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CINQ CENTS

» CONTES ET APOLOGUES

DU TRIPITAKA CHINOIS

ÉDOUARD CHAVANNES

MEMBRE DE L'INSTITUT PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE

PUBLIÉS SOUS LES AUSPICES DE LA SOCIÉT“ ASIATIQUE +

TOME"T | eo so 2 ce? PS DJ = 21 PARIS

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

28, RUE BONAPARTE, 28

1910

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INTRODUCTION

_ Dans les contes de l'Inde, certains nombres sont con- sacrés par une tradition immuable. Le nombre de cinq cents est l’un d’eux. S'agit-il de marchands qui s'aven- turent sur la grande mer pour quelque expédition d'où ils rapporteront des richesses fabuleuses, ils sont toujours cinq cents ; cinq cents sont les aveugles et cinq cents les voleurs ; les éléphants, les cerfs, les singes ou les paons vont par troupes de cinq cents. En file de cinq cents se présenteront donc aussi les textes dont je donne la tra- duction. S'il fallait justifier l'importance que j'attribue à un nombre, maint autre recueil célèbre pourrait être invo- qué : n’avons-nous pas dans le Tripitaka le Livre des Cent apologues ? la littérature arabe ne nous offre-t-elle pas les Cent Nuits et les Mille et une Nuits? Pour quelle raison, en effet, s’arrêterait-on dans la recherche des contes si on ne s’imposait pas par avance quelque chiffre qui mette une borne à un travail de sa nature illimité ?

Les cinq cents contes qu’on va lire sont tirés de divers ouvrages. Le premier volume, comprenant les 1-155, renferme la traduction des deux recueils qui furent publiés

11 INTRODUCTION

par le religieux Seng-houei, mort en l’an 280 de notre ère. Seng-houet était issu d'une famille soghdienne qui, depuis plusieurs générations, s’élait transportée en Inde; son père était venu s'établir au Tonkin à cette époque de la première moitié du troisième siècle de notre ère les relations maritimes paraissent avoir été fort actives entre l'Inde et l'Indo-Chine. Seng-houer lui-même se rendit, pour exercer son prosélytisme, à Nanking, il arriva en 2/47 p. C. ; c'était alors le temps Souen K’iuan (229- 252 p. C.) venait de faire, pour la première fois, de cette ville la capitale d’un grand royaume qui comprenait les provinces du Sud-Est de la Chine. La religion bouddhique n'avait guère pénétré dans ces régions encore peu civili- sées; sans doute, lors des troubles qui avaient agité l'empire quand s’effondrait la dynastie des Jan orientaux, un Indoscythe nommé Aien s'était réfugié vers 220 p. C. à Nanking et y avait traduit divers ouvrages bouddhiques; mais il n'était pas un çramana : c'était un de ces laïques dévots qu'on nommait upâsaka ; il ne paraît pas ‘avoir cherché à convertir les foules. Seng-houei était d’un tem- pérament bien différent; cet apôtre zélé prétendit imposer sa foi au souverain lui-même ; il provoqua un miracle pour se procurer une vraie relique dont les propriétés surna- turelles frappèrent Souen A’iuan de stupeur; d'autre part, afin de rendre accessibles à des âmes incultes et rudes les enseignements de la religion, il laissa de côté les disser- tations subtiles sur la métaphysique et traduisit en chi- nois plusieurs des récits anecdotiques qui abondent dans le Tripitaka. Ce fut ainsi qu'il écrivit les deux seuls ou- vrages qu'il nous ait laissés.

Le premier de ces deux livres est le Lieou tou tsi king ou Recueil de sûtras sur les six pâramitàs. C’est un recueil les contes sont classés suivant qu'ils se rap- portent à l'une ou l’autre des six vertus qu'on appelle pâramitàs parce qu'elles font « passer » l’homme sur la

1 *

INTRODUCTION : Ill

rive l’on est à l'abri des agitations de ce monde. Ce mode de classement nous est connu par ailleurs : le Cariyä pitaka, en pâli, est une collection de jätakas dont l'ordre de . succession est déterminé par la pâramitä à laquelle ils se rap- Ê portent; d'autre part, au dire de Târanâtha (1), Acvaghosa avait projeté de raconter cent existences antérieures du = Bodhisattva correspondant dix par dix aux dix pâramitâs. …. Ce cadre paraît s’être transmis, en même temps que cer- tains contes, jusqu’en Europe, et c’est bien lui que nous retrouvons dans le livre d'Étienne de Bourbon (+ vers 1261) les anecdotes sont rangées suivant les sept dons du Saint-Esprit qu'elles illustrent (2).

Seng-houei a-t-il traduit littéralement un livre boud- dhique de l’Inde ou est-ce lui qui a fait un choix de récits divers et qui les a groupés d’après les pâramitäs ? J'avais adopté d’abord la seconde alternative (t. I, p.14, n. 1), parce que la plupart des contes que nous trouvons ici figurent effectivement dans divers autres ouvrages d’où ils peuvent avoir été tirés; considérant cependant, d’une part, que ces contes se présentent dans le Lieou lou tsi king sous une forme qui n'est jamais rigoureusement identique à celle qu'ils ont ailleurs, et d’autre part, que le préambule du | Lieou tou ist king semble en faire un véritable sûtra com- mençant par la formule usuelle: « Voici ce que j'ai entendu raconter », pour ces deux raisons, je serais disposé main- tenant à ne plus rejeter aussi nettement l’hypothèse d’un texte hindou dont le Zieou tou tsi king ne serait que la traduction pure et simple.

(1) Téranätha's Geschichie des Buddhismus in Indien, trad. Schiefner,

p. 92.

(2) Anecdoles historiques, légendes el apologues tirés du recueil inédit d'Elienne de Bourbon, dominicain du treizième siècle, publiés pour la Société de l’histoire de France par A. Lecoy de la Marche, Paris, 1877. Il est à remarquer que le recueil d'Étienne de Bourbon est inachevé: il traite des dons de Crainte, de Piété, de Science, de Force, et partiellement du don de Conseil; il n’a pas eu le Lemps de traiter des dons d'intelligence et de

Sagesse,

1V INTRODUCTION

La mème question ne se pose pas pour le Xieou Isa p'i yu king (1) ou « Ancien livre d'apologues divers » qui est manifestement un recueil composé tout entier par Seng- houei. On peut même dire qu'ici le traducteur, non seule- ment a choisi les textes lui-même, mais encore les a arrangés à sa guise en les écourtant fort; c’est ainsi que le 120 ne devient intelligible que si on se reporte soit au Kumbhakârajätaka (Jétaka, 408), soit au récit du Xen pen chouo yi ls’ie yeou pou pi tch'ou ni p'i nai ye (Trip., XVI,10, p. 14 r°-v°) ; ou encore, le 124 n’est explicable que si on a recours à un autre récit tel que celui de notre 401. Enfin, les sept paraboles par lesquelles se termine cet ouvrage sont nettement différentes de tous les contes qui précèdent et n’ont été introduites que pour servir à la glorification du système mahâyâniste.

Si le Xieou sa p'i yu king de Seng-houei est connu sous ce nom de kteou « l’ancien », c’est afin de le distinguer d’un autre recueil du même genre qui fut composé en l'an 401 de notre ère par le fameux Kumärajiva; d’un père venu de l'Inde et d’une princesse de Koutcha, Kumä- rajiva fut la lumière de Koutcha, avant d’étonner de son savoir Lu Kouang qui régnait à Leang tcheou, puis Yao Hing, de la dynastie des Ts’in postérieurs, qui avait sa capitale à Tch'ang-ngan. Le recueil d'apologues qui porte le nom de Kumäârajiva nous est parvenu sous deux formes différentes, ce qui prouve qu'il resta ouvert aux additions ou aux suppressions que les éditeurs introduisirent à leur gré; c'est par la traduction de ces deux rédactions que s'ouvre notre second volume {n° 156-232). Nous y avons joint quelques extraits (n° 233-236) d’un autre Tsa p'i yu king en deux chapitres qui passe pour être de l’époque des Han postérieurs (25-220 p. C.).

1) Dans les deux premiers volumes, j'ai transcrit pi le caractère H€,

suivant en cela l'exemple de Stanislas Julien. La prononciation pi paraît en effet autorisée : mais la prononciation p'i est préférable,

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INTRODUCTION ; ÿ

Bien différent des divers Tsa p'i yu king est le Po yu king (n° 237-334) ou Livre des cent comparaisons. IL est formé de quatre-vingt-dix-sept morceaux fort courts qui, pour la plupart, sont des satires de la bêtise humaine et n'ont rien de religieux; ce sont de ces anecdotes plaisantes par lesquelles le bon sens populaire s’égaie aux dépens des sots. Cependant un certain Samghasena les rassembla et en fit des récits édifiants d’où il déduit d’une manière souvent fort artificielle des réfutations de l’hérésie et des lecons de vertu; j'ai supprimé, dans la plupart des cas, cette superfétation morale qui ne fait pas partie intégrante du récit primitif. Le Po yu king a été traduit en chinois par un disciple de Samghasena nommé Gunavrddhi, qui mourut en 502 p. C. Bon nombre des historiettes qui le composent sont déjà connues en Europe, car ce sont elles qui constituent le tiers environ des cent douze contes et apologues hindous que Julien publia en 1859 sous le titre Les Avadänas.

La dernière partie de mon second volume (n°° 335-399) comprend quelques extraits des traités de discipline. Les disciplines des diverses sectes renferment, en quantités plus ou moins grandes, des contes qui, parfois, se re- trouvent chez plusieurs d’entre elles. Entre toutes ces disciplines, celle des Sarvästivâdins et de ses diverses subdivisions est la plus riche; c’est aussi celle qui nous est la mieux connue, car c’est à elle que Schiefner a emprunté pour les traduire en allemand presque tous les récits qui ont paru plus tard dans la traduction anglaise de Ralston sous le titre de Tibelan Tales. Recueillir tous les contes qui figurent dans les traités de discipline serait une tâche presque impossible à remplir, d'abord parce qu'ils sont en trop grand nombre, en second lieu parce que la plupart d’entre eux sont de plates, et parfois d’obscènes inventions de moines, enfin parce que certains ont été manifestement altérés ou écourtés. Si donc on ne

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VI | INTRODUCTION

veut pas imiter les Chinois qui ont traduit dans leur intégralité les traités de discipline, et si on recule devant l'immensité d’un effort auquel le zèle religieux ne peut plus nous inciter, il faudra de toute nécessité que nous fassions une sélection des meilleurs parmi les contes qui sont enfouis dans ce fatras. Ce parti était déjà celui au- quel s'étaient arrêtés certains auteurs de lantiquité hin- doue : les belles recherches de MM. Huber (1) et Sylvain Lévi (2) ont démontré en effet que le Divyàävadäna était un ensemble de fragments qu’on peut replacer, grâce aux tra- ductions chinoises, dans le cadre du vinaya des Sarvâsti- vädins. Mais, tout en étant ainsi en mesure de justifier la légitimité de la sélection, il faut reconnaître que le choix est nécessairement déterminé par des considérations subjectives et que les traités de discipline pourront four- nir à d’autrés chercheurs beaucoup plus que je ne leur ai demandé.

Mon troisième volume débute par le Tsa pao lsang king (n° 400-122); toutes les parties de ce livre qui n’ont pas été traduites littéralement par moi, ontété du moins analysées, en sorte qu'on pourra se faire une idée du contenu de l'ouvrage entier. Le Tsa pao lsang king a été publié en l'an 472 de notre ère dans la capitale des Wei du Nord, qui était alors Talong fou, au nord de la province de Chan-si; près de cette ville, on peut voir aujourd’hui en- core les sculptures dans le roc qui ont été exécutées à la méme époque (3); le principal instigateur de ces grands travaux d'art fut le religieux T’an-yao et c’est ce même religieux qui apparaît, avec un certain K1-kia-ye, comme ayant traduit le Tsa pao tsang king (h). T’an-yao fut donc

(1) Ep. Huser, Les sources du Divyâvadäna BEFEO, 1906, p. 1-37).

(2) Syzvaix Lévi, Les éléments de formation du Divyävadäna (T oung pao, 1907, p. 105-122).

(3) Voyez dans l'album de ma Mission archéologique dans la Chine sep- lentrionale, les pl. CV-CLX,

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INTRODUCTION vii

_ un des principaux artisans de cette renaissance du Boud-

dhisme qui suivit la terrible persécution dont le promoteur avait été le ministre T's’ouer Hao (f 450 p. C.).

Le Cheng king dont je donne quelques extraits (n° 423- h38) paraît être au premier abord un recueil très impor- tant ; en eflet, sa date est fort ancienne, puisqu'il fut tra- duit en l’an 285 p. C. par Fa-hou; d'autre part, les contes qu'il renferme sont pour la plupart intéressants. Mais, quand on étudie de plus près cet ouvrage, on ne tarde pas à s’apercevoir qu il est en maint passage d’une déses- pérante obscurité parce qu'il a été mal traduit en chinois ; pour pouvoir en tirer tout ce qu’il renferme, il faudrait au préalable retrouver, pour chacun de ses récits, les textes parallèles qui peuvent exister soit dans la littérature de l’Inde, soit dans d’autres ouvrages du Tripitaka chinois.

