour jouer à la table royale. Louis XV en invita huit, par ordre, à un souper donné à Bellevue en l'honneur de madame du Barry. Il comptait sur cette soirée pour essayer un rapprochement entre eUe et Choiseul. Mais le ministre et son entourage affectè- rent de se promener à part dans les jardins et restèrent, à table, sur la réserve la plus glacée. Le souper n'était cependant pas sans résultat : la comtesse était placée entre le Roi et le comte de la Marche, qui avait, disait -il galamment, de l'amitié pour elle ; outre M. de Richelieu, MM. de Soubise et de Gontaut se montraient empressés ; deux dames enfin, et non des m.oindres, la maré- chale de Mirepoix, propre sœur de M. de Beauvau, et la marquise de Flavacourt, s'humanisaient, acceptaient de jouer avec la favorite et commen- çaient la défection.

Le mois de juillet achevait d'installer madame du Barry en sa nouvelle place. Le duc de Riche- lieu donnait à Paris un grand souper pour elle, et aussi pour la princesse de Talmont et la duchesse de Valentinois ; c'étaient deux femmes de plus

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gagnées à sa cause et consentant à frayer avec elle. Quelques jours après, à Versailles, l'après- midi où le Roi devait visiter l'hôtel et les magasins des Menus-Plaisirs, pour se faire rendre compte des préparatifs du mariage du Dauphin, le prince de Soubise venait chercher madame du Barry chez elle et la conduisait aux Menus ; M. de Marigny et les officiers des Bâtiments lui faisaient tout voir, lui expliquaient le modèle de la nouvelle salle de l'Opéra, les décors et les costumes des fêtes projetées, et quand le Roi arrivait, un peu plus tard, on ne faisait que recommencer pour lui une visite déjà faite. Enfin, à Compiègne, où l'appartement de madame de Pompadour était rétabli avec éclat et où la femme voilée de l'été précédent reparaissait triomphante, Louis XV mettait à sa faveur une consécration suprême ; il donnait à madame du Barry un domaine acheté des deniers de la Couronne, le pavillon de Louve- ciennes, à proximité de Versailles et de Marly, qui s'agrandissait, s'embellissait, se meublait de merveilles d'art et devenait le Belle vue de la nouvelle maîtresse.

Toutes les anciennes habitudes du Roi au temps de la marquise renaissaient ; seul l'entourage avait changé et, comme les amis de Choiseul persistaient à se tenir à l'écart, Louis XV se trouvait à présent environné des représentants de ce qu'on nommait le « parti dévot ». Ce parti avait peu de choses à voir avec les gens vraiment religieux, dont l'atti-

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tude était bien différente : « Les sages qui aimaient le Roi, dit le duc de Croy, pleuraient, priaient et se taisaient. » Mais ils n'étaient à la Cour qu'un petit nombre ; les autres avaient délibérément accepté la situation nouvelle, avec les espérances qu'elle ouvrait à leurs ambitions. Et c'était un spectacle étrange et significatif de voir ces pré- tendus défenseurs de la religion et de la vertu en si humiliante posture, réduits à escompter, pour la \actoire de leur politique, les faiblesses morales du maître.

Dans cet universel abaissement autour d'un caprice des sens, une protestation, unique dans sa sincérité, s'éleva. Elle partit du milieu même de la famille royale, et fut discrète, respectueuse pour le souverain et pour le père, mais d'un accent ferme et d'une incomparable noblesse. Ce fut l'acte de Madame Louise. Un jour, M. Chris- tophe de Beaumont, archevêque de Paris, ayant sollicité une audience de Louis XV, lui annonça le désir de Madame Louise de quitter la Cour, de renoncer au monde et à ses prérogatives de fiUe de France et d'entrer au couvent dans l'Ordre mortifié du Carmel. Si rien n'avait pu faire prévoir au Roi cette demande, nous devinons aujourd'hui, malgré le voile qui enveloppe toujours des actes de conscience aussi intimes, quelques-uns des motifs qui décidèrent la princesse et développèrent sa vocation rehgieuse ; elle fit simplement un

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sacrifice qui s'accomplit tous les jours dans la société chrétienne, en s'offrant à Dieu pour le salut du père qu'elle aimait. Personne ne souffrait plus qu'elle par ce roi qui avilissait sa couronne de fils aîné de l'Église, par ce pécheur endurci à qui les prêtres étaient obligés de refuser les sacrements, par cette âme faible qui courait à la damnation éternelle. Elle recourut donc aux lois mystérieuses qui donnent aux vies volontairement sacrifiées le droit d'exiger une grâce, telle que la conversion d'un être cher, de la miséricorde divine.

Elle était maintenant la fille préférée de Louis XV, la plus jeune et la plus rapprochée de lui par certains goûts communs, comme le cheval et les exercices violents. Adroite en ses mouvements, malgré une légère déviation du dos, qu'elle plai- santait elle-même en disant « ma bosse », elle faisait encore, dans la force de ses trente-deux ans, une assez agréable amazone. Sa physionomie virile valait bien la beauté fanée de sa sœur Adélaïde ou l'insignifiante régularité de traits de Victoire. Son caractère impérieux et violent avait été dompté par l'humilité, et sa dévotion instruite lui donnait dans la famille une autorité assez grande pour les choses de la religion. Elle vivait avec ses sœurs dans une union apparente, sans les laisser pénétrer le moins du monde dans une pensée qu'elles n'eussent pas comprise. Charitable discrètement, réservant aux pauvres, sans qu'on le sût, sa pension tout entière, adonnée à de 3

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secrètes mortifications, elle n'avait jamais rien montré aux siens du projet qui grandissait en elle. Le Roi, qui en fut le premier confident, demeura donc fort surpris de la révélation de l'archevêque : « Que c'est cruel ! que c'est cruel ! » répétait-il. Mais cette émotion ne pouvait être que de surface. Après avoir demandé, pour la forme, quinze jours de réflexion, il écrivit à Madame Louise : « Si c'est pour Dieu seul, je ne puis m'op- poser à sa volonté ni à votre détermination. Depuis dix-huit ans, vous devez avoir fait vos réflexions ; ainsi je n'ai plus à vous en demander. Il paraît même que vos arrangements sont faits. Vous pouvez en parler à vos sœurs quand vous le jugerez à propos. Compiègne n'est pas possible ; partout ailleurs, c'est à vous de décider, et je serais bien fâché de vous rien prescrire là-dessus... Je vous embrasse de tout mon cœur, ma chère fille, et vous donne ma bénédiction. »

Madame Louise a choisi la plus pauvre maison des Carmélites, celle de Saint-Denis, où eUe ne connaît personne. Nul n'est informé de son projet, sauf le Roi et l'aumônier du couvent qu'elle a averti. Elle quitte Versailles de grand matin, ayant embrassé ses trois sœurs comme à l'ordi- naire, accompagnée de la princesse de Ghistel, sa dame d'honneur, et de son écuyer. Arrivée au monastère, elle se fait ouvrir les grilles, assiste à la messe avec la communauté et, comme elle demeure en adoration devant le Saint-Sacrement,

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l'aumônier réunit les religieuses et leur apprend qu'elles vont avoir pour novice une fille de France. Les humbles femmes rentrent à la chapelle et tombent à genoux, émues aux larmes, tandis que Madame Louise, conservant tout son sang-froid, se jette aux pieds de la prieure. Elle reparaît à la grille, qui ne doit plus se rouvrir pour elle, et montre à madame de Ghistel l'autorisation écrite du Roi. Et, pendant que la dame d'honneur, croyant rêver, retourne à Versailles apporter l'étrange nouvelle à la consternation fraternelle de Mesdames et à la légèreté des gens de cour, sœur Thérèse de Saint -Augustin, prosternée devant l'autel, s'enivre des ferveurs de la pénitence et des premières joies de l'expiation.

En renonçant à son rang, en s'abaissant au plus bas degré, en s'habituant, elle qu'on servait toujours, aux plus infimes travaux de ses com- pagnes, comme à laver la vaisselle et les escaliers, Madame Louise s'est figurée qu'elle échapperait désormais aux soucis du monde et pourrait pour- suivre en paix son œuvre intérieure. L'avenir, les nécessités d'une situation inévitablement fausse dans les humiliations du Carmel, les conseils de son directeur, le besoin d'une nature dévorée d'action, tout contribuera à faire sortir la prin- cesse du rôle contemplatif qu'elle s'est choisi. On la retrouve plus tard cherchant à peser, au point de vue religieux, sur la poHtique du royaume et s'occupant encore des choses de la Cour, qu'elle

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juge mal, ne pouvant plus les connaître que par ses sœurs. On la blâme de s'être mise au nombre des conseillères acrimonieuses de Marie-Antoinette, devenue reine, qui eût pourtant beaucoup gagné à l'écouter. Les défauts de Madame Louise se révèlent d'autant mieux que le lieu où on les voit semble exiger une perfection plus surhu- maine ; mais rien ne saurait diminuer la grandeur de son détachement si longuement mûri, si simple- ment exécuté.

Peu d'esprits, dans la frivolité du siècle, com- prirent ce sacrifice d'âme et en mesurèrent toute la portée. Il se perdit, d'ailleurs, au milieu du bruit que faisaient l'arrivée prochaine de l'Archi- duchesse, les nouvelles des fêtes de Vienne et les préparatifs de celles de Versailles. Il n'en reste pas moins que l'entrée au Carmel de Louise de France, à la date où l'histoire l'apporte, rétablit par sa noblesse héroïque un équilibre moral qui semblait rompu. C'est la réponse de la conscience chrétienne aux complaisances et aux espérances lâches du parti dévot, qui venait, à force d'in- trigues, d'imposer à la Cour et à la France la Du Barry.

CHAPITRE DEUXIÈME

LE MARIAGE DE MARIE-ANTOINETTE

Préparatifs du mariage en France. — Caractère et éducation de l'archiduchesse Marie-Antoinette. — L'abbé de Vermond.

— Dernières instructions de Marie-Thérèse. — Cérémonie du mariage à Vienne. — Le voyage de Marie-Antoinette.

— La remise sur le Rhin et l'arrivée à Strasbourg. — La Cour à Compiègne. — Réception de Marie-Antoinette. — Le souper de la Muette. — Les neuf journées de fêtes à Versailles. — L'acte de mariage. — Le jeu du Roi. — Le souper. — L'opéra. — Le bal paré. — Le feu d'artifice et la fête de nuit. — Le bal masqué. — Les spectacles. — Les réjouissances de Paris. — Catastrophe de la place Louis XV.

Le 4 mai 1770, la princesse de Lamballe recevait la lettre suivante du grand-maître des céré- monies :

« Madame, le Roi m'a ordonné d'informer Votre Altesse Sérénissime qu'il se rendra à Compiègne le 13 de ce mois, pour aller le 14 au-devant de Madame la Dauphine, à quelque distance au delà, et l'y ramener ensuite avec lui. Sa Majesté re- viendra le 15 à Versailles, où se fera, le 16, la cérémonie du mariage de Monseigneur le Dauphin, à laquelle le Roi m'a donné ordre de vous inviter

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de sa part, ainsi qu'au souper qui aura lieu ce jour-là. Je suis avec un profond respect, etc. »

Un ordre semblable était envoyé à tous les princes du sang et rendez-vous leur était donné à Compiègne, où presque toute la Cour devait se rendre. Les dames ne pensaient qu'aux habits nouveaux qu'elles devaient porter aux fêtes ; l'administration des Bâtiments et celle des Menus achevaient les préparatifs que le manque d'argent avait mis fort en retard. Le Roi avait exigé qu'on inventât des merveilles, afin d'éblouir la jeune princesse, dont l'arrivée piquait son attente et promettait une distraction à son ennui.

Voilà des années qu'on y songe et que messieurs les premiers gentilshommes, l'intendant La Ferté, l'architecte Gabriel, sans parler de la duchesse de Villeroy, qui se mêle de tout, étudient les moyens de faire ce mariage le plus somptueux du règne. On a consulté les traditions, dépouillé les comptes, compulsé les récits. Les dépenses, il est vrai, doivent être énormes et le temps de misère qu'on traverse ne s'y prête guère : les ouvriers des Menus restent impayés ; les profusions de Choiseul et l'expédition de Corse ont vidé le Trésor. Malgré cela, l'honneur du Roi étant en- gagé, il faut recevoir magnifiquement cette archi- duchesse et léguer, en même temps, aux siècles que doit vivre la monarchie, des modèles définitifs pour le mariage des futurs Dauphins.

Suivant qu'on est plus ou moins attaché à M. de

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Choiseul et à sa politique, on s'occupe, à Versailles, avec un entrain plus ou moins vif, des fêtes et de la princesse qui doit en être l'objet. Seul le Dauphin n'en parle pas, entouré de gens qui ne sont pas favorables à son mariage et n'échauffent point sa curiosité. Il ne voit dans les cérémonies projetées qu'une gênante suspension des chasses et une suite de contrariétés pour sa timidité d'ado- lescent encore mal formé ; il attend sans impatience, et plutôt fâché qu'on y ait pensé déjà, l'épouse que la politique lui a choisie.

On manque d'ailleurs, en France, de renseigne- ments précis sur l'archiduchesse Antoinette. Les sujets de la Maison d'Autriche paraissent trop intéressés dans les éloges qu'ils font de leur prin- cesse, et peu de Français ont pu en contrôler la vérité dans l'intimité de la famille impériale ; madame Geofîrin elle-même n'a pas remarqué la future Dauphine dans la jolie troupe blonde des archiduchesses. Seuls, les amis des Durfort ont reçu quelques détails, et encore doivent-ils se contenter d'un portrait moral, de la touche visible- ment un peu banale des effigies officielles : « C'est une princesse accomplie, écrit l'ambassadeur, tant par les qualités de sa belle âme que par les agré- ments de sa figure. Elle a un discernement infini, de la bonté dans le caractère, de la gaieté dans l'esprit ; elle aime à plaire, dit des choses agréa- bles à chacun et possède au suprême degré toutes les qualités qui peuvent assurer le bonheur d'un

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époux. » Pour en savoir plus long, il faudrait être en correspondance personnelle avec M. l'abbé de Vermond, précepteur de Son Altesse Im- périale.

Marie-Thérèse avait fait chercher ce précepteur par Mercy, en 1768, dès que Louis XV avait annoncé officiellement ses intentions de demande : « Je voudrais aussi, ajoutait-elle, avoir un friseur, mais tout du choix de Choiseul. » Celui-ci avait désigné le coiffeur Larseneur, sur l'avis de madame de Gramont, comme le plus apte à embellir, par les ressources de son art, le visage de l'Archidu- chesse. Moins compétent en l'autre matière, il avait reçu l'abbé de Vermond des mains de Lomé- nie de Brienne, le peu édifiant archevêque de Toulouse. En dépit de cette recommandation légèrement suspecte, rien n'indique que l'abbé n'ait été irréprochable dans sa conduite et réservé dans son ambition, et ses lettres ne justifient point les méchants propos d'antichambre recueillis et envenimés par madame Campan. Ce prêtre était fort honnête homme, capable d'attachement pas- sionné et sensible à l'honneur de travailler pour l'État, en contribuant à lui former une reine. Ce fut un bonheur véritable pour Marie-Antoinette d'être confiée à son dévouement.

Il arrivait, il est vrai, un peu tard, car Marie- Thérèse semble ne s'être mise à soigner l'éducation de sa fille qu'au moment où la France y fut inté- ressée. Cette enfant de treize ans avait une vie

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débordante, une ardeur de jeune sang, qui se pliait difficilement à l'étude et rejetait toute con- trainte. La comtesse de Brandeiss, qui l'avait élevée jusque-là, ne lui demandait aucun effort, et elle n'avait travaillé que quelques mois sous la direction de la comtesse de Lerchenfeld. Elle connaissait un peu d'italien et de latin, parlait assez mal le français, ne l'écrivait point du tout et ne savait qu'à peu près sa religion. En musique même, elle restait une débutante, bien qu'elle eût joué au clavecin avec ce prodige de petit Mozart. Seule, la danse avait été poussée un peu plus loin ; on l'avait vue danser à Schœnbrunn devant la Cour, au mariage de son frère Joseph, dans les ballets costumés arrangés pour faire paraître les archiducs et les archiduchesses.