Le ÆXing lu yi siang estune anthologie composée en 516 p. C.; il renferme plusieurs textes qu’on ne trouverait pas ailleurs parce que les livres d'où ces textes étaient extraits ont aujourd’hui disparu; tel est ce Pi yu king en dix chapitres qui avait été composé à l’époque de l’empe- reur Z'ch'eng (326-342 p. C.) de la dynastie Tsin, par le cramana, le soghdien Fa-souei (1); tels encore ces contes qui, comme le 439, formaient primitivement des sûtras indépendants. Je me suis attaché à recueillir principale- ment Les textes de cette sorte (n° 439-189).

Le Ta tche lou louen, volumineux câstra traduit d’une manière partiellement incomplète par Kumärajiva entre h02 et 405 p. C., nous a fourni trois contes (n°° 490-192). Nous en avons emprunté cinq autres (n® 493-497) à deux ouvrages qui se rattachent aux stances du Dhammapada, à savoir le Tch'ou yao king traduit en 398 p. C. et le Fa kiu p’'i yu king traduit entre 265 et 316 p. C. Les trois der- niers de nos cinq cents contes constituent trois sûtras

Q) 2 Dh 6 D F9 JE ZE & (Trip. XXXVII, 1, p.8 ve),

vil INTRODUCTION

isolés ; l'un est le fameux récit des dix rêves du roi Pra- senaijit ; le second traite de Fille de Manguier (Âmrapäli) et de Jivaka, le jeune garçon qui fut un merveilleux méde- cin; enfin le troisième est l’histoire du prince Sudäna, qui correspond au dernier récit du recueil pâli des jâtakas.

Il

Sur un bas-relief d’un temple cçivaïte de Prambanan, dans l’île de Java, le sculpteur a placé, à côté du cortège épique dont la pompe déroule sur la pierre la légende du Râmâyana, deux jeunes filles qui le regardent passer; ce sont deux enfants aux seins à peine formés, mais des col- liers à leurs cous, des bracelets à leurs poignets et à leurs chevilles, de lourdes pendeloques à leurs oreilles parent déjà leurs grêles corps d’adolescentes ; accroupies à terre, les mains jointes et posées sur leurs jambes, elles lèvent un regard chargé d’admiration vers le spectacle qu'elles contemplent ; leur présence est symbolique, car elle signifie que, dans la cérémonie dont les figurants s'agitent au premier plan, il faut faire une place à l'im- pression que la foule immobile et muette éprouve en la voyant ; cette émotion suffit à transformer un défilé théà- tral en une procession sacrée. De même, les contes boud- dhiques sont inséparables des sentiments qu'ils provo- quèrent chez ceux qui Les écoutaient, car ainsi seulement ils nous apparaissent sous leur véritable aspect qui est celui d’une prédication religieuse, et non d’une œuvre littéraire ; ils ne sont devenus littéraires que par acci- dent, certains auteurs ayant choisi et fixé ceux qui leur semblaient les plus répandus et les plus intéressants ; mais ils préexistaient à la littérature et n’ont pas été com- posés en vue d’un public de gens instruits; pour les

INTRODUCTION IX

replacer dans leur cadre naturel, il faut donc les mettre dans la bouche de ces moines mendiants qui les répan- , daient en allant de porte en porte quêter leur nourriture. * De bon matin, le long des rivières du Siam, on voit 1 LT HE

4 glisser ici et des barques minuscules dans chacune des- :

quelles pagaie un moine bouddhique vêtu de jaune et le crâne tondu; ces légers esquifs vont accoster de case en $ case au ras des pilotis ; des femmes qui les ont attendus élèvent alors leurs mains jointes en une grave salutation,

puis, sans dire un mot, déposent dans le bol du religieux

leur offrande (1). Cette scène se répète à l'infini, inclinant

l’un vers l’autre en un même acte de foi le mendiant et la donatrice. Ici se sont maintenus jusqu’à nos jours les rapports entre moines et laïques tels que nous les imagi-

nons dans le Bouddhisme primitif. Pour comprendre

quelles pensées inspirent les actes des uns et des autres,

nous n'avons qu à nous reporter à ces pages qui, dans la

masse des écrits bouddhiques, sont l'élément le plus populaire, et peut-être le plus ancien, à ces contes et para-

boles par lesquels la religion abaïissait ses enseignements jusqu'aux humbles ; nous apprendrons, par des exem-

ples mémorables, l'éminente dignité des saints person-

* _nages qui ont prononcé le vœu d'observer les défenses prescrites, et l’impérieuse obligation qu’a tout dévot de

leur faire la charité, et les bénédictions inépuisables qu’on

mérite en les honorant, et les châtiments terribles qu’on encourt en les méprisant. Inversement aussi, pour éprou-

ver la force persuasive de ces vieux récits et leur attirante douceur, nous n'avons qu'à regarder les femmes qui font l’aumône aux petites barques des religieux sur les rives

des fleuves siamois et qui sont encore toutes baignées

dans l'atmosphère de la légende dorée s’est complu

l'esprit bouddhique ; elles nous reportent à deux mille ans

(1) Cf. LuNET DE LAJONQUIÈRE, le Siam el les Siamois, p. 113.

X INTRODUCTION

en arrière et nous montrent aujourd’hui tels qu'ils furent dans un lointain passé les auditeurs des pieuses fables qu'on redisait pour l'édification des cœurs simples.

La première raison que nous avons de nous intéresser aux contes bouddhiques est donc que, sans ces contes, tout un aspect de la religion nous échapperait. Nous ne comprendrions plus comment le bouddhisme, avec sa doc- trine quintessenciée, a pu recruter tant d’adeptes, car nous n’entendrions pas le langage familier qu’il sait tenir quand il veut se rendre accessible aux âmes les plu frustes. Le conte a été le principal instrument de l’évan- gélisation bouddhique ; la propagation des contes a été ici un effet de la propagande religieuse.

Hiuan-lsang (1) nous dit que, lorsque le roi de Khoten se proposait d'attaquer le roi de Kachemir, un religieux, pour l'en détourner, lui conta les aventures du roi Murdhaja qui se perdit par son insatiable ambition (n° 40). D'autre part, le voyageur chinois Song Yun (2) rapporte qu’il a vu à Fo-cha-fou (Shähbäz garhi) une image représentant la touchante histoire du prince Sudâna (n° 500) qui, par esprit de charité, donna son fils et sa fille à un méchant brahmane ; quand les barbares voient cette scène, ajoute le pèlerin, il n’est aucun d’eux qui ne verse des larmes de compassion. Ces deux témoignages historiques nous prou- vent l'influence très réelle qu’exerçaient sur les auditeurs ces récits légendaires.

III

Dans le second des contes que nous venons de citer, le récit n'intervient, à vrai dire, que comme le commentaire

1) Hiuan-tsang, Vie (trad. Julien), p. 280. (2) BEFEO, 1903, p. 420.

RC

INTRODUCTION Xi

d’une représentation figurée. Geci nous amène à recon-

naître dans les contes une nouvelle utilité qui est de nous expliquer divers monuments de la sculpture. Si nous ne possédions pas le vaste recueil des Jâtakas pâlis et le Divyâvadâäna sanscrit, nous ne comprendrions point les scènes qui font de La décoration des édifices religieux un nouveau moyen de prédication. Or un jâtaka estun simple conte à la fin duquel on a placé une notice explicative assignant à chacun des héros du petit drame un rôle dans une des existences successives du Bodhisattva. Les jâtakas sont comme une cristallisation du folklore autour d’une personne unique qui est le futur Buddha dans la série de ses transmigrations. C’est ce folklore qui se déroule en images le long de plusieurs édifices et c'est lui aussi que nous retrouvons sous forme écrite dans les contes.

Les beaux travaux de Cunningham, Foucher, Serge d'Oldenbourg, Grünwedel ont amplement démontré luti- lité des jâtakas en tant que commentaire explicatif des bas-reliefs. Sous la baguette magique de ces évocateurs, la vie est revenue animer les vieilles pierres de Barhut, de Sânchi et d’Amrâvati, les ruines de Boro Boudour à Java, les terres cuites du Mangalatcheti à Pagan, en Bir- manie. Même après eux cependant ilreste encore à glaner, et nous apportons, au moyen de nos contes, quelques identifications nouvelles : dans un médaillon de Barhut (XX VII, 10), on a proposé, hypothétiquement d’ailleurs, de voir le Samdhibheda jâtaka {Jétaka, 349); or il est évident que le sculpteur a voulu en réalité représenter l’histoire du bœuf qui, enlisé dans un étang de lotus, se défend contre le loup en le prenant avec un nœud coulant; nous voyons donc figurer le bœuf, à moitié enfoncé dans la vase; devant lui se tient le loup qui veut Le dévorer; mais il est saisi par la corde vengeresse et nous le revoyons donc pendu par la patte; dans notre conte (n° 377), la corde doit s’enrouler autour de son cou.

K11 INTRODUCTION

Un autre médaillon de Barhut (XXXIV, 2) nous montre un poisson énorme et, au-dessous, un bateau chargé de passagers ; c'est l'histoire de la nef qui allait être avalée par le poisson makara ; mais ceux qui la montaient eurent la bonne inspiration d'invoquer le nom de Buddha, ce qui les fitaussitôt sortir de la gueule du monstre (n° 186).

Dans d’autres cas, la version chinoise nous fournit un détail qui explique telle ou telle particularité d’un bas- relief. En voici un exemple : le Cyâma jâtaka est figuré sur une des portes de Sänchi ; dans l'interprétation très exacte qu'il en a donnée, M. Foucher (1) attire l'attention sur une divinité qui a ressuscité le jeune Gyâma ; ce ne peut être, dit-il, la Bahusundari de la version pâlie; d’autre part, le récit du Mahâvastu ne nous est d’aucun secours puisqu'il n’a recours à aucune intervention d’un être surnaturel; il est probable, ajoute M. Foucher, que ce personnage n’est autre que Çakra. Cette hypothèse est en effet confirmée par la rédaction chinoise (n° 43) qui fait descendre du ciel Cakra pour rendre la vie à l'enfant.

Les contes nous permettent de comprendre, non seule- ment les bas-reliefs ou les fresques, mais encore les an- ciennes processions liturgiques l’on représentait des scènes des existences antérieures du Buddha. Étant de passage à Ceylan en l’an 412 de notre ère, le pèlerin Fa- hien raconte (2) que, lors de la fête du milieu du troisième mois, le roi du pays faisait représenter des deux côtés de la route les cinq cents existences passées du Bodhisattva; ici, on le voyait sous les traits du prince Sudâna (n° 500) ; là, il était le jeune Çyâma (n° 43) ; encore il apparais- sait comme roi-éléphant, ou comme cerf ou comme cheval (probablement les n°° 28, 18 et 59); les figures étaient peintes et il semblait qu’on vit des personnages vivants.

(1) Les Bas-reliefs gréco-bouddhiques du Gandhära, p. 283. (2) Chap. XXX VIII; trad. Legge, p. 106.

INTRODUCTION X111

Ce texte très important nous amène à reconnaître l’in- ; fluence qu'ont pu avoir, sur les sculpteurs et peut-être . aussi sur les conteurs, les fêtes religieuses la figura- tion des jâtakas était l'équivalent de nos mystères du moyen

IV

Les contes hindous, une fois transplantés en Extrême- Orient, s’y sont promptement acclimatés. On peut noter à plusieurs signes combien intimement la civilisation chi- noise se les assimila. Par exemple, on sait que les petits pieds des femmes chinoises sont souvent désignés par la métaphore « les lotus d’or » (kin lien); les pas d’une femme sont appelés des « pas de lotus » (lien pou), et, dès la fin du cinquième siècle de notre ère, un poëte, pour décrire la démarche d’une belle personne, disait : « A chaque pas, elle fait naître une fleur de lotus » (2). Nous avons ici une réminiscence évidente de la légende de la fille de l’ascète et de la biche, Padmavati qui, partout elle posait Le pied, faisait éclore une fleur de lotus (n° 23).

Souvent, c’est un conte tout entier qui a été tiré du canon bouddhique et qui a été accommodé à la chinoise, en sorte que rien ne trahit plus son origine religieuse et étrangère. C’est ainsi qu'un auteur du sixième siècle (3) raconte, comme une aventure arrivée à un jeune Chinois, le récit qui forme le prologue des Mille et une Nuits, et

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(1) L'influence du drame liturgique sur l'iconographie chrétienne au moyen âge a été bien mise en lumière dans un ouvrage récent de HuGo KEHRER, Die heiligen drei Kônige in Lileratur und Kunst, et dans un article de E. MALE, Les rois mages etle drame liturgique (Gazetle des Beaux-Arts, octobre 1910).

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(3) Cf. CHarLEs MAYBON, Un Conte chinois du sixième siècle, dans BEFEO, 1907, pp. 360-363.

XIV INTRODUCTION

qui est en réalité un conte bouddhique traduit en chinois dès le troisième siècle de notre ère (n° 409). Une connais- sance plus approfondie du folklore chinois nous amènera sans doute à constater très fréquemment des adaptations analogues.

Il arrive parfois que la littérature chinoise laïque nous informe qu’un conte hindou était connu en Chine avant l’époque il apparaît dans le Tripitaka. Dans un ouvrage

traduit en chinois en l’année 721, on trouve le conte sui=

vant : « Il y avait un homme qui prétendait qu'il serait capable d'entrer dans la grande mer et de s'asseoir au fond. Après que cet homme eut regardé la mer, il se mit à agiter ses mains et ses pieds dans la flaque d’eau qui recouvrait l'empreinte du pied d’un bœuf, en disant : « Je m'exerce à nager. » Quelqu'un lui adressa ces paroles : « Vous prétendiez naguère que vous entreriez dans la grande mer et que vous vous assiériez quand vous en auriez atteint le fond; pourquoi aujourd’hui n'entrez- vous pas dans la mer? » Cet homme répliqua : « Je com- mence par m'exercer dans l’eau qui recouvre cette em- preinte du pied d’un bœuf; ensuite j’entrerai dans la grande mer (1). »

Yu Houan, dans son Wei lio qu'il écrivit vers 250 p. C., s'excuse de parler des pays lointains d'Occident sans les avoir visités lui-même : « Je me borne, dit-il, à demeurer dans la flaque d’eau qui remplit l'empreinte laissée par le pied d’un bœuf (2). » L'allusion au conte précité est cer- taine ; elle prouve que ce conte était répandu en Chine dès le milieu du troisième siècle de notre ère.

Mais, il y a plus, et c’est sans doute une réminiscence de ce même conte que nous trouvons dans le passage Houai-nan-tseu dit : « Dans la flaque qui couvre l’empreinte

(1) Ta lch'eng sieou hing p'ou sa hing men tch'ou king yao tsi (Trip., XXIV, 5, p. 11 r°; sur cet ouvrage, voyez Nanjio, Catalogue, ne 1380). (2) Cf. T'oung pao, 1905, p. 47.

INTRODUCTION | XV

laissée par le pied d’un bœuf, il ne saurait y avoir des carpes d’un pied de long (4) ». Cependant Houai-nan-iseu est un personnage parfaitement historique ; il n’est autre que le prince Lieou Nqan qui mourut en 122 av. J.-C. N’est-il pas singulièrement osé de lui attribuer une con- naissance, même vague, d’un conte hindou alors qu’il vivait à une époque le bouddhisme ne s’était pas encore répandu en Chine ? On peut répondre à cette objection par un autre texte : notre conte 52 raconte l’histoire du Bodhisattva qui, étant allé commercer dans le pays des hommes nus, jugea bon de se conformer aux coutumes du pays. Or Houai-nan-lseu nous parle de Yu le Grand qui « lorsqu'il se rendit dans le royaume des hommes nus, enleva ses vêtements pour y entrer et les remit lorsqu'il en sortit, montrant ainsi que sa sagesse savait se plier aux circonstances (2) ».

De ces indices, nous croyons pouvoir conclure que, bien avant l'introduction du bouddhisme en Chine au premier siècle de notre ère, des contes de l’Inde avaient péné- trer en Extrême-Orient puisqu'on en trouve des traces dès le deuxième siècle avant notre ère. La question se posera d’ailleurs de savoir si ces contes sont directement venus de l'Inde ou s'ils ne procèdent pas d’une autre source de diffusion qui les aurait envoyés dans la Chine à l'Est et jusque dans l'Inde au Sud. Quelle que soit la réponse à laquelle la science doive aboutir, on voit com- bien sera utile l'étude approfondie des contes boud- dhiques lorsqu'on cherchera à déméler les origines des divers éléments constitutifs de la culture chinoise.

(1) Houai-nan-tseu, chap. II, chou tchen hiun : k Æ FE 2 Yo âme R 2 fe. |

(2) Houai-nan-tseu, chap. 1, yuan tao hiun : f% 5 22 Fk Ho # K M Ào À fi M Ho M 27 40.

XVI INTRODUCTION

V

Au point de vue de la science générale du folklore, je voudrais indiquer en quelques mots l’intérêt que peuvent avoir les contes dont je présente aujourd’hui la traduc- tion. |

Il y a cinquante ans environ, Benfey publiait cette fameuse introduction au Pantchatantra dans laquelle il soutenait la théorie de l’origine bouddhique et de la trans- mission par voie littéraire des contes. Cette théorie a été souvent combattue et on en a fait voir les faiblesses : les

uns ont cherché à démontrer que les fables ésopiques

étaient antérieures à leurs équivalents hindous ; d’autres ont remarqué que certains contes, comme le conte de Rhampsinite tel qu’il nous est rapporté par Hérodote, sont bien plus anciens que les contes parallèles conservés par le bouddhisme ; d'autres ont montré que le bouddhisme n'était pas le seul agent de diffusion des contes hindous et que le Jaïnisme ou le Brahmanisme avaient pu jouer des rôles analogues ; d’autres enfin ont insisté sur la néces- sité d'admettre, à côté de la transmission par voie litté- raire, la transmission orale qui a être beaucoup plus efficace.

Ces objections ont fait voir que la thèse de Benfey ne suffisait pas à tout expliquer. Il reste cependant encore dans cette théorie une part considérable de vérité. Tout d’abord le bouddhisme nous apparait comme le plus vaste réceptacle de contes qu’il y ait eu au monde ; assurément, il n'est pas l'inventeur de tous les contes qu’il renferme ; il n’a fait le plus souvent que s’annexer, en le complétant parfois, un folklore qui existait avant lui ou à côté de lui; aussi ne songeons-nous pas à lui attribuer la paternité des

tés mal. de

D

INTRODUCTION XVII

récits qu’il a recueillis ; mais, à part quelques rares excep- tions, telles que les fables ésopiques ou le cadre de l'his- toire du sage Akhihar (n° 400), ou le conte de Rhampsi- nite (n° 379), c'est le bouddhisme qui nous a conservé les plus anciennes rédactions écrites de la plupart des contes qui sont le patrimoine commun de l’humanité, etc'est pour- quoi il doit être, comme l'avait vu Benfey, le point de départ de nos recherches sur les migrations de ces contes.

Les versions chinoises ont elles-mêmes une grande importance du fait qu’elles sont, dans un grand nombre de cas, antérieures aux textes qui ont été effectivement conservés en Inde. Elles nous fournissent souvent la date exacte et certaine qui est le {erminus avant lequel le conte existait sous forme écrite.

Les versions chinoises ont encore une autre utilité qui est de nous montrer quel a été le rôle de la transmission littéraire dans la propagation des contes. Nous constatons en effet que, par le moyen de ces versions, tout le folklore de l'Inde a passé en Chine. Or si nous considérons, d'autre part, qu’un travail analogue de traduction avait été fait en turc, en soghdien, et dans plusieurs idiomes de lAsie Centrale, nous sommes en droit d'admettre que c’est par le moyen de ces traductions dont on retrouve aujourd'hui les fragments à Khotan ou à Tourfan que bon nombre de contes ont se répandre dans le monde iranien et, de là, en Occident. La transmission littéraire des contes a sans doute eu, comme Benfey l'avait pressenti, une exten- sion considérable ; elle est en Chine un fait patent; elle a se produire de même dans l’Asie Centrale. Peut-être est-ce dans les sables du Turkestan oriental qu'on exhu- mera les chainons par lesquels le Barlaam et Josaphat ou le Kalilah et Dimnah se rattachent à la tradition bouddhique de l'Inde. |

L'histoire de la migration des contes, pour instructive qu’elle soit, n'embrassera cependant jamais qu'une minime

XVIII INTRODUCTION

partie du folklore. La masse énorme des contes ne se laisse pas classifier en arbres généalogiques et nous devons renoncer à savoir comment ils se sont transportés d'un bout du monde à l’autre. Est-ce à dire que létude des ressemblances entre les folklores des divers pays soit stérile dans tous les cas elle ne peut pas aboutir à des rapports de filiation ? Faut-il déclarer que la peine prise par les folkloristes pour dresser des listes interminables

d’analogies est peine perdue puisqu'ils ne peuvent con-

clure? A voir le dédain avec lequel certains esprits traitent ces recherches, on pourrait être tenté de croire que telle est leur opinion. Pour ma part, voici comment je com- prends la question :

Il faut distinguer deux cas bien nettement différents suivant que les ressemblances qu'on peut établir portent sur des contes entiers ou sur des thèmes ou des traits de _ conte.

Lorsqu'il s’agit de contes entiers, c’est-à-dire lorsqu'on trouve dans deux ou plusieurs pays différents le même récit avec ses principaux épisodes, le rapprochement s’im- pose d’abord puisqu'il y a présomption de filiation ; nous pouvons ignorer par quelles voies s’est opéré la transmis- sion; ce n'est pas cependant une raison pour négliger d’en affirmer l'existence. En outre, un conte peut se pré- senter à nous sous des formes très diverses : la com- paraison de ces différentes formes nous permettra de déterminer quelle était la constitution primitive du conte. Ce conte primitif peut d’ailleurs n'exister intégralement dans aucune des variantes qui nous en ont été transmises, mais, en rapprochant les diverses rédactions, on éliminera ce qui est adventice; on dégagera ce qui est essentiel et on verra réapparaitre le vieux récit dont on n’a plus que des répliques altérées.

Lorsqu'ils'agitdethèmesoudetraitsdeconte, le problème devient plus complexe; les études des folkloristes ont per-

INTRODUCTION X1X

mis de reconnaitre que les contes sont constitués par la com- binaison de certains thèmes fondamentaux auxquels chaque peuple ou chaque narrateur ajoute des détails particuliers. Il faut donc faire le départ entre les éléments transitoires et les éléments permanents d’un conte, puis dénombrer et caractériser ces éléments permanents, enfin montrer suivant quel ordre de séquence on les a combinés; on aboutit ainsi à une sorte d’algèbre on établit l'équation: tel conte égale thème 4, plus thème b, plus thème c, etc.

Ces éléments moléculaires que sont les thèmes échap- pent aux prises de l’histoire ; il serait vain d’en chercher l'origine, car bon nombre d’entre eux appartiennent aux temps l'écriture n'existait pas encore. Ils sont, à vrai dire, un mode de penser primitif ; d’une part, ils expriment toute l'expérience humaine qui, à ses débuts, est conçue par l'esprit, non sous forme abstraite, mais comme spécifiée dans des cas concrets ; d’autre part, 1ls sup- posent un animisme qui doue de raisonnement tous les êtres de la nature. Notre intellect a pour ces modes de représentation une affinité si grande que, dès qu'il Les a vus, il ne les oublie plus ; peut-être même en conserve- t-il par hérédité comme une sorte d'accoutumance qui les lui rend familiers aussitôt qu’on les lui montre. Comment expliquerait-on autrement la vitalité extraordinaire des paraboles qui ont servi successivement à illustrer les enseignements de religions diverses parce que chaque religion à son tour y trouvait un moyen d'évoquer dans l'âme ce qui en est Le tréfonds moral ? Comment explique- rait-on la valeur pédagogique des fables de La Fontaine qui doivent leur succès auprès des enfants, non aux qua- lités littéraires de l'auteur, mais aux emprunts faits aux plus vieilles traditions ? Les thèmes de conte sont en dehors du temps présentet de l'individu; ils appartiennent à ces pensées sociales qui se sont constituées à travers des siècles innombrables et qui nous dominent aujourd'hui

XX INTRODUCTION

de tout le poids de leur long passé ; ils ont donc un intérêt capital pour le philosophe qui démêle en eux les élé- ments d'une psychologie des peuples fondée, non sur des abstractions, mais sur des réalités. À ce point de vue, la science des contes est une des plus difficiles et des plus profondes auxquelles on puisse se livrer. Si la présente publication est de quelque utilité à ceux qui s’y consacrent, j'estimerai qu'elle a atteint son but.

N.B. 1. Je dois remercier mon collègue et ami, M. Sylvain Lévi, qui a bien voulu revoir avec moi les épreuves de ce travail ; les avantages que jai retirés de sa précieuse collaboration seront évidents aux yeux de tous ceux qui liront ces volumes : tout ce qui suppose des connais- sances d’indianiste est de lui; les erreurs seules qu’on pourra relever sont de moi. ,

N. B. 2. Le quatrième volume, contenant les notes critiques, les errata et les index chinois, sanscrit et français, paraîtra dans le courant de l’année 1911.

LIEOU TOU TSI KING

Ÿ (RECUEIL DE SÛTRAS SUR LES SIX PÂRAMITAS)

Traduit en chinois par Seng-houei (1).

PRÉAMBULE CTP Ne, pe 00)

Voici ce que j'ai entendu raconter: Un jour le Buddha se trouvait dans le royaume de la maison royale (Râja- grha), sur le pic du Vautour (Grdhraküta); il était alors assis en compagnie de cinq cents arhats (2) et de mille Bodhisattvas, parmi lesquels il y avait un Bodhisattva nommé A-ni-fch'a ; tandis que le Buddha exposait la doc- trine des livres saints, A-ni-fch'a écoutait toujours à ses côtés avec un cœur paisible ; très calme, il n’avait aucune

(1) La traduction en chinois du Lieou lou tsi king est due à Seng- houei f# À qui mourut en l'an 280 de notre ère. On trouvera dans le T'oung pao de mai 1909 (p. 199-212) la biographie de ce personnage extraite du ÆXao seng ichouan; on pourra aussi consulter le Catalogue de Bunyiu Nanjio, appendice II, 21, Le Lieou tou tsi king est le 143 du Cala- logue de Nanjio. Dans le Tripitaka de Tôkyô (publié de 1880 à 1885), il occupe les pages 50 v°-90 vo du fascicule 5 du volume VI. Comme son titre même l'indique, il est un recueil de sûtras primitivement indépendants les uns des autres. C’est, selon toute vraisemblance, Seng-houei lui-même qui composa ce recueil en choisissant les textes et en les élaguant; il n'y a pas lieu de supposer l'existence d’un ouvrage sanscrit dont celui-ci serait la version littérale.

(2) Le terme LEA f désignant un arhat est assez peu fréquent; on emploie plus souvent les termes LEA fE « auquel on doit des offrandes », ou ÏÆ « qui est conforme à la définition de l’homme véritable Ïf À », c'est-à-dire « qui est affranchi de la naissance ».