L'abbé de Vermond se mit à l'œuvre sans re- tard, la lourde tâche qui lui incombait devant être accomplie en dix-huit mois à peine. Il ne tardait pas à donner à M. de Mercy ses impres- sions sur son élève : « Elle a plus d'esprit qu'on ne lui en a cru pendant longtemps. Malheureuse- ment cet esprit n'a été accoutumé à aucune con- tention jusqu'à douze ans. Un peu de paresse et beaucoup de légèreté m'ont rendu son instruction plus difficile. J'ai commencé pendant six semaines par des principes de belles-lettres. Elle m'entendait bien lorsque je lui présentais des idées toutes éclaircies ; son jugement était presque toujours juste, mais je ne pouvais l'accoutumer à appro-

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fondir un objet, quoique je sentisse qu'elle en était capable. J'ai cru voir qu'on ne pouvait appliquer son esprit qu'en l'amusant. »

Il fallait, en effet, en revenir toujours à cette méthode, obtenir par la causerie et par le plaisir l'attention que refusait l'esprit de l'enfant, qui sera d'ailleurs celui de la femme. Mais Vermond ne se décourageait pas, louait le caractère, le cœur excellent, l'affabilité déjà séductrice et dont il était le premier à subir le charme. La princesse témoignait de la reconnaissance à sa façon au maître qui était en même temps son confesseur. A Schœnbrunn, où la vie de la famille impériale était plus retirée qu'à Vienne, les leçons se pro- longeaient en causeries. « Vous assujettissez trop l'abbé, dit un jour l'Impératrice. — Non, maman, je vois bien que cela lui fait plaisir. » Et cette réponse mutine ravissait Vermond, de plus en plus convaincu que Versailles et la nation seraient enchantés de leur Dauphine. Il lui apprenait ce qu'il jugeait le plus nécessaire pour son rang : la biographie des reines de France, la généalogie de la Maison de Bourbon, les places importantes de la Cour et du royaume et les principales familles qui les remplissaient. Elle prenait goût à l'État militaire de la France : « Je suis sûr, écrivait Vermond, que, peu de temps après son mariage, elle connaîtra les colonels par leur nom et distin- guera bien les régiments par la couleur et le numéro de leurs uniformes, » Le français de l'en-

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fant devenait passable ; le précepteur était sûr du succès, quand elle n'entendrait plus l'alleri^and ni le mauvais français des personnes à son service. L'écriture, lente à l'excès, restait défectueuse et, pour l'orthographe, reparaissait la même observa- tion : « Elle ne ferait presque aucune faute, si elle pouvait se livrer à une attention suivie. »

En sa dernière année de Vienne, Marie-Antoi- nette s'était gracieusement développée. Elle avait perdu la gaucherie de l'enfance ; les leçons de No verre lui avaient donné l'élégance des mouve- ments, celles de Vermond l'aisance de l'esprit. « Les étrangers, écrivait l'abbé, et ceux qui ne l'ont pas vue depuis six mois sont frappés de cette physionomie, qui acquiert tous les jours de nou- veaux agréments. On peut trouver des figures plus régulièrement belles, je ne crois pas qu'on en puisse trouver de plus agréables. Quelque idée qu'en aient pu donner en France ceux qui l'ont vue ici, on sera surpris du ton de bonté, d'affabi- lité, de gaieté, qui est peint sur cette charmante figure. » Un seul défaut déparait l'ovale allongé et régulier de son visage ; le sieur Larseneur, devenu friseur de la Cour, avait travaillé vaine- ment à arranger des cheveux qu'on trouvait plantés médiocrement sur un front trop haut et trop bombé. Quant à l'épaisseur de la lèvre infé- rieure, elle marquait sans excès, sur la très petite bouche de l'enfant, le sang d'Autriche dont la vigoureuse pureté avivait l'éclat de son jeune

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teint. A rendre ce charme tout particulier, qui tentera tant de peintres, le pastelliste Ducreux, envoyé de Versailles, avait échoué et, de tous les portraits d'archiduchesses qu'il avait faits pour le Roi, le seul qu'il eût manqué était précisément celui de Madame Antoinette.

Admise deux fois par semaine au jeu de l'Impé- ratrice, elle y voyait beaucoup de monde et s'habi- tuait à la représentation ; les autres jours il y avait chez elle cavagnol ou loterie, et elle présidait toujours un petit cercle de dix à douze personnes. Souvent, le soir, son grand frère l'Empereur venait causer avec elle, l'initiait un peu aux choses de la politique, à celles du moins que ne pouvait ignorer une princesse d'Autriche envoyée, pour les intérêts de sa Maison, dans une Cour étrangère. Les der- niers temps, Marie-Thérèse la faisait coucher dans sa propre chambre, multipliait les conseils d'ex- périence, essayait d'être plus tendre à mesure qu'approchait la séparation. Elle achevait sur- tout de la former à la piété et de mettre en ce cœur, destiné peut-être à des orages, les principes de religion où elle avait trouvé elle-même des forces.

Elle n'avait, sur ce dernier point, qu'à com- menter une instruction qu'avait composée, pour ses enfants, l'empereur François P"^ et qui résume les devoirs des princes chrétiens dans une haute et pratique philosophie, appuyée par l'exemple de sa vie. Tous les écueils d'une cour, tous les

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entraînements du pouvoir, les plaisirs, le luxe, les fréquentations, les favoris, le père les a prévus et montrés à ses fîls et à ses filles : « C'est un point essentiel que je ne saurais trop vous recommander, dans toutes les occasions quelconques, de ne jamais vous étourdir sur ce qui vous paraît mal ou à chercher à le trouver innocent... Nous ne sommes pas en ce monde pour nous divertir seulement, et Dieu n'a donné tous ces amusements que comme un délassement de l'esprit... Les compagnies que l'on fréquente sont aussi une matière délicate, car souvent elles nous entraînent malgré nous dans bien des choses dans lesquelles nous ne tom- berions pas..., surtout des personnes comme vous autres, mes enfants, qui souvent sont entourées d'une foule de gens qui ne cherchent qu'à flatter leur goût et à les entraîner là où ils croient qu'ils inclinent ; il suffit que cela leur puisse ajouter ou de la faveur, ou de l'argent... C'est pourquoi je vous recommande, mes chers enfants, de ne vous jamais précipiter à mettre votre amitié et con- fiance en quelqu'un que vous ne soyez bien sûrs, et cela depuis longtemps, car les gens de ce monde savent dissimuler longtemps... »

Ce sont là, très exactement formulés, les dangers que rencontrera plus tard Marie- Antoinette devenue reine. Mais l'instruction paternelle est bien longue, bien sévère, et un jour viendra où la belle amie de madame de Polignac n'aura plus le temps de relire, dans le tourbillon de Versailles, les conseils dont

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Marie-Thérèse, par ses derniers entretiens, a essayé de pénétrer son âme.

Parmi les axas de l'empereur François, il en était un que l'Impératrice put faire appliquer sous ses yeux à Marie- Antoinette : « Je vous recom- mande, disait le père, de prendre sur vous deux jours tous les ans pour vous préparer à la mort, comme si vous étiez sûrs que ce sont là les deux derniers jours de votre vie, et par là vous vous habituerez à savoir ce que vous avez à faire en pareil cas, et lorsque votre dernier moment viendra, vous ne serez pas surpris... Vous en reconnaîtrez l'utilité par l'usage, et cela fait un bien infini, sans que cela fasse aucun mal, sinon que l'on fait de sang-froid ce que peut-être la maladie ou le manque de temps nous empêcherait faire. »

Ce fut à la veille de son mariage, au milieu des préparatifs de fête et dans le frémissement joyeux de ses rêves, que Marie- Antoinette vit évoquer devant elle le plus austère des devoirs de la vie, la mort. Elle fit une retraite de trois jours, pendant la Semaine-Sainte, séparée de sa famille et de la Cour, livrée à ses méditations d'enfant et aux directions religieuses de l'abbé de Vermond. Elle s'y était soumise sans peine, ne trouvant pas trop long l'isolement qu'on lui imposait : « Il me faudrait même plus de temps pour vous exposer toutes mes idées », disait-eUe à l'abbé ; et, une fois en retraite, à ces graves exercices de recueillement et de prière elle appor-

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tait son ardeur vive et son enthousiasme in- génu.

Toutes les pièces diplomatiques étaient en règle ; les dernières notes avaient été échangées ; l'Impé- ratrice-Reine et le roi de France avaient approuvé le projet de contrat ; les félicitations officielles pouvaient commencer. De longues correspondances de Vienne tenaient les lecteurs de la Gazette de France au courant des journées de l'Archiduchesse. Dès le 12 axTil, les gardes nobles allemandes et hongroises étaient admises à l'honneur de lui baiser la main, puis le corps universitaire lui adressait une harangue latine, à laquelle elle répondait dans la même langue. Le 14, l'Impéra- trice annonçait solennellement le mariage, et le 16, la Cour étant en grand gala, la demande offi- cielle était adressée à Leurs Majestés par l'am- bassadeur de France. « Sa Majesté Impériale et Royale y ayant donné son consentement. Son Altesse Royale a été appelée dans la salle d'au- dience et, après avoir fait une profonde révérence à l'Impératrice et reçu les marques de son aveu, elle a pris des mains de l'ambassadeur une lettre de Monseigneur le Dauphin et le portrait de ce prince, lequel a ensuite été attaché sur la poitrine de l'Archiduchesse par la comtesse de Traut- mansdorf, grande maîtresse de sa maison. »

Le récit ne manque pas d'ajouter qu'un grand spectacle français a eu lieu le soir, au théâtre de

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la Cour, et qu'on y a joué une comédie et un ballet : la Mère confidente, de Marivaux, et les Bergers de Tempe, de Noverre. Le lendemain, l'Archiduchesse faisait, suivant l'usage de la Maison d'Autriche, sa renonciation à la succes- sion héréditaire, tant paternelle que maternelle. Dans la salle du conseil, devant l'ambassadeur de France et en présence de l'Impératrice, de l'Empereur, des ministres et des conseillers d'État, le prince de Kaunitz lut la formule, que Marie- Antoinette signa en prêtant serment sur l'Évan- gile, Le soir, elle assista à la grande fête donnée au Belvédère par l'Empereur son frère et le lende- main à une autre fête, moins somptueuse, mais d'un goût exquis, offerte au palais Lichtenstein, par le marquis de Durfort, avec illumination des jardins, temple de l'Hymen et feu d'artifice. Toute la noblesse des royaumes, réunie en ces deux soirées, se pressa autour de l'Archiduchesse et lui apporta ses vœux.

Le mariage par procuration se fit le 19 avril, à six heures du soir, dans l'église des Augustins. Marie-Thérèse conduisait sa fille, en longue robe de drap d'argent. L'archiduc Ferdinand s'age- nouilla, comme représentant le Dauphin, à côté de sa sœur ; le nonce du Pape bénit les anneaux et donna la bénédiction. Le Te Deum fut chanté par la musique de la Cour, au bruit du canon et des mousqueteries joyeuses, tandis que le comte de Lorges, fils de M. de Durfort, partait en toute

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hâte porter à Versailles la nouvelle de la céré- monie.

Le lendemain, veille du départ, un courrier de l'Impératrice était envoyé au Roi. Marie- Antoinette avait pris la plume et écrit sa pre- mière lettre à Louis XV, sous la dictée de sa mère :

« Monsieur mon frère et très cher grand-père, il y a si longtemps que je désire pouvoir témoi- gner à Votre Majesté, au moins en partie, tous mes sentiments pour Elle, que je saisis avec la plus grande satisfaction la première occasion qui peut m'y autoriser. Que Votre Majesté me per- mette donc de Lui apprendre que mon mariage avec Monsieur le Dauphin a été célébré ici hier par toutes les cérémonies de l'Église usitées en pareil cas, et que c'est pour moi la plus douce satisfaction de me voir par là appartenir à Votre Majesté, pour qui, depuis que je pense, j'ai tou- jours eu le plus grand respect et le plus vif attache- ment. Votre Majesté peut être assurée que je ne serai occupée toute ma vie que du soin de Lui plaire et de mériter sa confiance et ses bontés, et avec de pareilles intentions je crois pouvoir tout espérer de sa part. Je sens cependant que mon âge et mon inexpérience pourront peut-être souvent avoir besoin de son indulgence et j'ose la Lui demander dès à présent avec les plus vives in- stances, et La supplie en même temps de me ménager aussi d'avance celle de Monsieur le

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Dauphin et de toute la famille dont je m'en vais avoir le bonheur d'être... »

Marie-Thérèse joignait à sa lettre officielle au Roi un billet intime où se révèlent sincèrement ses émotions de mère :

« Monsieur mon frère, c'est ma fille, mais plutôt celle de Votre Majesté, qui aura le bonheur de vous remettre celle-ci ; en perdant un si cher enfant, toute ma consolation est de le confier au meilleur et le plus tendre père. Qu'Elle veuille la diriger et lui ordonner ; eUe a la meilleure volonté, mais à son âge j'ose La prier d'avoir de l'indulgence pour quelque étourderie ; sa volonté est bonne de vouloir mériter ses bontés par toutes ses actions. Je la lui recomm^ande encore une fois comme le gage le plus tendre qui existe si heureusement entre nos États et Maisons... »

Toutes les inquiétudes maternelles sont dans ce biUet, toutes celles qu'on retrouvera dans la longue correspondance grondeuse avec la Dau- phine et la Reine, en qui Marie-Thérèse verra toujours l'enfant légère et ardente, qui a quitté Vienne le matin du 21 avril 1770 et qu'elle a re- commandée pour le voyage au prince de Stahrem- berg, en échangeant les dernières larmes et les derniers baisers.

L'étape du jour est à Melk, résidence impériale où Joseph II attend sa sœur pour la recevoir et lui faire ses adieux. Ils y apprennent de M. de

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Durfort l'entrée au couvent de Madame Louise. Le 25 avril, la Dauphine est à Munich, le 29 à Augsbourg. Stahremberg, qui dirige le cortège, a été choisi comme envoyé extraordinaire à Ver- sailles, à cause de son rôle heureux dans les pre- mières négociations et de l'extrême confiance que lui accorde Marie-Thérèse. A Kehl, où Marie- Antoinette quitte les pays allemands, le prince doit la remettre au comte de Noailles, envoyé extraordinaire du Roi de France.

Un pavillon de bois, composé de cinq pièces, a été construit dans une des îles du Rhin ; le Garde-Meuble royal l'a revêtu de tapisseries des Gobelins. Dans la partie réservée à la cour impé- riale, on déshabille la Dauphine, qui doit quitter la chemise et jusqu'aux bas, pour ne rien garder du pays qui cesse d'être le sien. Dans la pièce du milieu, meublée d'une grande table et d'une estrade, sous le dais de laquelle s'assied Marie- Antoinette, a lieu la cérémonie de remise et de réception ; les actes sont signés par les envoyés extraordinaires, le secrétaire du cabinet du Roi et le premier commis des Affaires étrangères ; puis la porte s'ouvre du côté de la France, et la maison fran- çaise de la Dauphine apparaît, au moment où elle donne congé, les yeux mouillés d'émotion, à une partie des serviteurs de Vienne qui l'ont accompagnée jusqu'en terre du Roi.

Seul de la suite allemande, le prince de Stahrem- berg reste auprès d'elle, tandis qu'elle descend

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l'estrade, et fait quelques pas au-devant du comte de Saulx, son chevalier d'honneur, qui s'avance donnant le bras à la comtesse de Noailles ; le comte de Noailles les lui présente. Puis la dame d'honneur, prenant la droite de la princesse, lui présente à son tour son mari, à titre de grand d'Espagne, ce qui vaut au comte de Noailles le baiser d'usage. L'huissier de la Chambre du Roi, qui garde la porte, fait entrer successivement le marquis des Granges, maître des cérémonies ; le comte de Tessé, premier écuyer ; le chevalier de Saint-Sauveur, qui commande le détachement des gardes-du -corps de l'escorte ; le maréchal de Con- tades, commandant de la province ; le marquis de Vogué, commandant en second ; l'intendant d'Al- sace, le préteur de Strasbourg, enfin les dames dé- signées pour aller au-devant de la princesse, la duchesse de Villars, dame d'atours, la duchesse de Picquigny, la marquise de Duras, la comtesse de Mailly, la comtesse de Tavannes. Marie-Antoi- nette appartient désormais tout entière à sa nou- velle patrie.

Strasbourg est la première ville où Marie- Antoinette rencontre ses futurs sujets. On s'est mis en fête pour l'accueillir, comme on a fait pour Marie Leczinska en 1725. De tous les points de l'Alsace sont accourues des foules populaires, désireuses de voir le vivant gage de la paix, et toute une noblesse admise à l'honneur d'être présentée à la Dauphine. Dès l'arrivée, elle a un

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mot heureux ; comme elle met le pied sur le territoire de la cité, le chef du Magistrat, croyant être agréable, la harangue en allemand : « Ne parlez point allemand, monsieur, dit-elle ; à dater d'aujourd'hui je n'entends plus que le français. » Trois compagnies d'adolescents, sous l'uniforme des Cent-Suisses de Versailles, forment la haie ; trente-six petits bergers et bergères, en galant accoutrement de Lancret, offrent à la Dauphine des corbeilles de fleurs, et vingt-quatre jeunes filles des meilleures familles, portant l'ancien costume strasbourgeois, effeuillent des roses devant son carrosse. A l'entrée de la viUe, le maréchal de Contades la reçoit sous un arc de triomphe, aux salves de l'artillerie, aux sonneries des cloches à toute volée. Sur la place de l'Hôtel-de- Ville, des bœufs entiers rôtissent, des fontaines de vin coulent pour le peuple en son honneur. Les accla- mations l'accompagnent jusqu'au palais épiscopal, où elle doit loger et où le vieux cardinal de Rohan l'attend, sur le seuil, entouré des chanoines-comtes de la cathédrale. "Les petits Cent-Suisses prennent la garde, par permission spéciale, dans la cour de l'évêché et la monteront jusqu'au départ.

Avant le dîner, la dame d'honneur fait paraître devant la Dauphine tous les officiers de sa maison, en indiquant leurs différents ser\'ices. EUe se met à table au grand couvert, servie par ses gentils- hommes. Puis il y a présentation des corps civils et miUtaires, comédie au théâtre de la ville, illu-

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minations générales, feu d'artifice sur ITU, en face du palais, jeux donnés par les divers corps de métiers, qui viennent l'un après l'autre danser sur la terrasse et chanter en chœur : « Vive le Roi ! » La Dauphine ayant soupe, va au bal pré- paré par le maréchal de Contades et y plaît à tout le monde par sa bonne grâce. Le plus joli moment de sa soirée a été l'audience accordée aux jeunes filles de la noblesse d'Alsace ; elle a de- mandé tous les noms et a su adresser à chacune un mot particulier. Parmi ces enfants, qui rêvent toutes d'une autre présentation, celle de Versailles, plus d'une gardera sa vie entière, en souvenir de cette journée inoubliable, une fleur séchée des bouquets officiels que Madame la Dauphine leur a fait distribuer.

Le lendemain, avant de partir pour Saverne, où le cardinal-évêque est allé l'attendre pour pré- parer sa réception, elle doit entendre la messe à la cathédrale. A la porte du vieil édifice, devant le clergé et la foule, eUe est reçue par un jeune prélat revêtu des habits pontificaux ; le prince Louis de Rohan, coadjuteur, trouve de brillantes expressions pour la complimenter : « Vous allez être parmi nous la vivante image de cette Impé- ratrice chérie, depuis longtemps l'admiration de l'Europe comme elle le sera de la postérité. C'est l'âme de Marie-Thérèse qui va s'unir à l'âme des Bourbons ! » La Dauphine sait goûter une élo- quence où le souvenir de sa mère est aussi digne-

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ment évoqué. Qui pourrait penser que Louis de Rohan, devenu cardinal à son tour et grand- aumônier de France, apportera un jour le trouble et l'angoisse dans l'existence royale de cette enfant et prendra une part cruelle dans l'achèvement de son destin ?

Louis XV et la famille royale arrivaient le 13 mai, à la nuit tombante, au château de Com- piègne, pour y recevoir la Dauphine le lendemain. Les princes du sang attendaient le Roi dans ses appartements; il y trouvait le duc d'Orléans, le duc et la duchesse de Chartres, le prince de Condé, le duc et la duchesse de Bourbon, le prince de Conti, le comte et la comtesse de la Marche, le duc de Penthièvre et la princesse de Lamballe. A la descente du carrosse, deux gentilshommes s'approchaient de lui et l'accompagnaient dans son cabinet ; c'étaient le marquis de Chauvelin, maître de la garde-robe, et le duc d'Aumont, premier gentilhomme, envoyés l'un à Châlons, l'autre à Soissons, pour complimenter la princesse au nom de leur maître et lui exprimer son im- patience.

Louis XV connaissait déjà les détails de la remise à Kehl par le secrétaire du cabinet, qui avait apporté à Versailles le contrat d'échange dressé à la frontière, et par le prince de Poix, expédié par son père le comte de Noailles aussitôt après l'arrivée à Strasbourg. M. de Chauvelin

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narrait au Roi la première partie du voyage en France, au milieu des régiments échelonnés sur la route et de l'enthousiasme des foules accourues dans les villes et dans les campagnes. Il décrivait les réceptions de Nancy, où la Dauphine avait prié au tombeau des princes de Lorraine, ses ancêtres, celles de Bar-le-Duc, de Lunéville, de Commercy. A l'entrée de la princesse en Cham- pagne, l'intendant de la province était allé la recevoir à Saint-Dizier, où étaient rangés en bataille deux escadrons du Royal-Dragons. A Châlons, l'attendait un détachement des gardes du Roi, compagnie de Villeroy. La Dauphine était des- cendue à l'hôtel de l'Intendance et avait assisté, au théâtre de la ville, à une représentation d'ac- teurs des trois spectacles de Paris envoyés au- devant d'elle par l'administration des Menus. Avant le souper, il y avait eu feu d'artifice, illu- minations, distributions de vivres au peuple et inauguration d'une nouvelle porte monumentale, dont la Dauphine acceptait la dédicace.

Le duc d'Aumont racontait à son tour les fêtes de Soissons. Il faisait nuit quand les carrosses étaient arrivés, entourés des gardes-du-corps, qui avaient pris le service à Reims. La bourgeoisie et la compagnie de l'Arquebuse avaient reçu la Dauphine hors des murs ; les troupes formaient la haie jusqu'à l'évêché, le long des rues décorées d'arbres fruitiers, enguirlandées et couvertes de lanternes. A l'évêché, dont la façade portait

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un transparent au nom de la Dauphine, l'évêque l'avait reçue au bas du perron et conduite à ses appartements. Il y avait eu, après le souper, le feu d'artifice obligatoire, et le jour suivant, dans la chapelle de M. de Soissons, la princesse avait entendu la messe et reçu la communion de ses mains. Toute la journée avait été occupée par les harangues de la ville, du chapitre et des divers corps ; après un Te Deum à la cathédrale, les illu- minations avaient dû recommencer ; mais M. d'Au- mont était parti pour Compiègne après les récep- tions du matin, afin d'être à l'arrivée du Roi.

Le lendemain, Mesdames, les princesses et les dames se mettent en grand habit, comme doit être Madame la Dauphine ; le Dauphin et les princes passent le cordon bleu sur leurs habits parés. A trois heures après midi, le Roi part pour se porter en avant dans la forêt ; il n'a dans son carrosse que le Dauphin et Mesdames. En tête vont le carrosse des écuyers de Mesdames Victoire et Sophie, celui des écuyers de Madame Adélaïde, ceux des gentilshommes de la manche du Dauphin, du gouverneur et du précepteur du Dauphin, des grands officiers du Roi ; puis le vol du cabinet et deux trompettes de la Chambre, précédant immé- diatement la voiture royale, qu'escortent les gardes- du-corps et les gendarmes, chevau-légers et mous- quetaires, avec leurs tambours, trompettes, tim- bales et hautbois. Les carrosses de la Cour suivent le cortège qui s'arrête au pont de Berne, à la lisière

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de la forêt. Le duc de Choiseul est allé quelques lieues plus loin, le Roi lui accordant la faveur de saluer le premier Madame la Dauphine. M. de Stahremberg l'ayant présenté : « Je n'oublierai jamais, monsieur, dit-eUe, que vous avez fait mon bonheur. — Et celui de la France », répond M. de Choiseul, fier de ce jour tant désiré.

Le Roi a mis pied à terre. Marie-Antoinette fait quelques pas et se jette à ses genoux ; il la relève, l'embrasse et lui présente le Dauphin et Mesdames, qui l'embrassent à leur tour. De tous côtés, le peuple massé au bord de la route applaudit et acclame. Tout le monde se penche hors des voitures. Droite, point très grande, la démarche légère et souple, portant haut la tête, son teint frais animé encore par l'émotion, la Dauphine semble plus jolie qu'on ne le pensait. On remarque surtout la \avacité de ses yeux et le blond cendré de ses cheveux, qui n'ont qu'un petit œil de poudre. Le Roi paraît enchanté et la fait asseoir à côté de lui, en face du Dauphin et de madame de NoaiUes. En arrivant au château, le grand- père et l'époux lui donnent chacun la main et la conduisent à son appartement. Dans le cabinet avant la chambre, où sont réunis les princes et princesses, le Roi, très empressé, nomme tout le monde à son rang, depuis le gros duc d'Orléans jusqu'à la jeune et rougissante princesse de Lam- balle. La Dauphine salue chacun, « malgré la présence du Roi », puis on fait cercle sur des

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pliants, rangés à droite et à gauche de son fau- teuil. Après quelques minutes, le duc d'Orléans donne, en se levant, le signal de se retirer. Les princes partis, Marie-Antoinette accepte les hom- mages des personnes de la Cour présentes à Com- piègne. M. de Mercy, qui vient aussi offrir les siens, constate avec joie l'excellente impression que son archiduchesse donne à tous et qui dépasse même son espoir.

Le voyage du lendemain comporte un arrêt à Saint-Denis. Les carrosses de la Cour font halte devant la petite maison des Carmélites. Les grilles s'ouvrent pour la famille royale et Madame Louise reçoit la visite de sa nouvelle nièce. De Saint- Denis à la porte Maillot, tout Paris s'est porté pour voir la Dauphine ; de chaque côté, la route est bordée par des voitures regorgeant de curieux. On avance fort lentement dans cette foule, et vers sept heures seulement on arrive au château de la Muette, où la Dauphine doit passer la nuit avec sa maison. Ses deux jeunes beaux-frères, le comte de Provence et le comte d'Artois, l'y atten- dent, ainsi que le chanceher et les ministres, qui lui sont présentés. Elle a trouvé sur une table de sa chambre une parure en diamants, que lui offre le Roi avec tous les diamants et toutes les perles de la feue dauphine Marie- Josèphe.

Ces dons sont tout à fait galants ; mais l'entou- rage autrichien de Marie-Antoinette est assez inquiet de la conduite de Louis XV. On est menacé

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de voir madame du Barry prendre part au grand souper de famille, où quarante femmes de qualité sont invitées. Mercy ne peut croire à tant de cynisme : « Il paraît inconcevable que le Roi choisisse ce moment pour accorder à sa favorite un honneur qui lui a été refusé jusqu'alors. » La comtesse arrive cependant, en éblouissante parure, et s'assied à table avec la famille royale ; le Roi a voulu justement l'imposer pour la première fois à ses enfants, au souper où la présence de la Dau- phine les oblige tous à maîtriser leurs sentiments. Marie-Antoinette, qui trouve cette dame très jolie et s'informe avec naïveté de ses fonctions à la Cour, est la seule à ne pas s'apercevoir de l'émo- tion et de la gêne qui troublent cette soirée.

Le i6 mai, à dix heures, par un très beau ciel de printemps, les carrosses de la Dauphine, arri- vant de la Muette, passent la grille d'honneur de Versailles. Marie-Antoinette traverse les cours du grand palais où l'attend sa vie nouvelle. Elle entrevoit, dans le roulement des tambours, la haie des gardes suisses et des gardes françaises, les têtes qui se pressent aux fenêtres. Sa curiosité de quinze ans s'intéresse à tout ce décor, qu'elle a rêvé tant de fois à Vienne devant les gravures de France. La comtesse de Noailles, sa dame d'hon- neur, assise auprès d'elle, lui désigne la chapelle de Louis XIV, où elle sera mariée le jour même. Elle met pied à terre et retrouve, dans son apparte- ment du rez-de-chaussée où doit avoir lieu la

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toilette, les dames de sa maison qui l'accompa- gnent depuis Strasbourg. Le Roi descend presque aussitôt chez elle, amenant les seules personnes de la famille qu'elle ne connaisse point encore ; ce sont deux enfants, qu'on peut recevoir sans être coiffée ni habillée, et Marie-Antoinette, avec une grâce de sœur aînée, embrasse Madame Clotilde et la petite Elisabeth.

Depuis le matin, les Menus ont fait placer le long des grands appartements, où l'on n'entre qu'avec des billets aux armes du duc d'Aumont, plusieurs milliers de curieux et de curieuses venus pour voir la Dauphine aller à la Chapelle. Les dames les mieux mises ont été placées dans la Galerie des glaces. A une heure après midi, le cortège part du cabinet du Roi, précédé du grand- maître des cérémonies. Les époux vont devant, se donnant la main, un page du Roi portant le bas de la robe et madame de Noailles suivant sa maîtresse. Puis marchent les princes du sang, entourés de leurs officiers et gentilshommes, les frères du Dauphin, le Roi suivi de Madame Clo- tilde, de Mesdames, des princesses et de soixante- dix dames de la Cour.

Ce sont les plus somptueuses toilettes qu'on ait portées depuis longtemps, et telles qu'on n'en a pas vu aux récents mariages de la princesse de Lamballe et de la duchesse de Chartres. Mais tous les yeux, toutes les pensées sont pour Marie- Antoinette. Dans ses grands paniers de brocart

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blanc, elle s'avance légère et fine, le visage à peine fardé, rose de jeunesse sous ses blonds che- veux, souriante à tous, ses yeux pleins d'un naïf triomphe. Le Dauphin est mal à l'aise dans le bel habit de l'ordre du Saint-Esprit en réseau d'or garni de diamants ; il semble plus sérieux encore que d'habitude et n'a pas un geste, pas un em- pressement pour la jeune femme qui répand sa grâce autour d'elle et soulève au passage le flot murmurant de l'admiration.

A la Chapelle, sur les gradins en amphithéâtre de la nef et des tribunes, tout le monde se lève au moment où l'orgue éclate, annonçant l'entrée du cortège. Le coup d'œil est merveilleux et le soleil descend à flots par les larges baies sur les toilettes étincelantes. Louis XV s'arrête un in- stant sur son prie-Dieu. Le Dauphin et la Dauphine vont jusqu'aux marches de l'autel, là même où l'on voit, sur une estampe de Cochin, le Dauphin et la Dauphine de 1745. Les usages rehgieux de Versailles sont tels que les a fixés Louis XIV, et c'est au même endroit que s'agenouillent, depuis un siècle, les couples royaux ou princiers. L'arche- vêque de Reims, grand-aumônier de France, entouré des évêques de l'aumônerie, va présenter l'eau bénite à Sa Majesté et monte à l'autel pour son discours. Le Roi, les princes et les princesses du sang se rapprochent alors en groupe, debout autour des époux. Le prélat bénit treize pièces d'or et l'anneau de mariage ; le Dauphin met

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l'anneau au doigt de Marie-Antoinette. Après la bénédiction, le Roi retourne à son prie-Dieu et la messe commence, chantée par la musique royale. A l'offertoire, les époux vont à l'offrande ; au Pater, deux prélats étendent sur eux le poêle de brocart d'argent.

La messe dite, le grand-aumônier présente au Roi les registres de la paroisse Notre-Dame, que le curé a apportés selon l'usage ; Louis XV signe le premier l'acte de mariage. Après la Dauphine signent le comte de Provence, le comte d'Artois, Madame Clotilde, Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie, enfin les deux premiers princes du sang, le duc d'Orléans et le duc de Chartres. Puis, tandis que le grand-aumônier de France et l'humble curé apposent aussi leur signature, le cortège se reforme, le Dauphin passant à son rang immé- diatement avant le Roi, et la Dauphine venant la première derrière eux. Il y a encore plus de cinq mille personnes entrées pendant la messe dans les grands appartements et la Galerie ; mais les tentures du salon de la Paix sont à peine retombées derrière la dernière dame de la Dau- phine, que les Suisses font évacuer toutes les pièces, afin de les disposer pour le soir. Les tapis- siers des Menus retirent les gradins, placent les barrières, dressent les tables pour le jeu du Roi.