2 CONTES BOUDDHIQUES

autre pensée et son attention était concentrée sur les livres saints ; le Bienheureux (Bhagavat) le savait, et c'est.

pourquoi il expliqua pour lui les six pâramitàs du Bodhi-

sattva (1) qui prescrivent une conduite noble difficile à

atteindre, par laquelle on obtient promptement de deve- 138 nir Buddha. Quelles sont ces six pâramitâs ? La première se nomme Libéralité (dânâ) ; la seconde se nomme Obser- vation des défenses (cila) ; la troisième se nomme Pa- Les. tience (ksânti) ; la quatrième se nomme Énergie (virya) ; la cinquième se nomme Contemplation (dhyâna) ; la sixième

se nomme Sagesse (prajñà): telles sont les hautes prati- ques des pâramitàs.

I. Dänâpâramitä.

Quand on parle de la pâramità de Libéralité, qu’entend- on par là? Elle consiste en ceci: entourer de soins bien- veillants les hommes et les animaux ; avoir compassion de la foule de ceux qui sont dans l'erreur ; se réjouir de ce

que les sages ont réussi à se sauver; protéger et secou- rir tous les vivants ; dépassant le ciel et franchissant la terre, avoir une bienfaisance grande comme le fleuve ou comme la mer et faire des libéralités à tous les vivants ;

é > JE À #k. Ce sont les six pâramitàs dont la pratique caractérise un Bodhisattva. Elles sont énumérées aussitôt après. M. Sylvain Lévi m'indique que les mots chinois JE Eu FE signifient proprement « traversée sans faîte » et paraissent être une traduction, basée sur une fausse étymologie, du terme pâramitâ. En sanscrit, ce terme signifie « aller à l’autre bord » et est composé de pâram, accusatif régi par ifâ qui est le verbal de la racine à « aller »; le mot chinois

« traverser » suffirait donc à le traduire; si on y ajoute les mots Es f& « sans faite », c'est parce que les Chinois semblent avoir confondu, par un jeu de mots volontaire, l'élément initial pârami avec le mot parama signifiant « suprême ». Il est intéressant de rapprocher cette explication d'une étymologie proposée autrefois par Goldstuecker (cité dans Bur- nouf, Zniroduction à l'histoire du Buddhisme indien, re édit, p.:464,.n. 4$ édit. LD: 415, n. 1).

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CONTES BOUDDHIQUES 3

qui ont faim, les nourrir; ceux qui ont soif, les dé- ltérer ; ceux qui ont froid, les vêtir; ceux qui souffrent

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CHAPITRE PREMIER

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Autrefois le Bodhisattva avait un cœur qui avait pénétré

le vrai et qui avait aperçu l’impermanence de ce monde ;

il avait compris que la gloire et l'existence sont difficiles à garder; aussi employait-il toutes ses richesses en libé- ralités. Cakra, souverain des devas, vit que le Bodhisattva nourrissait avec bienveillance tous les êtres, qu’il secou- rait leur foule par sa libéralité, que son glorieux mérite était fort élevé, que sa vertu ébranlait Les dix régions de l'univers (1); Çakra craignit donc qu’il ne lui enlevât sa place (2); aussi créa-t-il miraculeusement un enfer qu’il fit

(1) Les quatre points cardinaux, les quatre points intermédiaires, le zénith et le nadir sont les dix régions de l’espace.

(2) Lorsqu'un homme est trop vertueux, Çakra redoute de lui voir prendre sa propre place; il s’empresse alors de le soumettre à quelque épreuve qui le fasse tomber en faute. Le péril qui menace Çakra lui est révélé par l’échauffement du trône sur lequel il est assis. Cette particu- larité est souvent indiquée dans les contes; cf. H. de la Vallée Poussin et G. de Blonay, Contes bouddhiques (Rev. hist. des relig., 1892, p. 12 du tirage à part) : « Et par l'éclat des vertus du thera, le trône de pierre Pandukambala, trône du roi des dieux, long de soixante yojanas, large de cinquante, de la couleur des fleurs du Jayasumana, siège qui a la vertu de s'élever et de s'abaisser, ce trône s’échauffa, Cakra se dit : « Qui donc désire que je quitte mon siège ? » et, regardant de son œil divin, il

6 CONTES BOUDDHIQUES (N° 4)

apparaître devant lui en disant : « Lorsqu'un homme

secourt tous les êtres par sa libéralité, à sa mort, son âme entre dans les enfers de la Grande Montagne (1); il y est brûlé et y subit dix mille tourments ; c’est à cause de sa libéralité qu’il endure ces maux. Que vous sert de faire du bien à autrui ? » Le Bodhisattva répondit : « Com- ment se peut-il que la vertu de libéralité vous fasse entrer dans les enfers de la Grande Montagne ? » Çakra répli- qua : « Si vous ne me croyez pas, vous pouvez interroger un des damnés. »

Le Bodhisattva demanda en effet à l’un d’eux : « Pour quelle raison vous trouvez-vous dans les enfers ? » Le coupable répondit : « Autrefois, quand j'étais dans le monde, je vidais ma maison pour secourir les misérables

et pour prêter assistance à tous ceux qui étaient en péril.

Maintenant je subis de dures peines et je demeure dans l'enfer de la Grande Montagne. »

Le Bodhisattva demanda : « Si celui qui a été bon et bienfaisant endure de telles souffrances, celui qui a été l'objet du bienfait, que lui arrivera-t-il? » Çakra répondit : « Celui qui a reçu le bienfait, quand sa vie est terminée, monte au ciel. » Le Bodhisattva répliqua : « Si je donne assistance aux autres, c'est uniquement pour le plus grand bien de tous les êtres vivants. Si les choses doivent se passer comme vous le dites, en vérité jy consens; si, pour avoir été bienfaisant, on doit subir un châtiment, je m’y soumets certainement; s’exposer au péril pour sauver les autres, c’est en cela que se marque la volonté supérieure du Bodhisattva. » Cakra reprit : « Dans quelle intention “mettez-vous en honneur une si noble conduite ? »

aperçut le thera. » Cf. aussi dans le Canda-kinnara-jätaka) trad. Rouse, The Jâlaka, vol. IV, p. 182) : « Par la puissance de son chagrin, le trône de Sakka devint chaud. »

AG) K I H ff. Sur la montagne colossale au delà laquelle sont situés les huit grands enfers, voyez les textes cités par Beal, À Catena of Buddhist scriptures, pp. 58-59.

Es er RE AA

CONTES BOUDDHIQUES (N° 1-2) 7

_ Il répondit : « Je désire tâcher de devenir Buddha pour porter secours à tous les vivants, faire en sorte qu'ils atteignent au Nirvâna et ne retournent plus dans le cycle _ des naissances et des morts. » | :

Gakra, ayant eu ainsi connaissance de sa sainte résolu- tion, se recula pour se prosterner et dit: « En réalité il n'y a pas de cas quelqu'un qui a agi avec libéralité et qui a secouru avec bienveillance la foule des vivants, ait éloigné de lui le bonheur, ait attiré sur lui le malheur et soit entré dans les enfers de la Grande Montagne. Votre vertu -ébranlait le ciel et la terre et c’est pourquoi j'ai craint que vous me ravissiez ma place; aussi vous ai-je montré un enfer afin de troubler votre volonté; dans ma stupidité, j'ai trompé un saint homme; pardonnez-moi cette grave faute. » Ayant achevé de se repentir de ses péchés, il se prosterna et se retira.

Telle est la façon dont la pâramitä de charité du Bodhi- sattva pratique la libéralité.

N°9:

(Trip., VI, 5, p. 50 v°-51 r°.)

Autrefois le Bodhisattva était roi d’un grand royaume ; son nom était Sa-po-ta (Sarvada); il était libéral envers tous les êtres vivants et leur accordait tout ce qu'ils demandaient; il les secourait avec compassion quand ils étaient en péril; il était toujours pitoyable. Cakra, souve- rain des devas, s’apercut que ce roi était bienfaisant, que sa vertu s’étendait sur les dix régions de l'univers, que les devas, les génies, les démons et les dragons disaient d’une voix unanime : « La haute dignité de souverain des devas n’a pas toujours le même titulaire. Lorsque quel-

s CONTES BOUDDHIQUES (N° 2)

qu'un, en observant toutes les défenses, tient une conduite élevée, et, en pratiquant la bienfaisance, a un bonheur qui augmente, après sa mort son âme s’en va ailleurs et il de- vient souverain des devas (1). » Cakra craignit donc que ce roi ne lui enlevât sa dignité et il désira aller le mettre à l'épreuve pour rendre manifeste s’il était sincère ou. trompeur. | | | ;

Le souverain (Çakra) donna alors cet ordre à un de ses marquis (2) : « Maintenant ce roi des hommes a une bienfaisance qui se répand avec abondance ; sa vertu productrice de bonheur est fort élevée; je crains qu'il n'ait l'intention de chercher à me ravir ma dignité de souverain; métamorphosez-vous donc en une colombe et allez promptement auprès de lui en feignant d’être effrayé et de demander sa pitié; ce roi, qui est bon et bienfai- sant, ne manquera pas de vous accorder asile ; quant à moi, je vous suivrai par derrière et je vous réclamerai au roi; celui-ci ne voudra jamais vous rendre et devra néces- sairement acheter de la chair pour vous remplacer ; mais moi, je ne cesserai de m'y opposer. Comme ce roi a des intentions pures et sincères, il ne voudra jamais violer sa parole; il arrivera donc qu’il coupera lui-même de la chair de son corps pour faire équilibre à votre poids; mais, au fur et à mesure qu’on pèsera cette chair, vous deviendrez de plus en plus lourd; quand toute sa chair aura été enlevée et que son corps souffrira, le roi certainement regrettera ce qu'il a fait. Or, s’il éprouve quelque regret, le but qu'il poursuit ne sera pas atteint. »

Cakra alors se transforma en épervier tandis que son marquis se transformait en colombe; cette colombe vint en volant à tire-d’aile se jeter aux pieds du roi et, toute craintive, lui dit: « Grand roi, ayez pitié de moi; ma vie

(1) Ces paroles menacent donc directement Çakra. (2) L'expression 1% Æ doit être la traduction du terme sanscrit sà- manta chef de marche, marquis.

cr CA 3 FA

CONTES BOUDDHIQUES (N° 2) 9

est en un péril extrême. » Le roi répliqua : « Ne craignez point, ne craignez point; je vous garantis la vie sauve. » Cependant l'épervier arriva à la suite de la colombe et s’adressa au roi en ces termes : « Ma colombe est venue ici; cette colombe est ma nourriture; je désire, à roi, que vous me la rendiez. » Le roi dit : « La colombe est venue et ma confié sa vie; je lui ai accordé asile; or, quand j'ai donné ma parole, j'y reste fidèle et je ne m'en écarte jamais. Si vous tenez à avoir de la chair, je vous en don- nerai en suffisance et je ferai en sorte qu'il y en ait un poids cent fois plus considérable (que celui de la colombe). » L'épervier dit : « Mon seul désir est d’avoir cette colombe et je n’ai que faire d’autre chair; ô roi, comment seriez- vous bienfaisant envers autrui si vous m’enlevez ma nour- riture? » Le roi dit : « J'ai déjà accordé asile; ma pro- messe est lourde comme le ciel et la terre; de quel cœur pourrais-je m'en éloigner? Que faut-il vous donner pour que vous renonciez à cette colombe et que vous vous en alliez content? » L’épervier dit : « S'il est vrai, Ô roi, que votre bonté ne manque jamais de secourir tous les êtres vivants, coupez, Ô roi, de votre chair en quantité égale au poids de la colombe; je l’accepterai avec joie. »

Le roi dit: « Fort bien. » Alors il se coupa lui-même de la chair de ses hanches et la pesa pour qu’elle égalât en poids la colombe; mais la colombe devenait de plus en plus lourde et il continuait donc à se couper de la chair ; quand toute la chair de son corps eut été enlevée, elle ne formait pas encore un poids équivalent; les souffrances que lui causaient les blessures de son corps étaient infi- nies ; cependant le roi, à cause de son cœur bienveillant et patient, voulait sauver la vie de la colombe; il donna derechef cet ordre à un des ministres qui étaient près de lui : « Tuez-moi promptement et mettez la moelle de mes os dans la balance pour que le poids de la colombe soit égalé. Je sers tous les Buddhas; j'accepte les sévères

10 CONTES BOUDDHIQUES (N° 2)

défenses de leur correcte et vraie doctrine; je secours tous les êtres vivants qui sont en péril. Même quand il y a des tourments causés par toutes sortes d’influences mauvaises, ils ne sont que comme un vent léger Le ne saurait ébranler une grande montagne. »

L'épervier vit clairement que le roi conservait dans son cœur la bonne doctrine et ne s'en écartait pas, que sa

bonté bienveillante était difficile à égaler ; lui et la colombe reprirent alors chacun leur véritable corps. Le souverain

Çakra et son marquis se prosternèrent donc la tête contre terre et dirent : « O grand roi, quel but désirez-vous atteindre pour que vous enduriez de tels tourments ? » Le roi des hommes leur répondit : « Je n’ai point en vue d'obtenir la place de Gakra, souverain des devas, ou celle de souverain volant (1). J’ai considéré que la foule des êtres vivants se perd dans les ténèbres de l’aveuglement, qu’elle ne voit pas les trois Vénérables (2), qu’elle n’a pas entendu parler de la religion bouddhique, qu'elle se laisse aller aux actes méchants et funestes, qu’elle se pré- cipite indistinctement dans les enfers. En constatant cette stupidité et cette erreur, j’en fus navré; je fis vœu avec ser- ment de chercher à devenir Buddha afin de retirer tous les êtres vivants de leurs peines et de les faire parvenir au Nirvâna. »

Le souverain des devas, émerveillé, dit : « Dans ma sottise, je pensais, Ô grand roi, que vous vouliez me ravir ma place et c’est pourquoi je vous ai molesté. Qu’avez-

vous à m'ordonner? » Le roi dit : « Faites que les blessures

de mon corps guérissent et que je sois comme auparavant, afin que ma volonté puisse, plus encore que maintenant, faire des libéralités, secourir tous les êtres et agir avec

1) fr À # « Le souverain qui se déplace en volant ». Cette xpression revient à plusieurs reprises dans nos contes; le personnage qu'elle désigne est un monarque Cakravartin ou un roi des vidyâdharas. (2) Buddha, Dharma, Samgha.