Marie-Antoinette, pendant ce temps, reçoit le serment des officiers de sa maison. Aumôniers, chapelains, chevahers d'honneur, premier écuyer,

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premier maître d'hôtel, maître d'hôtel ordinaire, surintendant des finances, domaines et affaires, secrétaires des commandements, intendants de la maison, trésoriers, maître de la garde-robe, c'est un grand défilé de révérences et d'hommages. M. de Saint-Florentin, ministre de la Maison du Roi, dit les noms et les fonctions. Puis la comtesse de Noailles présente les ambassadeurs et minis- tres des cours étrangères. Le duc d' Aumont s'avance ensuite au nom de son maître, une clef d'or à la main, et Marie-Antoinette ouvre le cabinet de velours rouge, brodé d'or, qui contient la royale corbeille. Sculpture de Bocciardi, ébénistene d'E- valde, ciselure de Gouthière, le coffre, qui a coûté vingt-deux mille li\Tes, est une merveille ; mais la princesse a surtout hâte d'en connaître le con- tenu. Les présents officiels du Roi sont une parure d'émail bleu avec chaîne de diamants, un étui de côté, une boîte de poche et un éventail aussi entouré de diamants, où l'art parisien s'est sur- passé lui-même pour la Dauphine. Dans les tiroirs du cabinet, la princesse trouve, tout étiquetés, des objets de souvenir, montres, étuis ciselés, qu'elle distribue de sa main aux personnes pré- sentes, enchantée d'être conviée déjà à faire tant d'heureux.

Dès le soir, les fêtes du mariage commencent. Le programme des Menus annonce neuf journées. Le jeu que tient Loais XV dans la Grande Galerie est encore le même que représente l'estampe de

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SIGNATURES DE l'aCTE DE MARIAGE

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Cochin gravée, vingt-cinq ans plus tôt, pour une circonstance semblable. Les modes ne sont point si changées que les jeunes femmes de la Cour d'alors ne puissent s'y reconnaître aujourd'hui, la plupart montées en charge et la poudre dissimu- lant leurs cheveux gris. Les lustres ont été multi- pliés et attachés par de grosses guirlandes de fleurs, et de hautes girandoles sont posées sur les plus belles torchères du Garde-Meuble.

Il est six heures quand s'ouvre le jeu : les feux du couchant entrent par les fenêtres, illuminent la muraille de glaces et jettent des reflets étincelants sur la brillante assemblée. Les dames qui ne jouent pas occupent des gradins le long des arcades. Du côté des fenêtres, d'un bout à l'autre de la Galerie, court une balustrade derrière laquelle les Suisses font circuler la foule. On arrive par le salon de la Guerre ; on passe devant les petites tables de cavagnol et la grande table royale, au tapis de velours vert frangé d'or, où se joue le lansquenet ; on regarde Madame la Dauphine, assise à la droite du Roi, et on sort lentement par les anciens appartements de la Reine.

La file respectueuse ne s'interrompt pas. L'ordre est maintenu dans le Château par une consigne aussi rigoureuse que hbérale ; il a été distribué six mille billets d'appartement, mais tout le monde entre, pourvu qu'on soit décemment vêtu et qu'on suive sans rétrograder l'itinéraire fixé. Un orage très violent éclate, il est vrai, dans la soirée et

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la surprise cause quelque désordre ; l'immense public de promeneurs, attiré par le feu d'artifice dans les jardins, reflue vers l'intérieur pour s'abriter et force quelques barrières au rez-de-chaussée de la Chapelle. Le plus fâcheux est que le feu a été mouillé ; le Roi ordonne de le renvoyer à trois jours, lève le jeu et se rend au souper, dans la nouvelle salle de l'Opéra.

C'est une salle achevée de la veille ; on a voulu la faire digne de la Cour de Versailles, qui en manquait, et l'approprier à des fêtes de divers genres. Elle réunit toutes les élégances du temps, des sculptures de Pajou, un plafond de Durameau, des tentures de soie bleue brochée et de velours de même couleur frangé d'argent, des portiques de glaces reflétant l'illumination, de hauts et bas- reUefs d'or mat, et partout les symboles des arts et des plaisirs.

Le souper royal, à neuf heures et demie, sert d'inauguration. La table compte vingt-deux cou- verts réservés à la famille du Roi et au sang royal ; elle est entourée d'une balustrade de marbre, qui sépare les officiers servants de la foule des specta- teurs incessamment renouvelée, suivant l'usage du grand couvert. Le premier service s'y fait en vaisselle d'or, les autres en vaisselle de vermeil. La Cour occupe les loges et les galeries. Sur l'avant- scène, au-dessous de l'écusson de France soutenu par des Renommées, deux salons latéraux fermés par des portières bleu et argent permettent le

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service par le fond de la scène. Au milieu, s'ouvre un grand salon de musique dans le style de la salle ; sous l'arcade décorée des chiffres du Dau- phin et de la Dauphine, on aperçoit M. Rebel, surintendant de la musique du Roi, le bâton d'orchestre à la main, et sur les gradins quatre- vingts symphonistes, qui jouent sans interruption pendant les deux heures et demie du souper.

Dix-neuf ans plus tard, un autre souper célèbre, et le dernier, aura lieu au même endroit, ce ban- quet des gardes-du-corps du i^'^ octobre 1789, où la Reine malheureuse sera acclamée et qui provo- quera les journées révolutionnaires. La vie de Marie-Antoinette à Versailles va d'une soirée à l'autre, et son souvenir demeure inséparable de cette salle achevée pour son mariage et inaugurée par ses premiers triomphes.

La Cour retourne aux appartements par la galerie haute, ornée de girandoles de cristal et de bras dorés. Les curieux sont rangés comme tou- jours dans les salons Louis XIV, et les musiciens des gardes françaises et suisses, en habit à la turque, jouent au passage. On conduit le Dauphin et la Dauphine dans leur chambre à coucher, où la bénédiction du lit est faite par l'archevêque de Reims. L'époux conserve, à l'étonnement de tous, cet air d'indifférence et d'ennui que Marie- Antoinette remarque elle-même ; le Roi, suivi des entrées de la Chambre, l'accompagne un moment chez lui et lui donne la chemise, présentée par le

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duc d'Or'éans. Pendant ce temps, la jeune duchesse de Chartres, mariée d'une année à peine, la pré- sente à Madame la Dauphine. Puis, le Roi ramène le Dauphin et lui donne la main pour se mettre sur le lit. Les rideaux sont ouverts avec le céré- monial d'usage, et les princesses, les dames, les entrées de la Chambre font la révérence aux époux.

Le lendemain jeudi, la Cour se prépare à l'Opéra. Le Dauphin regrette de ne point chasser et inscrit sur son journal intime sa note ordinaire : « Rien. » Les princes vont faire leur cour au Roi au lever ou pendant qu'il se poudre. Après la messe, ils se rendent chez le Dauphin, et les princesses chez la Dauphine. La présentation générale a lieu ensuite. Hommes et femmes se précipitent aux entrées, pêle-mêle, les portes étant étroites et les vanités impatientes. Pour essayer de mettre un peu d'ordre et éviter les querelles, il est décidé que les hommes passeront d'abord, sans rang fixé, et la seule distinction entre eux est que les titrés « reçoivent la joue *>, Madame la Dauphine subit la corvée de bonne grâce, ayant même la patience de dire un mot à tout le monde. On étouffe dans ce rez-de-chaussée trop bas, on s'écrase, les grandes toilettes font pitié et, quand la cohue sort par les garde-robes et les petites cours, c'est une affaire compliquée de retrouver les chaises à porteurs.

Pourquoi a-t-on choisi, pour donner à la Dau- phine une première idée de l'opéra français, la vieille pièce de Quinault et Lulli, Persée ? On l'a.

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il est vrai, rajeunie sans scrupule et réduite à quatre actes pour augmenter les divertissements, « afin de profiter de tous les progrès de la danse » ; ces divertissements ont exigé de nouveaux airs, et les quatre surintendants de la musique de Sa Majesté n'ont pas hésité à « renforcer », comme ils disent, l'œuvre de Lulli. Ils ont supprimé les ré- citatifs et multiplié les doubles croches à l'ita- lienne. M. Goliveau s'est chargé du poème, qu'il a coupé, taillé et recousu ; on annonce qu'il a amené, au troisième acte, un ballet délicieux pour l'enchantement des Gorgones et inséré ingénieuse- ment, dans le divertissement final, une allégorie sur Madame la Dauphine : un aigle doit descendre des frises pour allumer le feu sur l'autel de l'Hy- men. Rien n'a été épargné pour avoir des décors riches et nouveaux, et les machines du sieur Arnould sont dignes de cette scène qui n'a pas sa pareille en Europe. La figuration sera nombreuse : deux cents beaux soldats des gardes françaises campent depuis un mois dans le parc et s'exercent aux marches de théâtre. On compte sur un ensemble fort agréable, surtout quand on a, dans les ballets, des danseurs comme Vestris, Gardel et d'Auberval, des danseuses comme la Gélin et la Guimard, et le rôle d'Andromède tenu par Sophie Arnould.

L'échec est pourtant complet. La pièce, qu'on n'a pu répéter que deux fois, manque d'ensemble ; les ouvriers du théâtre ne connaissent pas bien la nouvelle scène, trop grande pour leurs habi-

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tudes ; les décors manœuvrent mal ; enfin la musique paraît monotone aux uns, trop rajeunie aux autres et, d'un avis unanime, les raccords de M. Goliveau ne valent rien. Un grand ennui envahit la salle, et la Dauphine ne cache point qu'elle y succombe : « Il est vrai, consigne l'in- tendant des Menus dans son journal, que c'est un opéra bien sérieux pour quelqu'un qui ne connaît pas le spectacle et qui n'aime pas la musique. » C'est ne pas aimer la musique, assurément, que de préférer Gluck et Mozart à MM. Dauvergne et Francœur.

Le vendredi est jour de repos pour la Cour. On va seulement au dîner de Madame la Dau- phine, où se satisfont les dernières curiosités. Elle dîne seule, le Dauphin étant allé à la chasse avec le Roi. « C'est quitter de bonne heure », remarque- t-on. Tout le reste du jour, Marie-Antoinette demeure dans ses cabinets sous la garde de madame de Noailles, qui multiplie respectueusement les leçons d'étiquette française ; hors le service, l'abbé de Vermond, MM. de Stahremberg et de Mercy ont seuls accès auprès de l'Arch duchesse. Au milieu de tant de figures nouvelles, elle n'est à l'aise qu'avec les hommes qui lui parlent de sa mère. Il y a déjà pour elle des pensées de tristesse, et Vermond pourra noter ainsi l'isolement moral de ces premiers jours : « Pendant que j'étais ce matin auprès de Madame la Dauphine, M. le Dauphin est entré. Je me suis éloigné un peu.

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M. le Dauphin a dit : « Avez-vous dormi ? — Oui », et il est sorti... Madame la Dauphine s'amuse avec son petit chien ; il est utile comme distraction d'un moment, puis on retombe en rêverie. J'en ai le cœur navré. »

L'enfant relit sans doute les derniers conseils maternels et politiques reçus de Vienne : « Madame ma chère fille, vous voilà donc où la Providence vous a destinée de vivre. Vous trouverez un père tendre qui sera en même temps votre ami, si vous le méritez. Ayez en lui toute votre confiance, vous ne risquerez rien. Aimez-le, soyez-lui sou- mise, tâchez de deviner ses pensées, de vous tenir seule à lui et d'attendre sur tout ses ordres et directions. Du Dauphin, je ne vous dis rien ; vous connai sez ma délicatesse sur ce point ; la femme est soumise à son mari et ne doit avoir aucune occupation que de lui plaire et de faire ses volontés. Le seul vrai bonheur dans ce monde est un heu- reux mariage, j'en peux parler. Tout dépend de la femme, si elle est complaisante, douce et amu- sante. » Marie- Antoinette voudrait obéir à sa mère, mais elle commence à craindre que M. le Dauphin ne soit difficile à amuser.

Le samedi 19, à deux heures, le Roi, le Dauphin et la Cour se rendent encore à l'Opéra pour le bal paré et traversent dans sa longueur l'immense scène transformée. En un jour, les ouvriers des Menus ont improvisé un vaste décor à pans coupés.

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à triple étage d'arcades tendues de brocart bleu à frange d'argent. Des groupes d'en ants, en bas- relief d'argent, outiennent les emblèmes du Dau- phin et de la Dauphine ; des guirlandes suspendent des trophées d'argent, et de grands médaillons peints montrent des amours jouant avec des dau- phins et des aigles. Dans les voussures, quatre tableaux racontent l'histoire de Psyché, et le plafond représente Psyché conduite par l'Amour au rang des dieux. La description complète de cette salle improvisée serait longue ; elle tient dix pages du Mercure.

Le côté de l'avant-scène reste ouvert et laisse voir une seconde salle aussi brillante que celle où danse la Cour. C'est la Ville, munie des billets de M. le duc d'Aumont, qui en garnit les galeries et les loges ; de partout, les invités embrassent la scène où se meuvent les danseuses en grandes boucles et les danseurs en cadenettes. Le bal dure deux. heures ; les dames inscrites pour les menuets sont, outre la Dauphine et Madame Clotilde, la duchesse de Chartres, la duchesse de Bourbon, la princesse de Lamballe, mademoiselle de Lor- raine, la marquise de Duras, la vicomtesse de Laval, mademoiselle de Rohan, la princesse de Bouillon, la marquise de Mailly, la marquise d'Onezan, la comtesse Jules de Polignac, la com- tesse Dillon, la marquise de Trans, la comtesse de Puget. La « mariée » est dansée par le prince de Lambesc et la marquise de Duras. Le Roi, dans

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son fauteuil, le dos tourné à l'orchestre, tout son service derrière lui, nomme les danseurs d'après sa liste ; tous viennent lui demander quelle danseuse ils doivent aller chercher, même le comte de Pro- vence, qui doit prendre sa sœur Madame Clotilde, et le comte d'Artois, à qui est désignée la duchesse de Chartres.

Les jeunes époux ont ouvert la fête par le pre- mier menuet. Tout le monde était debout autour d'eux, selon le cérémonial des menuets des Enfants de France ; on était même, pour mieux voir, grimpé sur les banquettes. Le Dauphin a été plus gauche que jamais, gêné par sa mauvaise vue, et intimidé par tant de regards ; Marie-Antoinette, au contraire, a recueilli de nouveaux suffrages ; on a trouvé qu'elle faisait déjà honneur à ses maîtres de Vienne. EUe n'a pas pris part aux contre-danses françaises qu'elle ne sait pas encore assez bien, mais elle a clos le bal à ravir par une allemande avec le jeune duc de Chartres. Que de noms paraissent, sur ces brillantes listes du mariage, qui vont prendre dans l'histoire de Marie-Antoi- nette une place considérable et inattendue ! A côté de madame de Lamballe, voilà déjà madame de Polignac, dans le premier éclat de sa beauté radieuse ; et le meilleur danseur de la Dauphine, celui qui aide à son succès et le partage, s'appellera un jour Philippe-Égalité !

Malgré l'éclat de la fête, on remarque l'absence

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de beaucoup de gens titrés, ce qui met en chemin les médisances. La Dauphine ignore les jalousies et les colères qu'une demande de sa mère a jetées au milieu de cette Cour, où la lutte pour les moindres privilèges est acharnée, où les affaires d'étiquette sont vite des affaires d'État. Les re- présentants français de la Maison de Lorraine, les princes étrangers, comme on les appelle dédaigneu- sement, ont fait demander par Marie-Thérèse, pour le bal paré, des distinctions particulières ; le Roi a décidé que Mademoiselle de Lorraine danse- rait avant les duchesses, immédiatement après les princesses du sang, et M. de Lambesc aussitôt après les princes. Les ducs et pairs se sont aussitôt réunis, pour adresser une protestation à Sa Majesté, chez le plus ancien des pairs présents à Paris, M. de Broglie, évêque et comte de Noyon. Cet homme d'église a gravement présidé une discus- sion sur la danse et s'est chargé de présenter le mé- moire au Roi. Beaucoup de membres de la haute noblesse y ont adhéré par signature. Louis XV, très embarrassé, toujours hésitant, a promis de réfléchir, consulté Saint-Florentin, et s'en est tiré de la moins digne façon, en répondant aux ducs et pairs une lettre entortillée, où il expUque les raisons de la demande arrivée de Vienne et fait appel à l'esprit de soumission et d'affection de ses sujets.