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 2-3) 11

noblesse. » Le souverain des dévas envoya aussitôt un médecin céleste qui enduisit son corps d’une drogue

divine ; ses blessures guérirent et il fut plus beau et plus

fort qu'auparavant; les plaies de son corps en un instant soudain furent toutes guéries ; Cakra se recula pour se prosterner, tourna trois fois autour du roi et se retira plein de joie. A partir de ce moment, le roi fut plus libéral encore qu'avant.

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

N°3.

(Frip:, N1,:5,-p.-51 r°-51 v°.)

Autrefois le Bodhisattva était pauvre et misérable; en compagnie d’une bande de marchands il se rendit dans les royaumes étrangers; ces gens étaient tous résolus à croire au Buddha; ils faisaient des libéralités à ceux qui étaient dans le dénuement; ils secouraient la foule des êtres vivants ; ces gens dirent donc ensemble au Bodhisattva : « Ceux qui constituent notre groupe ont tous de la bonté et de la bienveillance ; vous, quelle libéralité ferez-vous? » H répondit : « Le corps est de la catégorie des choses d'emprunt; il est inévitable qu’on le perde ; or, je consi- dère que les poissons de la mer, petits et grands, s’entre- dévorent; mon cœur s’en afflige ; je veux substituer mon corps à ceux de ces poissons qui sont petits et je leur permettrai ainsi de prolonger un instant leur vie. » À ces mots, il se jeta dans la mer; les grands poissons de la mer furent rassasiés et les petits purent continuer à vivre.

L'âme de cet homme transmigra et il devint un roi des esturgeons; son corps mesurait plusieurs /i. Or, sur Île

12 CONTES BOUDDHIQUES (N° 3)

bord de la mer se trouvait un royaume qui souffrait de la sécheresse; les gens y mouraient de faim et s’y entre- dévoraient. Le poisson dit en versant des larmes : « Cette multitude d'êtres vivants est fort tourmentée; quelles ne sont pas ses souffrances! Cependant mon corps a de la chair sur une étendue de plusieurs li; il pourrait subvenir aux besoins de ce peuple pendant dix jours ou un mois. »

A ces mots, il mit en mouvement son corps et monta sur la

rive de ce royaume; tous les gens du pays entreprirent de le dévorer pour soutenir leur existence; on emporta de sa chair pendant plusieurs mois et le poisson vivaittoujours (1).

Un dieu céleste descendit et lui dit : « Les souffrances que vous endurez sont-elles supportables? Pourquoi ne renoncez-vous pas à la vie pour vous affranchir ainsi de ces tourments? » Le poisson répondit : « Si je mettais fin à mon existence, mon âme s’enirait et mon corps se pour- rirait; par la suite, les gens du peuple seraient affamés et recommenceraient à s’entre-dévorer; c’est ce que je ne puis supporter de voir et c’est de cela que mon cœur est ému. » Le deva reprit: « O Bodhisattva, vous avez en vous une bonté qu'il serait difficile d’égaler. » Le deva, pénétré d'émotion, ajouta : « Certainement vous deviendrez Bud- dha et vous sauverez de leurs souffrances tous les êtres vivants. » Or, un homme coupa avec une hache la tête du poisson qui mourut alors.

Son âme fut dirigée de manière à entrer dans la per- sonne de l'héritier présomptif du roi; dès sa naissance, ce prince eut l'intelligence d’un saint supérieur ; par les quatre sortes de bienfaisance (2) il exerca une vaste bien- veillance; sa charité égalait le ciel et la terre ; il avait

(1) Cf. dans l’Avadäna çataka (trad. Feer, pp. 114-116) l’histoire du roi Padmaka qui se change en poisson Rohita pour donner sa propre chair à manger aux hommes.

(2) D'après la mahâvyutpatti, 2 35, les quatre bienfaisances sont : dânä, hbéralité; priyavâdità, affabilité; arthaïaryà, gouvernement bienfaisant; samânarthatà, impartialité.

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D PAT ON. 7

CONTES BOUDDHIQUES (N° 3) 13

compassion de la misère du peupleet n'en parlait qu’en san- glotant. Comme le royaume souffrait encore de la séche- resse, son cœur calme se purifia par l’abstinence et devint grave ; il repoussa les aliments et refusa ce qu’on lui offrait ; se prosternant la tête contre terre, il se repentit de ses péchés et dit : « Si le peuple n’est pas bon, la faute en est à moi seul, Je voudrais sacrifier ma vie pour donner au

-peuple la pluie fécondante.» Aïnsi chaque jour il s’apitoyait,

comme un fils très pieux qui voit mourir un père excellent.

Le bruit de sa perfection et de sa sincérité s’étant répandu au loin, il y eut cinq cents Buddhas qui de chacun (des côtés du monde) vinrent dans ce royaume ; en apprenant cette nouvelle, le roi en fut si joyeux qu'il ne sentait plus son corps; venant à leur rencontre, il se pros-

terna et les invita à se rendre dans la salle principale. La

reine et le prince héritier leur témoignèrent tous deux leur respect. Mets exquis, vêtements religieux, on leur fournit ce dont ils avaient besoin. (Le roi), se jetant à terre tout de son long, se prosterna et frappa du front le sol, puis il dit en versant des larmes : « Mon cœur est souillé et ma conduite est impure ; je ne me conforme pas aux trois

Vénérables (Triratna), ni aux enseignements relatifs aux

quatre bienfaits; j'ai été dur et cruel envers le peuple; c'est moi que le châtiment doit frapper; maisils’est étendu jusqu'aux plus humbles et la sécheresse dure depuis plu- sieurs années. La multitude du peuple est affamée; la haine et la souffrance altèrent son caractère; je désire débarrasser le peuple de cette calamité en faisant retomber le fléau sur moi. » Les divers Buddhas de chaque côté dirent : « Vous êtes un bon prince; vous êtes bienveil- lant, pitoyable et bienfaisant; par votre vertu vous égalez le souverain des devas. C’est ce que savent tous les Buddhas. Maintenant, nous vous donnons le bonheur; ayez soin de ne pas vous contrister. Hâtez-vous d'adresser des ordres au peuple pour qu’il plante des céréales. »

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14 CONTES BOUDDHIQUES (N° 3)

Le roi se conforma à ces instructions; hommes et femmes se mirent à l’œuvre et il n’y eut aucune famille « 7 qui n'y travaillât. Or, le riz se transforma en courges (1); : F le ministre de l’agriculture en informa le roi qui dit : « Attendez qu'elles aient müri. » Les fruits des courges k

couvrirent tout le royaume; elles renfermaient toutes du riz et avaient une contenance de. plusieurs dizaines de

boisseaux; la saveur de ce riz exhalait une odeur déli- :

cieuse dont le parfum se sentait dans le royaume entier. Tous les gens du pays étaient joyeux et célébraïent la vertu du roi; les (habitants des) royaumes ennemis qui étaient sur les quatre frontières se proclamèrent tous les

serviteurs et les servantes du roi ; la population s’assembla

comme des nuages et le territoire du royaume s’agrandit chaque jour; dans toute la région on observait les défenses et on se confiait aux trois Vénérables. Le roi, ses ministres et son peuple, quand leur vie fut terminée, naquirent tous en haut parmi les devas.

Le Buddha dit : « Celui qui en ce temps était l’homme pauvre, c'est moi-même; pendant plusieurs kalpas, je secourus par ma bonté la foule des êtres vivants; mes actes méritoires ne furent pas vains et caducs, et mainte- nant j'ai en effet obtenu la dignité de Buddha; on me nomme un deva entre les devas et je suis un héros dans les trois mondes. » |

Telle est la manière dont la pâramitâ de charité du Bodhisattva exerce la charité.

(1) La traduction « courge » précise plus que ne le fait le texte chinois le mot ff désigne toute espèce de fruit trainant à terre. Il semble bien cependant, par la suite du récit, qu'il s'agisse ici de courges.

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 4) 15

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_ Autrefois le Bodhisattva était un ascète détaché des choses de ce monde; il demeurait constamment dans les régions désertes de la montagne (1). Il s’appliquait uni- quement à méditer sur la sagesse et ne commettait aucun des actes mauvais. Il mangeait des fruits, buvait de l’eau et ne mettait absolument rien en réserve. Il songeait avec bienveillance à tous les êtres vivants qui, par leur igno- rance et leur folie, se perdent; chaque fois qu’il voyait l’un d’eux en péril, il sacrifiait sa vie pour le sauver.

Un jour qu’il était allé chercher des fruits, il rencontra sur son chemin une tigresse qui allaitait ses petits; après que la tigresse eut allaité, elle fut très épuisée et n'eut rien à manger; affolée par la faim, elle voulut revenir pour dévorer ses propres petits. En voyant cela, le Bodhi- sattva fut ému de pitié; il songea avec compassion à tous les êtres vivants qui endurent pendant leur séjour dans le monde des souffrances infinies; qu'une mère et ses petits s'entre-dévorassent, il en éprouvait une douleur inexprimable ; sanglotant et versant des larmes, il se tournait et regardait de tous côtés pour chercher ce qui pourrait nourrir la tigresse et sauver ainsi la vie de ses petits; mais il ne vit absolumeut rien.

Il pensa alors en lui-même : « Le tigre est un animal qui mange de la chair. » Puis, réfléchissant profondément, il dit : « Si j'ai formé la résolution d'étudier la sagesse, c’est uniquement en vue du bien de tous les êtres vivants; ils

(1) 1j H. Dans tous ces textes, le mot J# ne saurait être traduit par « marais »; il désigne simplement une région déserte.

16 CONTES BOUDDHIQUES (N° 4)

se perdent dans de terribles souffrances et j'ai voulu les

sauver, faire en sorte qu’ils obtiennent le bonheur et que leur vie soit perpétuellement tranquille. Pour moi, quand, plus tard je mourrai de vieillesse, l'agrégat de mon corps devra être abandonné; mieux vaut donc en faire don avec bienveillance afin de secourir les autres êtres et d'accomplir un acte de vertu. » Sur ce, il se jeta la tête la première dans la gueule du tigre ; s’il lui présenta sa tête, c'est parce qu'il désirait faire en sorte qu'il mourût promptement et qu’il ne s’aperçût pas de la souffrance. La tigresse et ses petits furent ainsi tous sauvés.

Tous les Buddhas louèrent la vertu (du Bodhisattva) et son mérite par lequel il égalait les plus grands saints. Les devas, les nagas, les bons génies et tous ceux qui sont doués de sagesse furent tous émus ; les uns obtinrent les dignités de Srotäpanna, de Sakrdâgâämin, d’Anâgâmin, d’Arhat ou de Pratyeka Buddha (1); il y en eut d’autres qui conçurent la pensée de la sagesse sans supérieure, correcte et vraie (anuttara bodhi éittotpäda) (2) et qui, grâce à leur vaillante résolution, enjambèrent de neuf kalpas en avant de tous les Bodhisattvas; ils firent le ser- ment d’être dans les cinq impuretés (3) un guide des devas

(1) X# « canal » ou « chenal »; ce terme désigne ceux qui sont entrés dans « le courant » (srota) de la vie sainte, c’est-à-dire les srotäâ- pannas. %f ZK désigne les sakrdàgâmin, c’est-à-dire ceux qui revien- dront naître une fois dans la condition d'homme et une fois dans la con- dition de deva; d'après le Fan yu ts'ien seu wen d'}itsing (p. 38 v°), le mot YH est l'équivalent du sanscrit punar de nouveau; #4 Æ signifie donc : celui qui vient de nouveau, celui qui revient; le terme sakrdàâ- gàmin est souvent aussi rendu par l'expression Z£, qui indique que le sakrdâgâmin revient une seule fois. À A «ne pas revenir »; ce terme désigne les anâgâämin qui ne doivent pas revenir dans le monde du désir. ÏH ce terme désigne les arhats; cf p: 1, n: 2. S #4 «ayant seul la connaissance des causes »; ce terme désigne les Pratyeka Buddhas qui, ayant compris l’enchainement des doue nidäà- nas, assurent leur salut individuel.

(2) C'est le point de départ de la carrière de Bodhisattva.

(3) À 4]. Les cinq impuretés (kasäya) sont : impureté de longévité,

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CONTES BOUDDHIQUES (N°° 4-5) 17

et des hommes, de sauver tous ceux qui sont pervers et de faire que les hérétiques se conforment à la sagesse.