Toute l'après-dîne'- au Château s'est passée en pourparlers et en courses. Les femmes à leur tour

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ont discuté ce cas grave ; celles de la plus ancienne noblesse ont été les plus réservées, les autres sont allées au scrutin et ont voulu faire manquer le bal du Roi. Enfin on s'est déterminé à obéir, mais en retard ; on s'est réuni à c nq heures chez la prin- cesse de Tingri pour aller en force et se donner du courage. Les grandes d'Espagne n'ont même pas dansé ; plusieurs sont parties, d'autres ont été aux loges grillées. Le reste a montré par son attitude qu on dansait par ordre. Le Roi a tout vu, tout remarqué, et a mis longtemps à reprendre sa bonne humeur. Cette leçon donnée à Louis XV, si Marie-Antoinette était avertie, pourrait n'être point perdue pour elle ; elle y aperce xTait, dès à présent, un des grands dangers qui l'attendent et la ténacité des rancunes de Versailles.

Pendant ce temps, au dehors, la fête populaire bat son plein. Deux cent mille personnes, venues de Paris et des environs, remplissent presque les jardins immenses. On danse aux orchestres in- stallés dans les bosquets. Un cortège de bateleurs du Roi, en habit blanc, avec écharpe rouge et bleue, parcourt les bosquets, musique en tête, dansant et mettant l'entrain partout. Le soir venu, la foule, maintenue par des gardes suisses, entoure les échafaudages du feu d'artifice, qui occupent la terrasse devant le Château, le parterre de Latone et une partie du Tapis- Vert. La famille royale et la Cour, venant du bal paré, prennent place dans la Galerie ; le Roi debout, ayant près

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de lui la Dauphine et s'appuyant au bras de M. de la Ferté, se tient à la fenêtre du milieu, grillée de peur d'accident. Le feu, quoique contrarié par la fumée, excite de longs applaudissements ; il est rempli d'effets nouveaux ; le disque des soleils tournants porte les armes de France et le chiffre des époux, et la girande finale compte vingt mille fusées, ce qu'on n'a encore jamais vu. Moins d'une heure après, toutes les charpentes sont à terre, les batteries enlevées, et l'illumination commence. On aperçoit d'abord, tout au bout du grand canal, sur la droite de Saint-Cyr, une haute architecture de feu, le temple du Soleil ; puis les longues berges s'éclairent peu à peu, tandis qu'une flottille de gondoles couvertes de lanternes, se met à évoluer sur l'eau, au son des cuivres des gardes françaises qui la montent. Les feux se rapprochent et gagnent le Tapis-Vert. Cent soixante mille lampions et terrines s'allument en ifs, en arcades, en guir- landes. Les lignes du Château et des rampes se dessinent en cordons lumineux. C'est la plus grande illumination faite à Versailles depuis celles du Grand Roi.

La foule se promène toute la nuit. La Cour entière est dans les jardins, mêlée au peuple. On y reconnaît M. de Choiseul avec madame de Gramont, et madame du Barry au bras du duc d'Aiguillon. Le Roi n'a pas daigné y descendre ou a craint de s'enrhumer. La Dauphine aurait bien voulu aller admirer de près les illuminations ;

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mais on ne le lui a pas permis. Elle aurait vu, ce qu'on ne reverra plus, les douze principaux bos- quets décorés et reliés par des allées de feu. A l'Ile d'Amour, à la Colonnade, aux Dômes, aux Trois Fontaines, de nombreux dauphins lumineux rappellent l'occasion de la fête, et le jeu des eaux, partout lancées, multiplie le jeu des lumières. On danse à la Salle des marronniers, sous des lustres suspendus entre les arbres, et à la Salle de bal, étincelante de girandoles, où des feux brillent sous des roches derrière les nappes d'eau tombante. Des théâtres en plein vent sont à la grille du Mail, au bassin des Saisons, au bosquet Dauphin ; la troupe de Nicolet mêle à ses voltiges et à ses danses de corde des parades de circonstance en l'honneur du Dauphin et de la Dauphine, auxquelles répondent les vivats de la joie populaire.

Devant le bassin d'Apollon, où les eaux ne s'arrêtent pas, deux mais couronnés et fleuris abritent des orchestres, bien vite entourés de danseurs. C'est là le vrai centre de la fête. Moreau le jeune y a choisi le motif d'un grand dessin, qui met en pleine vie cette foule nocturne, bruyante et joyeuse, mêlée d'habits de cour et de robes à paniers, traversée par des carrosses royaux et par les chaises roulantes des femmes de qualité, éclairée du reflet des ifs de lampions et des feux de Bengale allumés partout. Les dieux marins, qui soufflent dans des conques autour du char d'Apollon, sous la grande gerbe d'eau lumineuse, semblent sonner

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à tout ce peuple en liesse les fanfares d'un règne nouveau.

Cette fête de nuit est la seule où le peuple ait été convié. Mais les réjouissances de Cour ne sont pas finies et, le surlendemain, elles recommencent par le bal masqué. Marie-Antoinette voit se succéder des fatigues de plaisir qui semblent ne pas lui déplaire. Versailles, attristé longtemps par des deuils, retrouve pour elle ses jours les plus bril- lants. Elle va au salon d'Hercule en domino ajusté, comme les princesses qui l'accompagnent et qui n'ont pour toute cérémonie que leurs écuyers en domino. Elle danse devant un cercle de specta- teurs qui ne la reconnaît pas. Mais le Roi ne veut pas que l'enfant se fatigue ; une heure à peine, et madame de Noailles lui fait quitter le bal où elle aurait bien voulu rester. Elle n'a fait qu'entre- voir la fête. Outre l'orchestre du salon d'Hercule, deux orchestres en domino jouaient dans les salons de Mars et de Mercure ; des buffets étaient dans les salons de Vénus, de la Guerre et de la Paix ; la Grande Galerie servait de promenoir à la foule masquée, qu'a traversée un instant le Roi en habit de ville, et les danseurs venaient s'y reposer dans les embrasures de fenêtres. On entrait librement et sans billet avec une singulière facilité ; seulement, aux portes d'entrée se trouvaient les premiers gentilshommes, assistés d'huissiers de la Chambre, pour faire démasquer une personne de chaque

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compagnie. A huit heures du matin, on danse encore, tandis que, retirée dans sa chambre au rez-de-chaussée, de l'autre côté du palais plein de bruit, la Dauphine s'amuse aux souvenirs de ce jeu de mystère et d'incognito, fête d'un genre inconnu pour elle et qu'elle saura plus tard re- nouveler.

Une série de spectacles commence à présent, qui va l'initier au théâtre français et lui faire connaître le répertoire de la Cour. On débute par une tragédie fort aimée du Dauphin qui la sait par cœur, Athalie. Le chef-d œu\'Te de Racine a été monté avec toute la majesté que permet la nouvelle salle ; on y a joint une musique de chœurs et les vieilles gens de la Cour ne se rappellent pas l'avoir jamais vu jouer avec tant d'éclat. La distribution de la pièce a causé bien du souci. Madame du Barry voulait le grand rôle pour mademoiselle du Mesnil ; madame de Villeroy, que son frère le duc d'Aumont consulte toujours, exigeait made- moiselle Clairon, et celle-ci, retirée du théâtre depuis quelque temps, souhaitait y reparaître une fois encore devant Madame la Dauphine. La Clairon l'a emporté ; mais cette « divinité de la scène », comme on dit alors, n'a pas retrouvé le succès ; elle a cherché à être plus héroïque que jamais et, le goût s'étant déjà transformé, n'a paru que déclamatoire. Elle est plus heureuse dans Tancrède, donné quelques jours après. On rejoue Persée, mieux réglé cette fois qu'à la représentation de

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gala, le Castor et Pollux de Rameau, dont la mise en scène paraît intéresser la Dauphine, enfin la Tour enchantée, ballet figuré, mêlé de chant, sorte de féerie nouvelle inspirée par madame de Ville- roy, qui a dirigé elle-même les répétitions. Le dénouement est un tournoi qui célèbre les noces de Renaud d'Est et de la fille de la reine des Iles d'or ; les soldats de M. de Bombelles, campés dans le parc et utilisés pour toutes les fêtes, ont obtenu de figurer dans ce tournoi, où plus de huit cents personnes, avec de vrais chevaux pour les chars, se sont trouvées sur la scène.

Ces innovations ont produit grand effet et montré les ressources du nouvel opéra de Ver- sailles. Dans la Sémiramis, de Voltaire, on a donné à mademoiselle du Mesnil l'occasion de prendre sa revanche sur la Clairon, par son jeu ému et vibrant ; la sensibilité de la génération nouvelle, à laquelle appartiendra Marie-Antoi- nette, a trouvé son interprète dans la protégée de madame du Barry. Quant à la Dauphine, qui a su montrer de l'inteUigence dans ses éloges, elle a vu à présent assez de spectacles pour pouvoir causer de comédiens et de comédiennes, partie importante de l'éducation française. Mais celle qui donnera au théâtre une si grande part de sa vie ne sera pas consultée sur les prochains spec- tacles de la Cour ; c'est le goût seul de la comtesse qui décidera le répertoire de Versailles et de Fontainebleau.

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Versailles se vidait peu à peu de sa brillante foule. Après la représentation d'Athalie, les dé- parts avaient commencé et le Roi lui-même avait repris ses petits voyages. A Paris cependant con- tinuaient les fêtes. L'ambassadeur de l'Empereur, M. de Mercy, logé au Petit-Luxembourg, y donnait, le 27 mai, un grand bal à la Cour et aux ambassa- deurs étrangers, où il déployait une magnificence rare. Cette soirée et celle de l'ambassadeur d'Es- pagne, quelques jours plus tard, furent narrées en détail par le Mercure aux provinces émerveillées.

La fête d'usage du peuple de Paris eut lieu la nuit du mercredi 30 mai, par une de ces journées joyeuses où la grande ville fait accueil au prin- temps. A six heures du matin, puis à midi, l'artil- lerie de la ville l'avait annoncée. A l'entrée de la nuit, les orchestres entamèrent les danses, les fontaines de vin se mirent à couler et les distribu- tions de pain et de viande commencèrent en divers quartiers. On se portait de préférence aux boule- vards des anciens remparts, près de l'endroit où se construisait l'église de Sainte-Madeleine ; la foire y attirait beaucoup de monde devant ses baraques et dans ses allées plus illuminées que de coutume. Puis la foule refluait vers la place Louis XV, où il y avait aussi des orchestres et des fontaines de vin et où étaient dressés les artifices de Ruggieri autour d'un gigantesque temple de l'Hymen. L'immense place se prêtait, mieux que toute autre partie de la ville, à l'en-

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tassement de cent mille personnes. Les bateaux de la rive gauche en amenaient aux berges, encore dépourvues de pont, et la cam.pagne arrivait par le Cours-la-Reine. L'autre côté de la rivière était garni de carrosses. Ni le Dauphin, ni le Roi n'assis- taient à cette fête. Le Roi était avec madame du Barry sur la terrasse de Bellevue, d'où l'on pouvait apercevoir le feu d'artifice ; Marie-Antoinette devait venir plus tard, avec Mesdames, pour voir seulement les illuminations.

Dès huit heures, les « nouvelles colonnades » sont remplies de personnes de la Cour et des autres invités de la Ville, qui dominent le mouve- ment populaire de la place. Les tambours ont battu et les trompettes sonné à l'arrivée de la duchesse de Chartres, de la princesse de Lamballe et de la comtesse de la Marche, qui ont été con- duites à leurs loges par le duc de Chevreuse, gouverneur de Paris. Au coup de neuf heures, la duchesse de Chartres donne le signal en allu- mant la première lance à feu. Les salves d'artillerie roulent ; les fusées montent ; les applaudissements éclatent et se prolongent ; le temple se dessine dans la nuit en hgnes de feu, portant les chiffres unis du Dauphin et de la Dauphine et soutenant dans les airs le médaillon de leur image.

Mais les acclamations et les batteries se taisent à peine, et les cordons de lampions commencent à s'allumer autour de la place, quand une grande clameur s'élève à l'entrée de la rue Royale. Les

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spectateurs du feu d'artifice l'ont envahie afin de gagner au plus mte la fête des boulevards ; un autre flot en arrive en même temps pour voir de près le temple illuminé. Le malheur veut que le pont des Tuileries reste un moment fermé et empêche de sortir de ce côté. Vers la rue, devenue l'unique issue de la place, des fossés mal comblés ont am.ené des chutes ; des cochers de maître, en essayant de forcer le passage, ont augmenté le tumulte et l'encombrement. La foule crie, s'afïole et s'écrase. L'obscurité redouble l'horreur et le danger. Des femmes, étouffées debout, tombent et sur les corps piétines s'amoncellent, d'autres cadavres. On en devait relever cent trente-deux le lendemain.

La Dauphine arrivait pendant ce temps, le long de la Seine, ayant Mesdames dans son carrosse et précédée d'un petit nombre de gardes et d'écuyers à cheval. De la route, elle avait aperçu des fusées et jouissait par avance du plaisir de tout voir sans être reconnue, curieuse d'aborder pour la première fois l'immense Paris dans l'animation d'une telle fête. Le Cours-la-Reine était presque désert, tout le monde s'étant porté vers la ville. En approchant de la place, la rumeur singulière qui en venait donna de l'inquiétude ; des fuyards annoncèrent le désastre. Il fallut rebrousser che- min. Les princesses s'informèrent, anxieuses ; on dut leur dire une partie de la vérité. La jeune femme, venue pour entendre son nom parmi les

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vivats, emporta dans l'oreille ces grands cris de foule épouvantée, qui mirent en son imagination les affreux spectacles de cette nuit.

Tandis qu'on enterrait solennellement les vic- times dans la fosse commune du cimetière de la Madeleine et que le Parlement ouvrait une enquête sur les responsabilités encourues, le Dauphin écri- vait au lieutenant-général de police :

« J'ai appris le malheur arrivé à Paris à mon occasion. J'en suis pénétré. On m'apporte ce que le Roi m'envoie tous les mois pour mes menus plaisirs. Je ne puis disposer que de cela. Je vous l'envoie. Secourez les plus malheureux.

« LOUIS-AUGUSTE. »

Marie-Antoinette suivait aussitôt l'exemple cha- ritable de son mari ; mais elle gardait l'horrible souvenir mêlé à des fêtes données pour elle et qui lui apportaient de tels présages.

CHAPITRE TROISIÈME

LA DISGRÂCE DE CHOISEUL

Débuts de Marie-Antoinette à la Cour. — Ses premières im- pressions. — Sa gêne avec madame du Barry. — Con- fidences du Dauphin. — La Dauphine cliez Mesdames. — M. de Choiseul et Marie-Antoinette. — Visite à Chantilly.

— Séjour à Fontainebleau. — La politique intérieure. — Les Parlements et le duc d'Aiguillon. — Intrigues contre M. de Choiseul. — La journée de la disgrâce. — Résultats de la crise pom: Marie-Antoinette. — Rôle grandissant de madame du Barry. — Son appartement à Versailles. — Marie-Antoinette au lit de justice. — Exil du Parlement.

— Mariage du comte de Provence.

Il y a maintenant deux femmes à la Cour de Louis XV pour appeler en même temps, et presque sur le même rang, l'attention publique. Elle s'y passionne vite et de\àent curiosité sympathique ou dénigrement, suivant les intérêts, les vues poli- tiques, les habitudes morales de chacun. Avant l'arrivée de Marie-Antoinette, on ne parlait que de madame du Barry ; c'est un soulagement pour beaucoup d'honnêtes gens de pouvoir songer, en se tournant du côté de Versailles, à une figure sans souillure, à une jeune et pure image, qui laisse place à tous les rêves, à tous les espoirs des bons citoyens. On s'habitue à voir dans l'en- fant venue d'Autriche, étrangère à toutes les in-

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trigues et d'une grâce accueillante et fière, la con- tradiction vivante de la favorite. La politique aidant, la Dauphine prenant en amitié Choiseul et en aversion madame du Barry, les esprits se groupent naturellement autour des deux noms féminins que la Cour leur offre, et ce choix d'éten- dards semble bien d'accord avec les mœurs d'un siècle où règne la femme.