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

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Autrefois, le Bodhisattva était roi d’un grand royaume. Le royaume s'appelait A'ien-yr et le roi avait nom P'ien- yue. Dans ses sentiments, il était sage ; dans ses actes, il était bon; sa physionomie était affable et régulière ; Le peuple avait subi son influence réformatrice; dans les pri- sons, il n'y avait personne d’enchaïîné ou d'enfermé. Ceux

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âyuh-kasâäya, > 4] : dans les temps anciens, les hommes vivaient quatre-vingt-quatre mille années ; aujourd’hui la vie humaine est devenue beaucoup plus courte et ceux qui atteignent l’âge de cent ans sont rares ; c'est un effet de l'accumulation des mauvaises actions; c'est ce qu'on appelle limpureté de longévité; impureté de vue, drsti-kasâäya, LU 4] ; la vraie religion a disparu; la religion des images s’est graduelle- ment développée; puis les hérésies ont pris naissance et les vues héré- tiques augmentent toujours plus ; c’est ce qu’on appelle l’impureté de vue ; impureté de passion, kleça-kasäya, JE J& 4] ; les êtres vivants ont beaucoup de passions qui, grâce aux doctrines hérétiques qu'ils admettent, troublent leur cœur; c'est ce qu’on appelle l’impureté de passion; impureté de créature, sattva-kasâya, %% 4j; les êtres vivants sont fort pervertis ; ils ne respecten, plus leurs pères et mères et n’honorent plus leurs supérieurs; ils ne redoutent plus les peines qui sont la rétribution des mauvaises actions ; ils ne font plus d'actions méritoires et n'observent plus les abstinences; c'est ce qu'on appelle l’impureté des êtres; impureté de kalpa, kalpa-kasäya, Ff Ÿ#j ; dans un kalpa de diminution, quand la durée de la vie humaine est réduite à trente ans, le fléau de la famine apparaît; quand cette durée est réduite à vingt ans, le fléau de la peste apparaît; quand cette durée est réduite à dix ans, le fléau des armes de guerre apparait; alors tous les êtres du monde périssent; c'est ce qu'on appelle l'impureté de kalpa (Cf Mahâvyutpatti, 124; Dict. num. chinois, Trip. de Tokyd, XXXVII, fase. 1, p.192-r°;et fasc. 3, p.96 r°).

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18 CONTES BOUDDHIQUES (N° 5)

du peuple qui étaient pauvres obtenaient de lui tout ce qu’ils demandaient ; sa bonté bienveillante était favorable et efficace ; ses bienfaits le rendaient semblable au souve- rain Cakra.

Un ascète d’un pays étranger pensait constamment à cette bonté et à cette libéralité du roi qui satisfaisaient tous les désirs de la foule des hommes; c’est le propre de la masse des hérétiques qu'ils sont jaloux et cherchent, par la fausseté, à ruiner le vrai; cet ascète donc se rendit à la porte du palais et dit : « J’ai entendu dire que le sage roi remédie à tous les dénuements du peuple, de même que la bienfaisance céleste qui couvre toutes choses. » IL dit alors aux gardes : « Allez informer le roi (de ma venue). »

Les ministres intimes ayant informé le roi, celui-ci.

donna aussitôt audience à l’ascète qui s’exprima en ces termes : « O sage roi, l'efficacité de votre bonté s’étend sur les royaumes des quatre points cardinaux ; tous les êtres doués d'intelligence s’en extasient sans exception. J’ose exposer ce que je désire pour vous en informer. » Le roi dit : « Fort bien. » L’ascète reprit: « Quand un roi céleste fait des libéralités, quelle que soit la chose qu’on lui de- mande, ilne la refuse pas. En ce moment, j'ai besoin d’une tête d'homme pour quelque affaire ; je désire demander votre têle, Ô roi, pour que vous concouriez à réaliser mes espérances. » Le roi répondit : « De quel avantage peut vous être ma tête pour que vous désiriez l'avoir ?.Je pos- sède toutes sortes de joyaux dont je vous ferai présent en abondance. » L’ascète refusa de les accepter.

Le roi fit encore faire par un artisan une tête constituée avec les sept sortes de substances précieuses, chacune d'elles étant représentée par plusieurs centaines de pièces, et il donna cette tête à l’ascète, mais celui-ci dit : « C’est seulement votre tête, à roi, que je désire. »

Le roi ne s'était jamais jusqu'alors refusé à aucun des

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 5-6) 19

désirs qui lui avaient été exprimés ; il descendit donc de la salle, enroula ses cheveux à un arbre et dit : « Je vous fais don de ma tête. » L’ascète tira son épée et s’avança en marchant rapidement.

À ce spectacle, le dieu de l'arbre, indigné de la perver- sité de cet homme, lui frappa la joue de la main, en sorte que son corps s’affaissa sur lui-même, que sa figure se retourna en arrière, que sa main tomba et que l’épée lui échappa. Le roi put ainsi rester sain et sauf; ses ministres et son peuple lui souhaitèrent une longue vie ; en proie à la fois à l'émotion et à La joie, tous les devas louèrent sa vertu en disant : « Voici ce qu’on peut appeler une libé- ralité qui vient du cœur. » Les quatre rois (devaräjas) Le protégèrent et toutes les mauvaises influences disparu- rent ; dans le pays, il n’y eut plus de maladies et les cinq sortes de céréales furent abondantes et mürirent; les pri- sons s’effondrèrent ; le prince et le peuple furent très joyeux.

Le Buddha dit aux çramanas : « Celui qui en ce temps était le roi A’ien-yi, c'est moi-même; l’ascète, c’est Deva- datta. »

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

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Autrefois le Bodhisattva était le roi d'un grand royaume; il gouvernait son peuple avec bienveillance; il agissait avec abnégation pour sauver les autres. Chaque mois et chaque jour, il parcourait Le pays pour voir ceux qui étaient dans le dénuement ; il aidait et secourait les abandonnés

20 CONTES BOUDDHIQUES (N° 6)

et les veuves ; aux malades il donnait des remèdes et de la bouillie de riz; chaque fois qu'il sortait pour faire une tournée d’inspection, il ordonnait que les chars de son escorte fussent chargés de toutes sortes de joyaux, de vêtements et de remèdes ; ceux qui étaient morts, il les enterrait. Chaque fois qu'il voyait des gens pauvres, il s'en faisait un reproche comme d’une faute, disant : « C’est lorsque le prince est pauvre en vertu que le peuple est misérable. Quand le prince est riche en vertu, le peuple est dans l’abondance. Si donc maintenant le peuple est pauvre, c’est parce que je suis pauvre moi-même. » Telle étant la bienveillance de ce roi, sa renommée s’étendit sur les dix régions. |

Le souverain Çakra (1) sentait que la place il s’as- seyait devenait chaude à cause de lui (2) ; Cakra eut alors peur dans son cœur et dit : « La vertu de ce roi est fort haute; certainement il me ravira ma place. Si je détruis sa résolution, c'en sera fini de son entreprise. » Alors il se transforma lui-même en un vieux brahmane et vint mendier mille pièces d'argent au roi, qui lui en fit don; puis il dit : « Je suis sur le déclin de ma vie, je crains que des gens ne me dépouillent; je désire vous confier cet argent, Ô roi. » Le roi ayant répondu qu'il n’y avait pas de voleurs dans son royaume, le brahmane insista pour lui confier ce dépôt et le roi l’accepta.

Cakra prit encore miraculeusement la forme d’un brah- mane qui se rendit à la porte du palais ; un ministre intime ayant annoncé sa venue au roi, celui-ci lui donna audience

() $ Z % #&. L'Indra Devendra du second ciel. Il y a six cieux (devaloka) dans la cosmologie bouddhique : le ciel Caturmahärâjika, le ciel Trayastrimça, le ciel Yäma, le ciel Tusita, le ciel Nirmânarati, le ciel Paranirmitavaçavartin. Indra, ou Cakra l’Indra des dieux, est le premier des trente-trois (trayas-trimça) dieux qui, entourés de leur cour, peuplent le second ciel. Ainsi donc, l'expression « l'Indra du second ciel » équi- vaut tout simplement à : « Indra ». (Note de M. Sylvain Lévi.)

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 1) 1

aussitôt. Le brahmane dit en le louant : « O grand roi, la renommée de vos mérites s’est répandue aux huit extré- mités du monde: votre conduite vertueuse est d'espèce rare. Maintenant je suis venu exprès de loin dans l’inten- ton de vous demander quelque chose. » Le roi ayant dit: « Fort bien », il continua : « Je n’ai jamais eu que peu de félicité et je suis dans une condition ordinaire; votre noblesse et votre gloire me plaisent; je voudrais vous demander de me donner ce royaume. » Le roi répon- dit: « C'est fort bien. » Alors donc le roi monta dans un char léger avec sa femme et son fils et s’en alla. Le souverain des devas se transforma encore miraculeuse- ment en un brahmane qui vint demander au roi de lui donner son char; le roi lui fit présent de son char et de son cheval, puis il poursuivit sa route avec sa femme et son fils. Il s'arrêta dans la montagne pour y passer la nuit.

Cependant, un religieux doué des cinq pénétrations (abhijñä) était un ami du roi et se plaisait à songer à la vertu du roi; levant les yeux en haut, il observa la cons- tellation qui présidait aux destinées de celui-ci et s’aper- çut qu'il avait perdu son royaume ; calmant son cœur, il s'arrêta en contemplation; il vit que c'était Cakra, souve- rain des devas, qui, par avidité et jalousie, lui avait enlevé son royaume, et que le roi était épuisé et malade. Ce reli- gieux, recourant à ses facultés surnaturelles, se rendit subitement à l'endroit était le roi et lui dit: « Quel but désirez-vous atteindre pour que vous soyez résolu à souffrir ainsi? » Le roi répondit : « L'objet de mon désir, vous le connaissez parfaitement. » Le religieux alors créa miraculeusement un char à un timon pour ramener le roi; au matin, ils se séparèrent l’un de l’autre.

Le deva (Cakra) se transforma miraculeusement en un brahmane qui, de nouveau, demanda qu'on lui donnât ce char ; derechef le roi en fit don; il continua à avancer et n'était plus qu’à quelques dizaines de Z de lautre

CONTES BOUDDHIQUES (N° 6)

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royaume (1) lorsque le deva (CÇakra) prit de nouveau mira- culeusement la forme du premier brahmane et vint récla- mer ses pièces d'argent. Le roi lui répondit : « J'ai fait don de mon royaume à un autre homme et j'ai complète- ment oublié votre argent. » Le brahmane répliqua : «Il faut que dans trois jours vous me l’ayez rendu. » Le roi alors mit en gage chez deux personnes différentes sa femme et son fils; il obtint ainsi mille pièces d’argent qu’il rendit au brahmane.

Sa femme était de service auprès de la fille de l’homme à qui elle avait été donnée en gage lorsque cette fille enleva, pour se baigner, ses perles et ses joyaux et les suspendit à un support; le deva (Çakra) se transforma alors en un épervier qui emporta dans ses serres les vête- ments et les joyaux; la jeune fille accusa sa servante de les avoir volés ; on la jugea donc, on la chargea de liens et on l’emprisonna.

Quant au fils, il dormait en compagnie du fils de l’homme à qui il avait été donné en gage lorsque le deva (Gakra) vint pendant la nuit et tua le fils du maître de maison; le père du mort prit alors l’autre enfant et le fit emprisonner.

La mère et son fils étaient tous deux enchaïnés et affa- més ; leur visage était défait; ils appelaient au secours sans qu'on vint à leur aide et se lamentaient tout le long du jour. Ils furent condamnés à être exécutés sur la place publique. Cependant le roi, ayant réussi à emprunter mille pièces d'argent, venait pour racheter sa femme et son fils lorsqu'il les aperçut en traversant la place du marché. Alors il évoqua dans sa pensée tous les Buddhas des dix régions, se repentit de ses fautes et dit : « C’est ma méchanceté dans des vies antérieures qui a causé ceci ! » Calmant donc son cœur, il entra en contemplation,

(1) Le roi fugitif ne rentrait pas dans son pays; il allait dans un autre royaume; c'est ce que la suite du récit fait mieux comprendre.

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 6) 23

et, par la clairvoyance de sa pénétration surnaturelle, il aperçut ce qu'avait fait le deva (Çakra); dans les airs il y eut une voix qui lui dit : « Pourquoi ne le tuez-vous pas au plus vite ? » Le roi répondit : « J'ai appris que Le sou- verain Cakra secourait universellement tous les êtres vivants ; son cœur sincère a de la compassion et sa solli- citude dépasse celle d’une tendre mère; tous Les êtres qui sont animés de sang ontreçu sans exception ses faveurs. Si cependant il s’est conduit maintenant ainsi, n’est-ce pas parce qu'il redoutait que je prisse sa place de souve- rain ? »

Cependant Cakra, qui avait conçu des intentions mal- faisantes, vit ses crimes arriver à maturité et sa punition décidée; il entra vivant dans (les enfers de) la Grande Montagne (1). Les devas, les hommes, les nâgas et les démons proclamèrent tous que cela était bien. Alors le roi, souverain du pays, grâcia la femme et le fils (du pre- mier roi); quand les deux rois eurent une entrevue, ils s’interrogèrent sur l’origine de tout cela et se racontèrent entièrement ce qui s'était passé; dans le royaume, tous, grands et petits, versaient des larmes. Le roi, souverain du pays, partagea son royaume et en donna la moitié à l’autre roi pour qu'il la gouvernât; les ministres et le peuple de l’ancien royaume de cet autre roi s’informérent de l'endroit il se trouvait et vinrent tous à sa ren- contre ; les princes et les peuples de ces deux royaumes étaient partagés entre la pitié et la joie.