C'est ainsi que Marie-Antoinette, ignorante des choses de France et peu soucieuse de politique, devient, presque sans le savoir, l'idole de la nation ardente et sentimentale qu'elle est appelée à gouverner. Un danger sortira pour elle de cet excès même : elle aura été jetée trop tôt, par les circonstances, dans la lutte des partis ; elle aura semé, Dauphine encore, la rancune à côté du dé- vouement, et tous ces germes divers lèveront un jour autour de son trône.

Madame du Barry entre, dès les premiers jours, dans la vie de Marie-Antoinette. Aux plus an- ciennes lignes conservées de la correspondance avec Marie-Thérèse, on lit ce nom qui y reparaîtra si souvent : « Le Roi a mille bontés pour moi et je l'aime tendrement ; mais c'est à faire pitié la faiblesse qu'il a pour madame du Barry, qui est la plus sotte et impertinente créature qui soit imaginable. Elle a joué tous les soirs avec nous à Marly ; elle s'est trouvée deux fois à côté de moi, mais elle ne m'a point parlé et je n'ai point tâché justement de lier conversation avec elle;

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mais quand il le fallait, je lui ai pourtant parlé. » Et dans la même lettre : « J'ai écrit hier la pre- mière fois au Roi : j'en ai eu grand'peur, sachant que madame du Barry les lit toutes ; mais vous pouvez être persuadée, ma très chère mère, que je ne ferai jamais de faute ni pour ni contre elle. » On verra ce que va peser dans l'avenir cette très sage résolution.

Le séjour de Marly est difficile pour la jeune Dauphine et plein de petites embûches pour sa candeur. Tous les yeux sont fixés sur elle, et chaque regard épie comment elle va se comporter envers une dame de qui ni son âge ni son éduca- tion ne lui permettent de se faire une exacte idée. Louis XV surtout est impatient de s'assurer qu'il n'y aura pas de discordance d'humeur entre la femme devenue nécessaire à ses habitudes et l'aimable princesse qui vient ramener un peu de jeunesse et de vie dans le miheu longtemps as- sombri de sa famille. Le château où l'on a conduit Marie- Antoinette, quelques jours après le mariage, est fort petit ; toute la famille royale y vit réunie, un peu à l'étroit, et, si le Roi a fait choix de cette résidence, ce n'est pas seulement pour distraire l'Archiduchesse de ses regrets de fille et de sœur, mais encore pour voir de plus près et à chaque instant sa nouvelle petite-fille et l'habituer à fréquenter la favorite.

Avec Louis XV, tout se passe bien ; l'enfant montre devant lui cette gaieté spontanée qu'aucun

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souci grave n'altère encore, ce besoin irrésistible d'aimer, de plaire, de s'enthousiasmer, ce désir d'être joyeuse qui s'épanouit au premier rayon. Mise à l'aise par des bontés paternelles, par les attentions que le Roi charmé multiplie, elle se laisse aller à de naïfs sentiments de reconnais- sance ; elle lui dit « mon papa » et lui saute au cou. Mais près de madame du Barry, cette femme d'un ton si différent de celui des autres personnes de la Cour, si familière avec le Roi et qui, lui dit-on, a pour fonction de « l'amuser », Marie-Antoinette se sent une gêne d'instinct et de répulsion. En vain la folâtre comtesse, qui sait endosser le respect en même temps que le grand habit, se montre avec elle d'une déférence extrême et d'une prévenance toujours attentive ; cette charge mysté- rieuse, qui n'a pas d'équivalent à la cour de Vienne, et dont on ne parle autour de la Dauphine qu'avec des moues et des réticences, lui inspire une dé- fiance, une hostilité qui s'irrite de l'inconnu.

Les trois Mesdames, ses nouvelles tantes, les seules personnes de la famille royale dont l'exemple puisse guider son inexpérience, n'adressent jamais la parole à madame du Barry, évitent de la regarder, de s'approcher d'elle et, en présence même de leur père, prennent des mines effarouchées au moindre propos d'unç dame de sa société particu- lière. Du Dauphin, semble-t-il, aucun conseil à tirer ; il a l'air d'obéir aveuglément à M. de la Vauguyon, son gouverneur, et, comme il ne parle

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à aucune femme, son silence ne marque pour madame du Bairy nulle sorte de sentiment. L'abbé de Vermond et le comte de Mercy, toujours admis librement auprès de la Dauphine par égard pour l'Impératrice, n'ont pas cru devoir, pour le moment, donner de conseil particulier sur le cas qui la préoccupe ; ils ont simplement déclaré que Son Altesse Royale devait traiter également bien toutes les dames présentées à Sa Majesté, sans tenir compte des rivalités ou des antipathies qu'on pourrait lui faire connaître. Faute de mieux, Marie-Antoinette a suivi d'abord cet avis un peu vague. Elle a été naturelle, c'est-à-dire aimable ; elle n'y a point eu de peine dans ce milieu nouveau où tout lui sourit. Le Roi en a été enchanté et madame du Barry, qui zézaye avec grâce dans la liberté des cabinets, a déclaré que « cette petite rousse » était « sarmante ».

Rien d'ailleurs, en ce moment, ne semble in- quiétant dans le rôle de la favorite, qui savoure avant tout la joie d'être devenue dame de la Cour. Les Mémoires inédits du duc de Croy tracent d'elle alors cet inoffensif portrait : « Elle allait à toutes les fêtes, pêle-mêle avec les autres. On s'y habituait ; voilà en quoi elle gagnait ; mais eUe ne paraissait pas être d'un esprit intrigant. Elle aimait la parure, à se trouver à tout, sans marquer d'envie de se mêler d'affaires. Elle paraissait res- pectueuse avec les autres dames et ne s'aventurait pas trop. Tout cela faisait conjecturer qu'on s'y

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habituerait petit à petit et que peut-être elle n'ambitionnerait pas d'être autrement qu'elle n'était ». Ces prévisions auraient été sans doute justifiées, si madame du Barry n'avait été au service d'ambitions bien différentes des siennes et qui touchaient directement aux intérêts et aux affections de la Dauphine.

On était revenu à Versailles pendant les pré- paratifs du voyage de Choisy et du grand voyage annuel de Compiègne, quand, le 8 juillet, un dimanche après les offices, le Dauphin eut avec sa femme une conversation inattendue. Il y avait sept semaines que le mariage avait eu heu et aucune intimité de vie n'existait entre les époux. Le jeune mari, faisant un grand effort sur lui- même, dit à Marie- Antoinette, avec une émotion qu'elle trouva très douce, qu'il savait fort bien les exigences de l'état du mariage et que, s'il avait attendu pour lui témoigner la vivacité de son affection, il lui en donnerait sûrement les preuves à Compiègne. Était-ce le conseil de l'abbé Maudoux, confesseur des deux époux, homme droit et simple, dont l'influence, toute opposée à celle du gouverneur, a dû être, sur les débuts du mariage, plus étendue qu'on ne le suppose ? Était-ce plutôt la glace de la timidité qui commençait à se fondre dans le cœur du Dauphin, sevré, depuis qu'il était orpheHn, des joies de la pleine confidence ? Marie- Antoinette, non moins inexpérimentée et non

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moins isolée que lui, saisit l'occasion qui s'offrait : « Puisque nous devons, dit-elle, vivre ensemble dans une amitié intime, il faut que nous causions de tout avec confiance » ; et le propos tomba sur madame du Barry.

Alors le prince, pour la première fois de sa vie, parla de l'intérieur de la Cour. Sans en jamais rien dire à personne, il avait deviné et appris bien des choses. Il savait fort bien ce qu'était madame du Barry, qu'il venait de voir de près aux soupers de Saint-Hubert. N'écoutant que son goût pour la chasse, il avait demandé, le mois précédent, à être des parties que le Roi faisait à ce pavillon près de la forêt de Rambouillet ; on y soupait ; madame du Barry présidait la table, avec un sans-gêne et une licence de propos que tout le monde imitait. Ses tantes avaient pris peur de le voir en si mauvaise compagnie et, afin de lui inspirer le dégoût de cette Du Barry, elles lui avaient raconté, par le détail, d'où elle sortait et la vie qu'elle avait menée avant de paraître à la Cour. C'étaient des infamies que M. de la Vau- guyon ne lui avait jamais laissé soupçonner. Cet éducateur, qui avait toujours à la bouche la re- ligion et les bons principes, n'était qu'un hypo- crite, puisqu'il engageait son élève à bien traiter cette femme, la visitait, la flattait, la soutenait en toute occasion, aussi plat devant elle que M. d'Ai- guillon, qui avait besoin d'elle pour devenir minis- tre, ou que M. de Richelieu, qui n'avait pas plus

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de croyances que Voltaire lui-même. Du coup, le jeune homme en avait perdu le respect que lui inspirait son gouverneur ; il le montrait^ bien maintenant, livrait tout ce qu'il avait sur le cœur, détestait cette Cour où l'on ne voyait que des méchants, des intrigants, des gens cupides qui s'entendaient pour tromper le Roi. Il ne s'y trou- verait, ajoutait-il, aucune consolation pour un prince honnête et désireux avant tout de faire son devoir, s'il n'y avait Mesdames, qui lui par- laient de son père si généreux, de sa mère si sainte, et qui étaient, selon lui, personnes d'expérience et de bon conseil.

« Il était bien fâcheux, répondit la jeune femme, que le Roi eût été entraîné à cette liaison qui mettait tant de désordre à la Cour ; mais ne pouvait- on croire que tout cela s'était tramé pour amener le renvoi de M. de Choiseul ? » Elle prononçait pour la première fois devant son mari le nom du ministre qui avait négocié leur mariage et en qui, de longue date, elle s'était accoutumée à voir son bon génie en France. Au nom de Choiseul, le Dauphin se rembrunit. La Dauphine ne sait donc pas ce qu'est M. de Choiseul, ni ce qu'il a fait pour arriver au poste qu'il occupe ? Lui aussi a intrigué par une favorite ; tout ce qu'il est, il le doit à ses bassesses envers madame de Pompa- dour.

Le prince ne disait pas tout : peut-être lui reve- nait-il à la pensée, outre ce qu'il avait pu deviner

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de la haine de Choiseul pour son père, tant de calomnies abominables insinuées à son oreille par La Vauguyon, dans les longues causeries de l'édu- cation. La Dauphine sentit combien le sujet était épineux, et que ces préventions étaient plus pro- fondes qu'on ne le lui avait dit. Elle ajouta simple- ment qu'on attribuait des talents au ministre et qu'on l'estimait dans les pays étrangers ; s'il avait intrigué au temps de madame de Pompadour, cela ne pouvait certainement se comparer aux horreurs présentes, qu'elle remerciait son mari de lui avoir fait connaître.

C'est le lendemain de cet entretien que Marie- Antoinette écrivait à sa mère son jugement sévère sur madame du Barry et sur une « impertinence » qu'elle n'avait guère pu remarquer elle-même. Elle ajoutait : « Pour mon cher mari, il est changé de beaucoup et tout à son avantage. Il marque beaucoup d'amitié pour moi, et même il commence à marquer de la confiance. » Du même jour, le sauvage garçon, qu'il lui était permis d'aimer enfin un peu, avait gagné son cœur et détruit ses illu- sions sur les hommes.

Hors le Dauphin, qui n'était aussi qu'un enfant et qui n'avait pas un caractère à renouveler sou- vent ses confidences, Marie-Antoinette ne trouvait autour d'elle personne à qui se fier dans la situa- tion nouvelle où la plaçaient ses découvertes. La femme mûre qu'on lui avait donnée comme mentor,

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la comtesse de Noailles, avait le mérite de ne pas intriguer, mais elle était flatteuse, complimenteuse, peu avisée au demeurant, et de cette très honnête personne il n'y avait à tirer que les enseignements de l'étiquette. Parmi les dames de sa maison, la duchesse de Chaulnes était trop légère, malgré son âge, la princesse de Chimay trop sérieuse, et les autres tenaient plus ou moins leurs fonctions de La Vauguyon ou de la favorite.

L'isolement la rapprochait de Mesdames, les bonnes tantes que lui recommandait le Dauphin. Sa mère aussi ne lui avait-elle pas dit : « Ces prin- cesses sont pleines de vertus et de talents ; c'est un bonheur pour vous ; j 'espère que vous mériterez leur amitié. » Parole excessive, conseil imprudent que Marie-Thérèse mieux informée ne tardera pas à regretter et qu'elle cherchera en vain à reprendre. Pendant dix-huit mois, par dégoût du mal révélé et par besoin d'une affection maternelle, la Dau- phine appartiendra à Mesdames de France.

On la vit arriver avec joie. Le caractère impé- rieux de Madame Adélaïde avait asservi entière- ment Madame Sophie et guidait, au moins pour les petites choses, la bonne Victoire. C'était chez elle à Versailles, au rez-de-chaussée occupé sur la tin par madame de Pompadour, que se réunis- saient les sœurs et que se tenait leur petit cercle. Le Roi y descendait chaque matin, ou le soir au retour de la chasse. Son entretien était insigni- fiant, tout de bagatelles, car il n'aimait pas les

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sujets sérieux et Mesdames, du reste, n'osaient en aborder avec lui ; elles préféraient écrire, fût-ce pour une nomination ou une faveur sans impor- tance, et le père, qui allait les revoir une heure après, répondait de la même façon. Le nom de madame du Barry n était jamais prononcé en sa présence ; à peine sorti, on ne parlait que d'elle et des intrigues de ses partisans. M. de Choiseul ne dédaignait pas de venir faire, de temps en temps, sa cour à Mesdames, qui l'accueillaient maintenant après l'avoir tant détesté, réunies à lui par une communauté de haine.

Dans le cercle, une femme dirigeait la con- versation, intelligente et hautaine, très sûre des usages, très âpre à soutenir les manies de pré- séance de Madame Adélaïde, dont elle était la dame d'atours ; c'était la comtesse de Narbonne, qui avait un fils à pousser dans le monde et se sentait prête à tout pour ses intérêts maternels. Si Madame Adélaïde menait ses sœurs, madame de Narbonne, avec sa décision et sa souplesse, menait Madame Adélaïde. Elle mettait ainsi quel- que passion dans ce clan aigri de vieilles filles inoccupées, timides et irritables, qui vivaient de futilités et de médisances.

Tel était le milieu où Marie-Antoinette se mit à vivre, faute de mieux trouver dans sa nouvelle famille. Mesdames, qui aimaient à jouer aux mamans avec leurs petites nièces, Clotilde et Elisabeth, quand madame de Marsan voulait bien

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le leur permettre, furent enchantées de voir une nièce plus grande rechercher leur compagnie et accepter leur direction. Sa bonne volonté méritait une récompense. Elle fut gracieusée, flattée, choyée ; on lui confia la clef d'un passage de l'appartement, pour qu'elle y pût venir sans suite et à toute heure ; on consentit, sans s'opposer jamais à rien, à servir ses caprices et ses ardeurs bouillantes de plaisir ; on s'ingénia à lui trouver des amusements, à lui proposer des promenades, à lui faciliter des habitudes. De là à confisquer une initiative, à mettre au second plan la princesse qui devait être au premier, il n'y avait qu'un pas ; Madame Adélaïde, qui rêvait toujours de gouverner, compta bien y atteindre un jour et commença par dicter à la Dauphine ses moindres jugements sur les gens et les choses de la Cour.

Marie-Antoinette avait d'autant moins de peine à adopter les antipathies de ce milieu, qu'elle les ressentait elle-même instinctivement et qu'elles étaient d'accord, sauf pour Choiseul, avec celles de son mari. Parmi tant d'intrigues dont elle se voyait entourée. Mesdames, avec des travers et des petitesses qu'elle n'apercevait pas encore, représentaient certainement l'honnêteté. Mais n'y avait-il pas péril, pour une nouvelle venue dans la famille, à suivre trop ardemment la conduite de Mesdames envers la favorite de leur père ? Louis XV n'admettait pas qu'on discutât ses amours et jusqu'à présent n'avait toléré que de 5

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ses filles seules certaines marques apparentes de désapprobation.

Marie-Antoinette, impétueuse de franchise et toute de premier mouvement, était incapable de dissimuler son dégoût. Par bonheur, la Cour, à Compiègne, avait plus d'espace qu'à Marly ou à Choisy ; la Dauphine ne voyait le Roi qu'en pré- sence de Mesdames, et madame du Barry qu'à distance, à la messe, à la chasse, au grand couvert. Les occasions de péril étaient donc rares. Mais à M. de la Vauguyon et à madame de Marsan, qui presque chaque jour venaient lui faire leur cour, Marie-Antoinette marquait une froideur d'autant plus blessante qu'elle n'était que pour eux. Elle avait horreur de ces dévots ambitieux, du premier surtout, qu'elle avait surpris écoutant aux portes, et eUe tenait chez ses tantes les propos les plus vifs sur ces sortes d'honnêtes gens. Madame de Narbonne, fière d'une aussi auguste recrue au camp de Mesdames, faisait sonner au dehors les malices d'une princesse qu'il lui importait peu de compromettre ; et déjà le parti Du Barry savait qu'outre l'hostiHté du Dauphin, il fallait compter désormais avec celle de la petite Dau- phine.

Madame du Barry comble l'irritation de Marie- Antoinette par une maladresse qu'elle ne tarde pas à regretter, mais qui touche trop directement la jeune femme et intéresse trop de gens autour d'elle pour qu'on puisse la pardonner. Pendant

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un court séjour à Choisy, le Roi, pour amuser la Dauphine, fait jouer ses comédiens au petit théâtre du Château, trop resserré pour contenir aisément tout le service et la suite de la famille royale. Un soir, les dames du palais s' étant emparées des premiers bancs refusent d'y faire place à trois retardataires ; c'étaient madame du Barry et ses deux inséparables, la maréchale de Mirepoix et la comtesse de Valentinois. Ces contestations, sous les yeux des spectateurs, amènent vite d'extrêmes excitations de vanité : des propos s'échangent, vifs et cinglants ; une dame de la Dauphine, la comtesse de Gramont, tient tête à madame du Barry. Le lendemain, celle-ci porte plainte au maître, et madame de Gramont, par une de ces petites lettres de cachet qu'expédie aisément La VriUière, se trouve exilée à quinze lieues de la Cour.

Cette punition cause une grande rumeur. Voilà tous les Choiseul en colère ; la comtesse de Gra- mont est belle-sœur de la duchesse et fort liée à leur parti ; ils demandent à la Dauphine, très irritée elle-même, d'intercéder auprès du Roi, faisant ainsi contre la favorite, dès les premiers jours, l'essai d'une jeune influence qu'ils risquent de briser. Marie-Antoinette brûle de se prêter à l'expérience ; mais M. de Mercy survient à temps pour retenir son imprudence, et suggère une ré- clamation bornée au seul point où elle ait chance d'être admise. La princesse, inquiétée par cet

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avis, témoigne à son grand-père qu'elle est peinée d'une faute commise par une dame de sa maison ; elle ne cherche pas à connaître cette faute ni à l'excuser, elle regrette seulement que l'exil ait eu lieu sans qu'elle ait été avertie de la volonté du Roi. Louis XV, toujours gauche devant une explication directe, heureux pourtant que le fond du sujet ne soit pas abordé, avoue que M. de la Vrillière aurait dû prévenir la Dauphine d'une mesure atteignant une de ses dames, et joint maint propos affectueux à cette demi-excuse.

Peu après, pendant Fontainebleau, l'exilée écrit à sa maîtresse qu'elle est malade, obligée de solli- citer son entremise pour revenir à Paris se faire soigner. Marie-x\ntoinette intercède cette fois ; elle parle au Roi, après un dîner public où toute la famille est réunie, et, comme il se montre sérieux, froid, parce que madame du Barr}' n'a pas pardonné : « Quel chagrin pour moi, mon papa, dit-elle, si une femme attachée à mon service venait à mourir dans votre disgrâce ! » Le Roi sourit, désarmé, et promet de se rendre à cette prière. Il est certain pourtant qu'elle n'a pas suffi ; ce n'est qu'après des certificats de médecin dûment dressés que l'autorisation de retour est accordée, et la Cour reste absolument interdite à la coupable. Madame du Barry a voulu cet exemple et inventé un crime nouveau de lèse- majesté. Ces exigences, Marie-Antoinette, blessée, ne les lui pardonnera jamais ; l'exil de sa dame

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du palais, frappée si durement parce qu'elle est Choiseul, et sans qu'on ait pu la défendre, reste comme une offense personnelle dans ses souvenirs les plus profonds.

L'aventure de la comtesse de Gramont n'était qu'une escarmouche dans la lutte entre la favorite et le ministre ; on attendait et on sentait appro- cher la grande bataille. Choiseul s'y préparait. Il avait beau affecter pour le pouvoir une noble et philosophique indifférence, il y était trop ardem- ment attaché pour ne pas saisir les occasions de fortifier une situation qu'ébranlaient, sans qu'il en connût le détail, les attaques secrètes des petits appartements. Il crut avoir trouvé un appui décisif dans la Dauphine et se fit préparer par Mercy un entretien avec elle.

Il ne pouvait guère causer de politique avec ses quinze ans ; mais il avait quelque droit à les éclairer d'avis respectueux, qui lui assureraient dans tous les cas une posture de conseiller bonne à tenir. Plaire au Roi par l'empressement et la gaieté, prendre une assurance naïve à lui parler directement et sans crainte de tout ce qui la regardait, rester en bonne intelligence avec Mes- dames sans se laisser gouverner par elles ; telles furent les directions de M. de Choiseul, d'accord avec celles que Vermond et Mercy apportaient de leur côté à la Dauphine. Il y joignit des détails sur les intrigues courantes, les buts secrets, les

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moyens qu'employaient les divers personnages pour réussir auprès du Roi.

Marie-Antoinette F écoutait avec intelligence, le questionnait avec sûreté, l'étonnait d'un jugement déjà personnel et averti. Le ministre sortit de cette audience tout enflammé : « Ce n'est que d'aujourd'hui, disait-il à Mercy, que je connais Madame la Dauphine. Sur votre parole, je me suis livré à elle et je lui ai dit ce que je sais. Je suis dans l'enthousiasme de cette princesse ; on n'a jamais rien vu de pareil à son âge. Quand vous en aurez occasion, je vous prie de lui dire que pour la vie et la mort je suis à ses ordres, et qu'elle doit disposer de moi en tout et partout comme il lui plaira. » Ne sent-on pas, dans ces impressions toutes vives d'un sceptique manieur d'hommes, apparaître déjà cette séduction du dévouement que Marie- Antoinette, aux jours heureux comme aux jours tragiques, exercera jusqu'à la fin ?

La Dauphine ne devait pas disposer longtemps d'un si chaud enthousiasme. Mais c'était désormais, dans tous les salons où passait Choiseul, un bruit prolongé de ses louanges, une réputation d'intelli- gence qui s'établissait pour elle, et que tout un clan nombreux de parents, d'amis, de cHents, avait intérêt à répandre, à augmenter, à exagérer, aux dépens de la « créature » qui menaçait le ministre. Quand madame du Deffand raconte à Walpole : « Il n'y a qu'une voix sur Madame la Dauphine ; elle grandit, elle embellit, elle est char-

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mante », c'est l'opinion générale qu'elle enregistre. L'écho de ces succès arrivait à Vienne et eût consolé Marie-Thérèse, si des voix discordantes ne se fussent élevées, déjà malveillantes et veni- meuses : « On débite ici, écrivait -elle dès la fin d'octobre, tout plein de choses peu favorables à ma fille ; on dit que le Roi devient réservé et em- barrassé avec elle, qu'elle heurte de front la favo- rite, que le Dauphin est pire que jamais et plus qu'indifférent pour ma fille. » Et l'Impératrice faisait dire à Marie- Antoinette de ne pas se laisser griser par ses heureux débuts et qu'il était plus difficile, dans un pays comme la France et dans une cour comme Versailles, de durer que de réussir.

Ces premiers mois de mariage donnaient à la Dauphine une fête continuelle de curiosité et de mouvement. C'était devant ses j^eux un perpétuel changement de décor que ces visites à toutes les résidences royales ou princières, ennoblies par les arts de sa patrie nouvelle à leur moment de raffine- ment le plus exquis. Le prince de Condé, qui avait sollicité l'année précédente une visite de madame du Barr}', avait invité le Roi à s'arrêter à Chantilly en quittant Compiègne, et Marie-Antoinette s'était montrée joyeuse de voir cette demeure illustre qui tenait, dans l'histoire de France qu'elle avait apprise, à peine moins de place que Versailles même. Mais la Cour se souciait moins qu'elle des bosquets de Sylvie et des souvenirs du vainqueur

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de Rocroy : a Presque tout le monde reviendra dimanche de Compiègne, écrit madame du Def- fand ; le Roi ira le mardi à Chantilly avec madame la Dauphine, Mesdames et les dames de leur suite, madame du Barry et sa suite. Il en pourra résulter quelque événement, c'est-à-dire quelque lettre de cachet. » On pouvait même craindre des froisse- ments plus graves qu'entre simples dames, car la favorite allait \'ivre pendant deux jours avec la famille roj^ale. Les fêtes heureusement multipliées évitèrent les occasions de choc. La Dauphine ne fut pas une seule fois dans le cas de parler à madame du Barry ; le Roi se montra plein d'atten- tions pour elle ; c'était lui, semblait-il, qui faisait à l'Archiduchesse les honneurs de Chantilly. Le prince de Condé avait d'ailleurs en tête divers soucis qui semblaient l'en détourner, et il témoi- gnait, auprès de madame du Barry, d'un empresse- ment qui donnait à penser à quelques personnes.

Au retour à Versailles, ce fut une autre journée de fêtes à Chilly, chez la duchesse de Mazarin, puis l'émouvante cérémonie de la prise d'habit de Madame Louise, à Saint-Denis, où Marie- Antoinette présenta le scapulaire et le manteau. Enfin on pensa au voyage de Fontainebleau. C'était, en peu de mois, la seconde fois que la Dauphine assistait à ce grand déplacement de la Cour, si majestueux et si coûteux, où la multitude des services, dit Mercy, « ressemblait à la marche d'une armée ». Louis XV partait en avant, séjournant

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au passage à Bellevue et à Choisy. Quant à la famille royale, elle voyageait toujours réunie, et les paysans curieux venaient voir les uniformes et les carrosses le long du « pavé du Roi ». On arriva le soir du 8 octobre à Fontainebleau pour souper avec le Roi, et la Dauphine fut logée dans l'appartement de la Reine.

Le lendemain, Marie-Antoinette n'ayant pas encore reçu tous ses équipages, fit une promenade de trois heures à pied dans le parc et les environs du château. Accompagnée de M. de Marigny et des architectes des Bâtiments, elle se fit expliquer les diverses époques de la construction depuis les anciens rois jusqu'au roi régnant, et ses guides s'émerveillèrent d'être aussi gracieusement interro- gés. Les jours suivants, ce furent, les après-midi, des parties d'ânes dans la forêt, les parades ordi- naires de la Maison du Roi, la chasse suivie en calèche avec Mesdames ; le soir, le spectacle ou le jeu, tantôt chez Mesdames, tantôt chez la Dau- phine. Un matin, les ânes étant sellés, Marie- Antoinette reçut les ministres étrangers dans son habit de promenade ; tout le monde déclara qu'il lui seyait à ravir. A un des spectacles de musique, dans un divertissement final, les acteurs chantè- rent des vers préparés par le duc d'Aumont à la louange de la Dauphine. Malgré l'étiquette rigou- reuse qui défendait d'applaudir devant le Roi, le théâtre entier éclata en battements de mains.

Ce petit événement, sans exemple à la Cour,

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révéla la place que Marie-Antoinette y prenait déjà. Aucune difficulté ne surgissait d'ailleurs du côté de madame du Barry, qui ne se montrait que de loin et paraissait, pour le moment, occupée de toute autre chose que de la famille royale. A la dernière re\aie du régiment du Roi, où la Dau- phine était allée avec Mesdames, la comtesse resta à souper au camp avec les femmes de sa société, chez le comte du Châtelet, colonel en second du régiment. Cette partie avait surtout pour but d'irriter M. de Choiseul. Il travaillait comme d'ha- bitude avec le Roi, venait au Conseil, était invité aux soupers ; mais, s'il lui arrivait au jeu d'être le partenaire de la favorite, elle multipliait moque- ries, haussements d'épaules, « petites vengeances de pensionnaire » qui semblaient amuser le Roi. On lisait à présent dans les regards de ses adver- saires l'espoir du triomphe, symptôme d'autant plus inquiétant que la politique du royaume entrait dans une de ces périodes chargées d'orage où la foudre est dans l'air, prête à tomber.

Depuis que l'Archiduchesse était en France, elle avait entendu deux fois parler d'une grande céré- monie présidée par le Roi et qu'on appelait un lit de justice. On avait attaché beaucoup d'im- portance autour d'elle à cette cérémonie, une des plus solennelles du gouvernement. Si elle interro- geait Mesdames à ce sujet, elle apprenait qu'il s'agissait de mettre à la raison des sujets rebelles

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qui, parce qu'ils portaient des robes rouges four- rées d'hermine, prétendaient contrôler les ordres de Sa ]\Iajcsté. Cette prétention lui semblait sans doute un grand crime, mais elle ne pouvait s'em- pêcher de remarquer que ce Parlement de Paris, tant décrié, se montrait précisément, dans l'occur- rence, l'adversaire acharné de M. d'Aiguillon, en soutenant la condamnation portée par le Parle- ment de Bretagne contre les exactions du protégé de la Du Barry. Comme on disait de plus, assez ouvertement, que M. de Choiseul dissimulait seulement par convenance sa sympathie pour l'assemblée qui l'avait servi contre les Jésuites, la Dauphine cessait de comprendre des affaires aussi embrouillées.

Rien dans son éducation ne pouvait l'y aider. Jamais on n'eût pu voir, dans les royaumes de sa mère, une réunion de magistrats tenir en échec les décisions souveraines par un refus de les enre- gistrer ; jamais, d'autre part, M. de Kaunitz ne se fût mis dans le cas d'être accusé de soutenir ou de fomenter telle rébellion. C'était pourtant ce que i\I. de Richelieu avait reproché en face à M. de Choiseul, en plein Compiègne, à propos d'un voyage fait dans le Midi par la sœur du ministre. La duchesse de Gramont prétendait voyager pour sa santé, pour aller prendre les eaux à Barèges; en réalité, c'était pour visiter les magistrats des provinces, leur porter un mot d'ordre, unir étroite- ment les Parlements de Provence et de Languedoc

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à ceux de Bretagne et de Paris et, par le soulève- ment général des robins de France, intimider les adversaires de Choiseul, détruire le chancelier Maupeou et faire reculer le Roi.

La \do lente dispute du premier gentilhomme et du ministre avait fait beaucoup de bruit à la Cour ; chacun avait pris parti, et sans doute le Roi lui-même y avait fait allusion devant la Dau- phine, car celle-ci, malgré ses sentiments pour Choiseul, s'était montrée fort indisposée contre la duchesse de Gramont. La seule règle un peu fixe qu'elle eiit dès lors pour juger de la politique intérieure était que tout le monde devait au souverain l'obéissance aveugle des bons sujets et que les rois de France, sauf sans doute en leurs affaires de cœur, étaient incapables de se tromper.

M. de Choiseul avait nié effrontément la con- duite de sa sœur. Il sentait le danger de prêter flanc à des attaques sur un sujet qui intéressait aussi personnellement le Roi que sa querelle avec les Parlements. L'homme qui soutenait seul le poids de cette lutte, Maupeou, était le moins bruyant des ennemis du ministre, non le moins perfide : il le guettait dans le Conseil, les yeux dans les yeux, à l'affût du faux pas, de la parole imprudente qui devait le livrer. Il importait à Choiseul de séparer tout à fait sa cause de celle des parlementaires. Sous les coups répétés du chancelier, le vieux Parlement de Paris se déraci- nait. Peu de jours après l'algarade de Richelieu,

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Louis XV arrivait brusquement dans sa capitale, entouré de ses mousquetaires ; les magistrats étaient convoqués à l'improviste au Palais ; le chancelier leur adressait les réprimandes royales, les plus sévères, les plus rudes qu'eussent jamais écoutées les Chambres assemblées. On enlevait les minutes de la procédure contre d'Aiguillon, les arrêts étaient effacés des registres, toutes les pièces anéan- ties, et défense faite de jamais plus s'occuper de cette affaire. Quelle que fût désormais l'attitude du Parlement, décidé à protester contre la force et à suspendre ses fonctions, cette journée mar- quait le triomphe de l'ancien gouverneur de Bre- tagne, et le souper de madame du Barry dut être, ce soir-là, encore plus gai que de coutume.