(Le Buddha dit :) « Celui qui en ce temps était Le roi, c'est moi-même; sa femme, c'était A’ieou-yt (Gopà) (2); son fils, c'était Lo-yun (Rahula); le souverain des devas, c'était

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(2) Surnom de Yaçodhara, mère de Rahula. La transcription Aieou-yt (Kiu-yi {A © dans l'édition de Corée) suppose l'usage, au moins dans la langue parlée par les premiers missionnaires, de la prononciation go-i, forme normalement altérée de gopi = gopà.

24 CONTES BOUDDHIQUES (N° 6-7)

T'iao-ta (Devadatta) ; le brahmane qui était dans la mon- tagne, c'était Chôû-li-fou (Câriputra); le roi de l’autre royaume, c'était Mi-le (Maitreya). »

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

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(Trip., VI, 5, p. 52 r°-52 ve.)

Autrefois, le Bodhisattva était roi d'un grand royaume ; il administrait son peuple avec justice et son cœur n'avait aucune partialité; cependant il ne sortait jamais pour ins- pecter le pays; son conseiller d'état lui déclara : « Je vou- drais que vous fassiez une tournée au dehors ». Le roi l’approuva, et, dès le lendemain, il sortit; le peuple était joyeux et avait généralement tout ce qu’il lui fallait; le roi remarqua que les gens riches du royaumeMemeuraient dans des maisons fort élégantes; les tuiles étaient des tuiles d’or ; les vêtements dont ces hommes étaient revé- tus illuminaient la route. Le roi pensa que son royaume était prospère et il en éprouva beaucoup de joie; mais, revenu dans son palais, il réfléchit à ce qu'il avait vu et se dit : « Tous ces maîtres de maison, de quel profit sont-ils pour le royaume? j’ordonne qu’on dresse la liste de leurs richesses qu'on prendra pour approvisionner l’armée. »

Or, un maître de maison, dont la richesse privée s’éle- vait à trente millions de pièces de monnaie, présenta au roi une offrande de peu de valeur; le roi, irrité, dit : « Comment osez-vous me tromper ouvertement ? » L'autre répondit : « Depuis ma jeunesse, pour gagner ma vie, j'ai constamment eu des richesses privées ; quant aux objets précieux qui sont dans ma demeure, cinq personnes se

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 7) 25

les sont partagés et ce n’est pas moi qui les possède. » Le roi lui ayant demandé ce qu'il entendait par « richesses privées », il répondit.: « Mon cœur songe aux pratiques bouddhiques ; ma bouche répand les enseignements boud- dhiques ; mon corps accomplit les actes bouddhiques ; je sacrifie la part des cinq personnes pour élever un temple honorable au Buddha; je sers avec respect l'assemblée des sages et je leur fournis des vêtements et de la nourri- ture; je nourris avec bienveillance les êtres qui rampent, ceux qui volent, ceux qui se tortillent, ceux qui remuent, ceux qui avancent comme des insectes et ceux qui mar- chent ; je ne fais point aux autres ce que je n’aimerais pas qu'on me fit; la vertu productrice de bonheur, qui me suit partout je vais, comme l’ombre accompagne le corps, c'est ce que j'appelle mes richesses privées. Quant aux cinq personnes qui se partagent mon avoir, l’une est l’eau, la seconde est le feu, la troisième est le voleur, la quatrième est le magistrat, la cinquième est la fin de l'existence (1); Le corps, ainsi que les objets précieux qui sont à ces (Cinq) personnes, on les abandonne dans ce monde ; quant à soi-même, on doit tout seul s’en aller. Cette porte de tous les malheurs qu’est la richesse, on ne sait jusqu'où elle peut mener. Pour moi, je considère le monde comme une illusion trompeuse, et c’est pourquoi je ne me permets pas de posséder ma fortune. Si je fais le compte de ce qui est la part des cinq personnes, je puis bien avoir un million; cette richesse est un nid à calamités ; je crains toujours d’être mis en péril par elle; comment me permettrais-je de la posséder? Je désire que la foule de vos soldats vienne l'emporter pour me débarrasser de ce souci. » Le roi dit : « Très véridiques sont ces paroles. »

(1) En d'autres termes, les richesses de ce monde sont sans cesse

menacées par les inondations, les incendies, les voleurs, les procès, la mort. Elles ne nous appartiennent donc pas réellement.

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26 CONTES BOUDDHIQUES (N° 7)

Il le renvoya donc, puis il entra dans la maison de puri-

fication, calma son cœur et réfléchit profondément; il se sentit alors éclairé et dit : « Si même notre corps nous

ne pouvons pas le protéger, à combien plus forte raison

un royaume, une femme, un fils et toutes les autres choses, comment pourrait-on les avoir perpétuellement ? » Il se mit aussitôt à composer et à écrire des livres saints bouddhiques ; il en récitait le texte et en commentait le

sens ; les souillures et les liens de son cœur furent sup-.

primés ; il admit en sa présence des sujets intègres et accepta leurs remontrances loyales; il promulgua une grande amnistie dans son royaume; il rendit au peuple ses objets précieux ; il établit une hiérarchie régulière

parmi ses fonctionnaires ; il mit en discussion des me- sures libérales et justes ; il s’adressa à ses ministres as-

semblés en ces termes : « Ceux qui n’ont pas vu le sens profond et les défenses importantes des livres saints bouddhiques sont des sourds et des aveugles. Ce maître de maison est riche en effet, et c’est moi qui suis pauvre (1). » Il ordonna alors que dans le territoire de son royaume on distribuât toutes ses richesses pour donner l’aumône aux pauvres et satisfaire les besoins du peuple ; il édifia des temples bouddhiques, y suspendit des soies et y brüla des parfums ; il offrit des repas à tous les cramanas ; lui-même observait les six jours d’abstinence (2). Quand il se fut ainsi conduit pendant trois ans, les quatre côtés

(1) Au point de vue religieux, cet homme est riche et moi je suis pauvre.

(2j Les six jours d'abstinence ;< %# H (uposadha) sont le &, le 14, le 15, le 23, le 29 et le 30 de chaque mois. En ces jours-là, les quatre devarajas inspectent le monde, soit par l'intermédiaire de leurs délégués f 4 (le 8 et le 23), soit par l'intermédiaire de leurs princes héritiers K F (le 14 et le 29), soit en personne ET 5 (le 15 et le 30); ils pren- nent alors note de tout ce que les êtres vivants font de bien ou de mal

et en informent Cakra, souverain des devas (Xiao fch'eng fa chou, Trip. de Tôkyô, XXXVI, 3, p. 124 r°).

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 7-8) 27

de son royaume étaient devenus tranquilles et Les brigands avaient entièrement disparu; les cinq sortes de céréales venaient à maturité et le peuple ne souffrait plus de la faim et du froid. Par la suite, quand le roi mourut, il

naquit en haut dans le second ciel (1).

Le Buddha dit aux çramanas : « Celui qui en ce temps était le roi, c’est moi-même ; le maître de maison, c’est le fils du Héron (Çâriputra); celui qui engagea le roi à inspecter son royaume, c'est ÀA-nan (Ânanda). »

Telle est la manière dont la pâramitâ de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

N°70:

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Autrefois le Bodhisattva était un grand maître de mai- son (2) nommé Sten-lan (Rsinanda ?); il était extrêmement riche; il avait vu les règles claires du Buddha; il avait compris que le monde est impermanent, que la gloire et la renommée sont difficiles à conserver, que les richesses ne sont pas inhérentes à la personne, que seul le mérite de la libéralité est indestructible. Cet homme annonça donc au peuple que, si quelqu'un était dans l’indigence, il n’avait qu’à venir prendre chez lui tout ce qu'il désirait ; il se conduisit ainsi pendant quelques mois; mais en ce temps, le gouvernement était doux et le peuple était dans l'abondance; il n’y avait point d’indigents.

Sien-l'an fit cette réflexion : « Il me faut acheter des médicaments pour faire du bien à tous les malades. » Il

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2e CONTES BOUDPDHIQUE% (N° 8)

acheta donc d'excellents médicaments et sauva la vie. de tous les êtres vivants ; ses soins affectueux s’étendirent en tous lieux; il n’y eut rien que ses bienfaits n’atteignissent; sa bonté qui dura plusieurs années eut un parfum.de vertu qui s’exhala au loin. Des quatre points cardinaux tous les malades accouraient, et, du premier au dernier, ils louaient sa grande bienfaisance en égalant sa vertu au ciel.

Ses richesses s'étant entièrement épuisées, il s’en alla pour recueillir des denrées précieuses; à plus de cent Li de sa demeure, il rencontra sur le bord d’une rivière plu- sieurs chars qui transportaient des gens gravement malades ; comme il demandait à ces hommes ils allaient, ils répondirent : « Nous nous rendons chez Sien-l’an, dans l'espérance qu’il nous conservera ce qui nousreste de vie.» Sien-l'an aussitôt s’en revint et emprunta au roi cinq cents onces d’or; il s’en servit pour acheter des médica- ments avec lesquels il soigna les malades; tous ceux-ci guérirent.

(Sien-l'an) se joignit à des marchands avec lesquels il alla sur mer pour recueillir des denrées précieuses ; il en amassa une très grande quantité, pour retourner dans leur pays, (lui et ses compagnons) abandonnèrent le bateau et allèrent à pied ; en route ils manquèrent d’eau : Sten- Pan découvrit un puits et appela ses compagnons pour qu'ils en tirassent de l'eau ; ensuite lui-même prit de cette eau pour en boire. Les marchands aperçurent alors les perles blanches qu’il avait acquises et virent qu’elles sur- passaient en éclat toutes les autres perles; l’avidité est le premier des maux; elle détruit la sainteté et ruine la bonté; ils s’entendirent donc pour pousser Sien-l'an et le faire tomber dans le puits. Comme la bonté et La vertu du Bodhisattva avaient touché les divinités du ciel et ému les divinités de la terre, un dieu le recueillit et l’empécha de se faire aucun mal. Quand les marchands furent revenus

CONTES BOUDDHIQUES (N° 8) 29

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4 …_ dans leur pays, le roi leur démanda était Sten-f'an; ils répondirent : « Après que nous eûmes quitté notre pays,

il nous quitta et nous ne savons pas il est. » Le roi

reprit : « Ne serait-ce pas que vous l'avez tué? » Ils Le

nièrent.

Sien-l'an aperçut dans le puits une cavité qui s’ouvrait par un orifice latéral; il s’y engagea et déboucha dans le puits d’un autre propriétaire; au bout de sept jours de marche il parvint dans son pays. Le roi lui dit : « Pour quelle raison revenez-vous les mains vides ? » Il répondit:

« Je n’ai pas eu de chance. » Le roi se recueillit et dit : - _«1ly a à cela certainement quelque cause. » Il convoqua les marchands et les interrogea en leur déclarant que, s’ils avouaient la vérité, ils auraient la vie sauve, mais que ceux qui mentiraient seraient mis à mort. Tous alors avouèrent. On les jeta en prison et on les condamna.

Sien-lan, tout en pleurs, se rendit promptement à la porte du palais et se prosterna la tête contre terre en intercédant pour les coupables. Le roi dit : « Ce serait contraire aux lois. » Sien-l’an intercéda derechef pour eux en disant : « Ces ignorants ne voyaient pas juste; aussi leur conduite ne suffit-elle pas à prouver qu'ils soient coupables; pardonnez-leur comme à des gens qui n'ont pas de discernement. » Le roi loua Sten-lan de sa bonté protectrice; il pardonna aux marchands leur exécrable forfait, mais leur ordonna de rendre Sten-l'an) ses ri- chesses; les marchands dirent tous : « Si Sien-l'an n’était pas un disciple du Buddha, comment aurait-il eu une telle bonté? » Chacun d’eux renoncça à ses joyaux les plus pré- cieux pour les lui rendre. Sien-l’an accepta (seulement) la moitié de chacune de ces offrandes. Les marchands se prosternèrent la tête contre terre et lui dirent : « Grâce à votre bienfaisante influence, notre vie a été sauvée : nous

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désirons que vous preniez tout (ce que nous vous don- nons). » Alors il accepta cela et s’en servit pour rendre au

30 CONTES BOUDDHIQUES (N° 8-9)

lités.

Le roi, ainsi que ses ministres et les gens de son peuple, reçurent tous à l’envi les défenses; les fils eurent de la piété filiale, et les sujets eurent du loyalisme; les dieux du ciel accordèrent une protection éclatante; le royaume fut florissant et la population paisible. Les pays situés

dans les quatre directions se soumirent à une telle vertu

et il n’y eut personne qui ne la célébrât.

Le Buddha dit : « Celui qui en ce temps était Sien-l'an, c'était moi-même. »

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bo- dhisattva pratique la libéralité.

9.

(Trip., VI, 5, p. 53 r°-53 v°.)