Tout le monde trembla autour de Choiseul. Le duc et son cousin M. de Praslin, ministre de la Marine, n'avaient été prévenus que la veille des graves intentions du Roi. C'était une marque de défiance, un indice significatif. Choiseul apprenait aussi qu'on discutait sérieusement, chez la favo- rite, la date de sa disgrâce, l'événement escompté depuis longtemps et qu'empêchaient seuls, il le savait bien, l'indécision du Roi et son goût d'ha- bitude pour les gens qui le servaient. Il ne vit alors, semble-t-il, qu'une chance de salut, la guerre. Sur ce vaste réseau d'affaires dont les fils, de tous les coins du monde, aboutissaient à son cabinet, il trouvait précisément, à ce moment même, le point troublé qui pouvait servir son dessein.

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L'Espagne avait un démêlé avec l'Angleterre pour un îlot des Malouines indûment occupé par des marins anglais ; l'amour-propre castillan était excité ; par ses correspondances avec Madrid, Choiseul l'irrita encore. Si l'Espagne s'engageait, la France devait l'appuyer, en vertu du Pacte de Famille, et il ne fallait pas moins que l'union des deux cours bourbonnes et de leurs marines pour attaquer à forces égales la puissance britannique. Cette guerre réalisait un plan du ministre et faisait sa personne indispensable : « Je n'ai pas lieu de douter, écrit le témoin sûr qu'est Mercy, que le duc de Choiseul ait cru que la guerre pourrait l'affermir et rendre son ministère nécessaire. »

Ces combinaisons sont contrariées par l'épuise- ment des finances, la ruine du crédit, l'impossi- bilité d'armer une flotte et aussi par la peur que prend Choiseul de voir de\-iner son jeu terrible. Soudain, ses dépêches se font moins belliqueuses ; il suggère à l'Espagne des arrangements, qu'il sait toutefois inacceptables ; il ne veut pas être accusé devant le Roi, par la production de pièces acca- blantes, d'avoir rendu inévitable une guerre rui- neuse, incertaine, sans intérêt direct pour la France et dont la seule pensée répugne aujourd'hui à Louis XV. Il réclame au Conseil des armements par prudence, pour ne pas être pris au dépourvu si les événements tournent mal, en affirmant d'ailleurs son désir de paix. Mais l'éveil a été donné sur ses premières démarches et a marqué le terrain de

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sa chute ; puisqu'on n'a pu prouver sa conni- vence avec les Parlements, c'est sur son double jeu de guerre qu'on le fera tomber.

L'intrigue se resserre autour du Roi, portant l'attaque sur tous les points. On a trouvé des billets non datés du ministre au premier prési- dent, poussant le Parlement à la fermeté dans l'affaire des Jésuites ; on les montre à Louis XV comme se rapportant aux débats récents. Mau- peou, l'homme dont ne peut se passer le souverain dans la crise parlementaire, offre sa démission si Choiseul demeure. On insinue que celui-ci est capable de tous les crimes, qu'il aspire à régner sous un nouveau prince et compte avoir pour l'y aider la jeune Dauphine, qui lui est toute dévouée. On utilise un mécompte du prince de Condé, qui en veut au ministre d'avoir fait manquer à son fils un riche mariage avec la fille du duc de Pen- thièvre, aujourd'hui duchesse de Chartres. Condé, conquis par des promesses de la favorite, gagné à la conspiration par l'abbé Terray, qui a été long- temps dans son conseil, vient de Chantilly pour triompher de l'indécision du Roi, jeter dans cette balance lente à s'ébranler l'autorité d'une parole princière qui semble exempte de haine personnelle.

Tout travaille contre Choiseul ; mais rien n'y sert autant que l'épigramme persistante de ma- dame du Barry et surtout la rancune du Roi lui- même, longuement, sourdement amassée contre l'homme qui s'est permis, il y a deux ans, de raiUer

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le choix de ses amours. Ce sentiment est plus fort chez lui que tous les autres, et il souhaite secrète- ment trouver dans la politique des raisons suffi- santes pour venger son amour-propre offensé.

Sur le conseil de madame du Barry, le roi fait venir l'abbé de la Ville, premier commis des Affaires étrangères, qui a vieilli dans les négocia- tions et guidé plusieurs ministres ; il s'informe de l'effet que produirait la disgrâce sur les cours de Vienne et de Madrid et sur la marche des affaires. L'abbé, que Choiseul a indisposé, rassure le Roi sur les inconvénients qu'il redoute et lui révèle en même temps, avec la vraie situation entre l'Espagne et l'Angleterre, la part que Choiseul a prise à l'aggraver. Louis XV appelle le ministre, le somme de lui dire la vérité sur les affaires exté- rieures et obtient l'aveu que la guerre est inévi- table et qu'il faut s'y préparer. Le \'isage du Roi se décompose et, furieux : « Monsieur, je vous avais dit que je ne voulais point' la guerre ! » Il ordonne pour le jour même un courrier à Madrid et écrit au roi d'Espagne en lui demandant de faire tous les sacrifices pour la paix ; le même courrier porte une note secrète à l'ambassadeur de France annonçant par avance la disgrâce de Choiseul.

Cette fois, la décision est prise. La lettre d'exil est écrite de la main du Roi, ainsi que ses dures instructions à M. de la Vrillière : deux heures pour quitter Versailles, vingt-quatre heures pour

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quitter Paris, et l'exil à Chanteloup, le château du ministre en Touraine : « Sans madame de Choi- seul, ajoute le billet, j'aurais envoyé son mari autre part ; mais il ne verra que sa famille et ceux que je permettrai d'y aller. » Cependant le Roi semble hésiter encore, au moins sur l'heure où il veut frapper, et, de crainte que la favorite ne les expédie trop tôt, il porte les papiers dans son habit.

Le 24 décembre, à dix heures du matin, le gros La Vriilière, « le grand congédieur ordinaire », sor- tant de chez madame du Barry, se fait annoncer chez M. de Choiseul. L'antichambre qu'il traverse est pleine de courtisans et de solliciteurs. Il sort au bout d'une minute, ses petits yeux pétillant de joie méchante, et va chez M. de Praslin cher- cher l'autre démission qu'il est chargé de rap- porter au Roi. En recevant le coup, M. de Choiseul, qui s'y était trop attendu pour s'y attendre encore, a pâli, bégayé son obéissance aux ordres du Roi ; c'est du moins ce que raconte La Vriilière. L'huis- sier annonce que l'audience des Affaires étrangères n'aura pas lieu, et que le grand dîner annoncé pour ce jour-là au ministère est décommandé.

Le duc, sur-le-champ, sans ressaisir ses esprits, part pour Paris, où il trouve sa femme se mettant à table : « Mon bon ami, lui dit madame de Choi- seul, vous avez bien l'air d'un homme exilé, mais asseyez-vous, notre dîner n'en sera pas moins bon. » Et la gracieuse duchesse montre tant de

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sérénité, tant de vrai sang-froid, madame de Gra- mont tant d'altière dignité, qu'elles font attribuer ces sentiments à un homme rongé de colère et d'humiliation. M. de Choiseul ne reçoit personne, quoique tous les carrosses de Paris se pressent à sa porte et que la ville entière vienne s'y faire inscrire. Dès le lendemain, à Chanteloup, l'attitude est prise ; on sera souriant, dédaigneux, philosophe ; on jouera les Cincinnatus pour le Parlement et pour Ferney.

L'opinion se prononçait ardemment. Jamais événement n'avait amené une protestation aussi générale contre le pouvoir absolu. Mais, dans ce petit monde à part qu'était Versailles, il n'en allait pas de même. Le parti de la Du Barry, déjà puissant, s'y fortifiait à l'instant de toutes les trahisons et de toutes les lâchetés. Le nom des disgraciés cessait, selon l'usage, d'être prononcé devant le Roi ; seul Louis XV, le lendemain, disait à madame de Marsan dans son cabinet : « Madame la comtesse, n'êtes- vous pas bien fâchée de ne plus voir ici M. de Choiseul ? » Petite férocité suivie de bien d'autres, qui allaient ranimer les irritations de Chanteloup et qui faisaient taire autour du monarque toute voix d'excuse, toute sympathie pour l'exilé.

Ce qui intéressait la Cour à présent, c'était la conduite qu'allait tenir la Dauphine. L'homme de l'alliance, l'auteur du mariage disparaissait de

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la scène ; on savait l'affection que Marie- Antoinette avait pour lui et celle aussi de Marie-Thérèse, qui venait de lui envoyer, en amie, du tokay impérial ; on attendait une imprudence, une incorrection, une faute. La malignité, pour cette fois, fut déçue. L'enfant avait bien été indignée ; livrée à son propre sens, elle se fût compromise aussitôt et pour longtemps. Mais, sans perdre une minute, Mercy lui faisait parvenir par Vermond des avis très pressants : laisser paraître son déplaisir du départ d'un ministre honoré des bontés de sa mère, le plaindre du malheur d'avoir déplu au Roi, éviter toute justification, toute allusion à ses ennemis, ignorer surtout les moyens qu'ils ont employés pour le perdre et la main de femme qui les a conduits.

Marie-Antoinette, voyant la situation grave, tremblant pour l'alliance, devinant les anxiétés de sa mère quand elle apprendra la nouvelle, obéit à ses conseillers. Elle se contient ; à peine laisse-t-elle échapper quelques vivacités chez ses tantes, exaspérée de voir Madame Adélaïde, du jour au lendemain, abandonner Choiseul et dauber sur les vaincus. En somme, aucune maladresse sérieuse, aucun mot dangereux que les oreilles aux aguets puissent retenir pour le Roi.

Il sort cependant, pour Marie-Antoinette, de la disgrâce de Choiseul, un résultat que ses auteurs n'ont pas prévu. Elle devient, pour l'opinion sou- levée, le symbole d'une revanche future ; elle

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porte en elle les espérances de tout un parti, le plus actif de la nation, le plus remuant et le plus nombreux, « cette immense et puissante société de M. de Choiseul », dont le prince de Talleyrand a si bien dénombré les forces. Le parti va compter sur elle, et sur elle seule, pour un temps qui ne peut être bien éloigné. Le Dauphin n'a rien laissé voir de ses entiments sur l'acte accompli, mais on ne doute pas que la Dauphine ne prenne sur lui assez d'empire pour exiger, le jour où il sera le maître, le retour du grand homme au gouverne- ment.

De leur côté, les vainqueurs du moment ne songent pas sans inquiétude que Marie- Antoinette, autant que l'annonce le caractère du Dauphin, est la puissance du lendemain. Le Roi vieillit chaque jour ; il a de fréquentes indigestions, des alourdissements. S'il « dételle », comme l'y engage son médecin, il peut se dégoûter de sa maîtresse ; un retour à la religion serait pour elle et les siens un signal d'exil. Or, Marie-Antoinette, qui a su inspirer à Louis XV un goût durable, de qui il aime baiser les jeunes mains, cette petite fille élégante et gracieuse le ressaisira un jour ou l'autre, en même temps qu'il reviendra aux honnêtes mœurs. « J'ai ma duchesse de Bourgogne », dit-il déjà. La force qui est en elle, et qu'elle ignore elle-même, ne peut aller que grandissant. En dépit de ses froideurs, de ses propos chez Mesdames, qu'on peut croire inspirés par Mesdames seules.

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on espère apprivoiser sa sauvagerie, désarmer sa malveillance. Il serait, en tout cas, de mauvaise politique de la heurter de front et de s'en faire une adversaire irréconciliable. Ainsi, exaltée par les uns, ménagée par les autres, la petite Dauphine apparaît désormais à l'opinion publique comme l'arbitre mystérieux de l'avenir.

Cette opinion, devenue une puissance et qui de jour en jour se sent plus forte, reçoit presque en même temps, cet hiver de 1770-1771, deux défis de pouvoir. Après l'exil de Choiseul, c'est celui des membres du Parlement, saisis une nuit dans leur lit par deux mousquetaires et dispersés dans les provinces les plus lointaines. Au petit coup d'État de Louis XV succède le grand coup d'État de Maupeou. Dans le milieu de la Cour où tout a son écho, mais où tout se rapetisse, le choc des grands intérêts du dehors se trouve réduit aux proportions des rivalités de cercles féminins. Mesdames dominent de plus en plus le jugement de la Dauphine, excitent son animosité contre la Du Barry, et la répulsion réunie de toutes ces femmes pour sa sensualité impénitente cause au Roi autant de souci que la révolte même de son Parlement.

C'est l'opposition dans la famille, sourde et insaisissable, que n'atteignent pas les lettres de cachet et qu'on ne met pas à la Bastille. Elle gêne parfois plus que l'autre, car il suffit à Louis XV, pour réduire la magistrature, de laisser aller son

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chancelier, tandis que, pour réprimander Mesdames ou conseiller la Dauphine, il faut intervenir de sa personne, et c'est ce qu'il déteste le plus. Toute sa vie, il a préféré supporter ce qui lui a déplu chez ses filles, plutôt que d'exprimer un reproche, un avis même. Madame du Barry respecte d'ordi- naire cette faiblesse du Roi pour Mesdames et cette manie d'écrire qui éloigne de lui toute ex- plication précise et ennuyeuse. Pour la Dauphine, elle conseille une autre conduite, assurée en tout cas de ne pas réussir plus médiocrement qu'avec les princesses.

L'occasion vient du Dauphin ; ces soupers qu'il a lui-même sollicités, il ne s'y présente plus, affecte de les éviter, avec des mines d'humeur et de mépris pour la comtesse qui en fait les hon- neurs. Ce sont ]\Iesdames qui ont inquiété leur neveu sur le danger que court son salut en des ré mions aussi équivoques. La société particulière accuse de ce changement d'attitude la Dauphine, dont l'influence devient de plus en plus visible sur un mari qui commence d'être amoureux. Mercy, qui sent gronder l'orage, voudrait que l'ex- plication eût lieu avec le Roi et a fait sa leçon en conséquence ; madame du Barry, pour d'autres raisons, souhaite également que Ix)uis XV s'a- dresse à Marie-Antoinette ; mais le Roi s'en tire par un demi-moyen et fait appeler madame de NoaiUes.

Depuis longtemps, dit-il à la dame d'honneur,

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il désire causer avec elle sur le chapitre de Madame la Dauphine. Ses qualités et son charme méritent tous les éloges, sauf sur trois points où il con- seillerait quelque changement : un peu trop de vivacité dans le maintien public, en tenant la Cour par exemple ; quelque familiarité à la chasse, quand elle distribue les provisions aux jeunes gens qui se réunissent autour de sa voiture ; enfin, troisième grief, et le seul trop évidemment qui motive cette audience : « Madame la Dauphine se permet, dit-on, de parler trop librement de ce qu'elle voit ou croit voir, et ses remarques un peu hasardées pourraient produire de mauvais effets dans l'intérieur de la famille. » A ces reproches inattendus, la dame d'honneur répond, avec les grandes phrases à queues qu'elle manie fort bien, que sa maîtresse n'a qu'un \'if désir, celui de réussir à plaire en toutes choses à Sa Majesté, et qu'il serait facile de rectifier les petites fautes que son âge peut lui faire commettre, pour peu que Sa Majesté veuille l'en avertir ou autoriser qu'on l'en avertisse. Le Roi essaie alors de la ques- tionner sur les conseils qui entourent la Dau- phine : <( Elle n'en reçoit pas toujours de bons, ajoute-t-il ; j'en connais la source et cela me déplaît fort. »

Quand Mesdames sont informées de ce qu'a dit le Roi, elles commencent par s'échauffer, par sug- gérer des imprudences. Marie-Antoinette n'est- elle pas assez grande pour choisir ses conseils? A

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sa place, elles écriraient au Roi pour demander si une Dauphine doit avoir une gouvernante et si on va nommer à cette charge madame de Noailles. Mercy, qui est ce jour-là à Versailles et qui y vient autant qu'il le peut, obtient une conduite