Autrefois le Bodhisattva naquit dans la condition de fils d’un maître de maison (1); dès qu’il fut tombé à terre, il dit: « Les êtres vivants ont une foule de maux : c’est moi qui les en délivrerai; ils n’ont pas vu la norme du Buddbha ; ils n’ont pas entendu la sage loi; c’est moi qui ouvrirai leurs oreilles et leurs yeux de manière à dissiper leur cécité et leur surdité; je ferai ainsi qu'ils verront et enten- dront (la Bodhi) sans supérieure, droite et vraie, souverain de tous les saints et principe des sages règles. En faisant

(1) L'expression PU #%£ désigne, d'après les dictionnaires numériques (Trip. de Tôkyô, XXXVII, 1, p. 88 ve), les quatre grandes castes des brahmanes, des Kksatriyas, des vaicakhas et des çüdras. Mais ce n'est pas avec cette valeur qu'elle est employée ici; elle a son sens proprement chinois et désigne un membre de l'aristocratie, c’est-à-dire, une personne appartenant aux quatre catégories de familles qui ont exercé les plus hautes charges publiques. Dans nos contes, la traduction « maître de maison » parait être celle qui rend le mieux l'idée qu'on a en vue.

roi l’or qu’il lui devait; en outre il fit de grandes libéra-.

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 9) 31

des libéralités je les attirerai à moi et il n’y aura personne _ qui ne se soumette et n’obéisse. » Ses parents aux neuf _ degrés furent stupéfaits et dirent : « Nous n'avons jamais

entendu dire que, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, il yait eu un enfant qui se soit ainsi comporté; ce doit être

ei quelque manifestation surnaturelle d’un deva ou d’un

nâga, d’un démon ou d’un génie. Il faut consulter Les sorts à son sujet. » (L'enfant) répondit alors à ses parents : « C'est un grand saint qui revient en moi sous une autre forme; j'ai en moi la faculté spontanée de l’intelligence universelle; je ne suis aucun de tous ces êtres malfaisants (que vous venez d’énumérer); gardez-vous d’en douter. » Après avoir ainsi parlé, il resta silencieux. Ses parents dirent : « Cet enfant est résolu à exercer une bienfaisance aussi vaste que le ciel et que la terre; il ne sera sans doute pas un personnage ordinaire. » Ils donnèrent à l'enfant le nom de P'ou-che Libéralité universelle », Sarvada).

Quand cet enfant eut atteint l’âge de dix ans, il avait entièrement compris tous les livres canoniques du Boud- dhisme et la multitude des sciences laïques; il prit congé de ses parents pour secourir tous les étres et faire la charité à ceux qui étaient dans le dénuement. Ses parents lui dirent : « Nous sommes connus comme étant extrême- ment riches; nous vous autorisons à donner tant que vous voudrez aux pauvres. » (Leur fils) leur répondit : « Cela est insuffisant; je vous demande à devenir cramana. Don- nez-moi un vêtement de religieux, un bol à aumônes et un bâton orné d’étain; c'est par que je secourrai tous les êtres; tel est le vœu que j'ai formé depuis ma nais- sance. » Ses parents, se souvenant du serment qu'il avait fait à sa naissance, ne firent plus d'opposition, et, confor- mément à son vœu, l’autorisèrent à devenir çramana.

En parcourant le monde pour prêcher et convertir, (le jeune homme) passa par un grand royaume; dans ce

32 CONTES BOUDDHIQUES (N° 9)

royaume, il y avait un homme de puissante famille qui, lui aussi, comprenait bien toutes sortes de livres. Il remarqua que P'ou-che avait un extérieur fort majestueux, que l’éclat de sa beauté respléndissait, que son caractère était doux, qu'il était pur comme de l'or divin, qu’il avait toutes les marques d’un saint supérieur et qu’il devien- drait un personnage éminent dans le monde; il dità P'ou- che : « J'ai un désir à vous exprimer; je souhaite qu’il vous satisfasse, à homme saint; j'ai une fille que je voudrais vous donner pour qu’elle soit votre servante. » P’ou-che répondit : « Fort bien. Attendez mon retour. » Il se mit aussitôt en route, et, arrivé sur le rivage de la mer, il monta dans un bateau pour la traverser.

Lorsqu'il eut abordé à l’autre rive, il s’engagea dans les montagnes et arriva dans un endroit inhabité ; il aper- cut de loin une ville d’argent dont les édifices étaient brillants et beaux; il y avait un serpent venimeux qui s’enroulait sept fois autour de la ville et qui avait un corps gros de cent brasses ; quand il vit venir P’ou-che, ildressa la tête en se tournant vers lui; P'ou-che songea : « Get être plein de venin à certainement de mauvaises intentions; je vais mettre en action une bienveillance insurmontable afin de détruire ce venin. En effet la perversité est comme le feu et la bienveillance est comme l’eau ; quand on se sert de l’eau pour éteindre le feu, comment ne l’étein- drait-on pas ? » Alors il s’assit et mit en action la contem- plation de bienveillance en faisant ce vœu : « Que tous les êtres vivants soient promptement délivrés des huit difficultés (1), que leurs cœurs s’éloignent des mauvaises

(1) Les huit difficultés 7\ PE sont les huit conditions dans lesquelles un être vivant ne peut pas voir le Bouddha et entendre la Loi : ce sont d'abord les trois voies mauvaises 5, à savoir : être habitant des enfers, être un animal, être un démon affamé (preta); puis, pour l’homme, ce sont les quatre conditions suivantes : être aveugle, sourd ou muet; avoir l'intelligence et la perspicacité de ce monde: vivre avant ou après un Bouddha; habiter le pays d'Uttarakuru ŸE fH A : enfin, la hui-

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 9) 3%

pensées, qu'ils rencontrent le Buddha, qu'ils voient la Loi. que, avec l'assemblée des çramanas ils puissent être.

informés de la sagesse droite et vraie sans supérieure,

que leur cœur s'ouvre, que leurs souillures soient dé- truites, qu ils voient ce que moi-même je vois. » Quand ik eut mis en action cette contemplation de bienveillance, le- venin du serpent fut détruit; le serpent laissa retomber sa tête et s’endormit; P'ou-che monta sur sa tête et entræ dans la ville; au milieu de la ville se trouvait un génie- céleste qui, en voyant venir P’ou-che, dit tout joyeux : « Depuis longtemps je pensais avec admiration à votre- sainte vertu; en venant maintenant vous promener ici, vous avez accompli mon plus cher désir; je voudrais vous. retenir pendant une saison, soit quatre-vingt-dix jours. ». P'ou-che y consentit; le roi céleste remit alors les affaires. du gouvernement à ses conseillers intimes; lui-même fai- sait des offrandes P'ou-che); du matin jusqu'au soir, pénétré de respect, il recevait l’enseignement que tous les. Buddhas ont donné concernant la noble conduite qui reconnaît l’impermanence, la douleur et le vide, la non-- réalité du corps, et concernant la sage doctrine qui sauve la multitude des êtres. Après avoir ainsi reçu des offrandes- pendant tous les jours d’une saison, P’ou-che se disposa. à se remettre en route. Le roi céleste lui donna comme. cadeau de départ une vraie perle claire comme la lune, en lui disant : « Portez sur vous cette perle qui éclaire à quarante 1 de distance; (dans ce rayon), conformément. à tous les désirs que vous pourrez exprimer, toutes sortes. de joyaux vous arriveront en abondance. Si plus tard vous.

tième condition fâcheuse est, pour un deva, d’être un deva Animitta (?} RE #4 ou, suivant d'autres, un deva Dirghâyus FE = (voyez dict. Æiao ich'eng fa chou). On trouve une autre liste dans la Mahävyutpatti $ 120 : narakâh (enfers); tiryañtah (animaux); pretäh (mânes); dirghäyuso deväh: (dieux à longévité); pratyanta janapadam (pays hors frontière); indriyavai- kalyam (infirmité): mithyâdarçanam (doctrine fausse); tathâgatänâm anut- pâdah (pas de naissance des Tathâgatas). 3

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34 CONTES BOUDDUIQUES (N° 9)

obtenez de devenir Buddha, je souhaite d’être votre dis- ciple pour servir personnellement à vos côtés. » P'ou-che y consentit, puis il poursuivit son chemin. à

Il aperçut une ville d’or jaune dont la belle ornemen- tation dépassait celle de la ville d'argent; il y avait aussi un serpent venimeux qui s’enroulait quatorze fois autour de la ville; son énorme corps était deux fois plus volumineux que celui du premier serpent; iléleva sa tête à plusieurs dizaines de pieds de hauteur; P’ou-che songea derechef à la contemplation de la vaste bienveillance; le serpent perdit aussitôt son venin; il laissa retomber sa tête et s’endormit. P'ou-che monta sur (sa tête) et entra dans la ville ; au milieu se trouvait un homme divin qui, lorsqu'il vit venir P'ou-che, se réjouit et dit: « Depuis longtemps je pensais avec admiration à votre gloire sur- naturelle; ce m'est un grand sujet de joie que vous soyez venu vous promener ici; je désire vous retenir pendant deux saisons, soit cent quatre-vingts jours; je voudrais vous faire continuellement des offrandes; j'espère retenir ici votre personne majestueuse et divine. » P'ou-che accorda son assentiment à cela; il resta pour lui expliquer la loi et la conduite sage qui n’a pas de supérieure. Quand ce fut fini, il prit congé de lui pour se retirer. L'homme divin à son tour lui donna en cadeau de départ une perle divine (en lui disant) : « L’éclat (de cette perle) resplendit à quatre-vingts /i à la ronde ; ce nombre de li se trouvera rempli de toutes les sortes de joyaux que vous pourriez désirer avoir; quand vous aurez obtenu la sagesse, je sou- haite devenir votre disciple et n’avoir personne qui me soit supérieur pour les facultés surnaturelles. » Après avoir recu cette perle divine, P’ou-che se remit en route.

Il apercçut une ville de lieou-li (vaidürya) dont la splen- deur dépassait celle de la ville précédente; il y avait aussi un serpent venimeux dont l'énorme corps était extrêmement grand, il s’enroulait vingt et une fois autour

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 9) 35

de la ville; la tête dressée et le regard irrité, il défendait l'accès de la porte de cette ville. Derechef P'ou-che s’assit, songea profondément à la contemplation de la bienveil- lance universelle, et fit le serment de secourir tous les êtres vivants; le serpent sentit s’épuiser son venin et

laissa retomber la tête; (P'ou-che) monta sur (sa tête) et

entra dans la ville: au milieu se trouvait un homme divin qui se réjouit et qui s'exprima comme l'avaient fait les hommes précédents; il invita P'ou-che à rester pendant trois saisons, souhaitant de lui offrir tout ce qu’il désire- rait; quand ce temps fut terminé, P'ou-che prit congé pour se retirer; son hôte lui donna à son tour en cadeau

- de départ une perle divine (en lui disant) : « L’éclat de cette

perle resplendit à cent soixante !1 à la ronde ; que soit cette perle, toutes sortes de joyaux l’accompagnent et remplissent la superficie qu’elle éclaire; quel que soit votre désir, vous obtiendrez tout ce que vous demanderez; quand vous aurez atteint la sagesse de l'intelligence, droite, correcte et sans supérieure, je désire être votre disciple etavoir la connaissance la plus claire. » P'ou-che lui répon- dit : « Votre souhait sera certainement exaucé. »

Quand P'ou-che eut obtenu ces paroles, il dit : « Voilà qui me suffira pour secourir tous les êtres de leurs misères. » Il se disposa à revenir dans son ancien pays. Tous les dieux nâgas de la mertinrent conseil ensemble et dirent : « Dans notre vaste mer, ce sont précisément ces trois perles qui sont ce que nous avons de plus magnifique; or, ce religieux les possède toutes trois: quelle gloire nous reste-t-11? Mieux vaudrait perdre abso- lument tous nos joyaux que de perdre ces perles. » Alors un dieu de la mer prit la forme d’un homme quelconque

et se présenta devant P'ou-che en lui disant : « J'ai appris que Votre Grâce avait obtenu des joyaux plus beaux que tout ce qui est au monde; puis-je les voir? » P'ou-che les

lui montra, mais le dieu le frappa à la tête et lui prit ces

36 CONTES BOUDDHIQUES (N° 9)

perles. P'ou-che se borna à dire : « J'ai traversé toutes sortes d’obstacles et j'ai franchi la vaste mer pour obtenir ces joyaux dont je désirais me servir pour soulager tous les êtres de leurs misères ; faut-il qu’au contraire je sois dépouillé par ce dieu ? » Il lui dit: « Rendez-moi mes perles, sinon je mets à sec votre mer. » Le dieu de la mer répliqua : « Combien insensée est votre parole ! Cette vaste mer que voici est profonde, étendue et insondable; qui pourrait l’épuiser ? Le soleil qui est au ciel peut périr et le vent violent peut cesser, mais il serait aussi difficile d'épuiser la mer que de détruire l’espace. » P'ou-che dit :

« Autrefois, au temps du Buddha Ting-kouang (Dipam-

kara), j'ai formulé précédemment le souhait d'obtenir la

force de la sagesse qui peut bouleverser toutes les mers,

arracher le Sumeru, ébranler le ciel et la terre et aussi déplacer tous les temples; le Buddha a accédé à mon désir et m'a accordé ce que je souhaitais; maintenant puisque j'ai obtenu (un tel privilège), votre force per- verse, Ô démons, sera comme un fil ou un cheveu; com- ment pourrait-elle faire obstacle à ma puissance correcte et vraie ? » Il expliqua alors les livres saints et dit: « A travers les kalpas innombrables qui se sont passés jusqu'à maintenant, le lait maternel que j'ai bu, les larmes que j'ai versées en me lamentant et le sang qui a coulé de moi quand je mourais, la mer elle-même ne saurait les con- tenir; les tendres affections sont difficiles à rompre, le cycle des naissances et des morts est difficile à arrêter ; cependant j'ai déjà voulu rompre le principe des tendres affections et arrêter les génies de la vie et de la mort; si, en retirant l’eau de la mer pendant la génération actuelle, je ne l’épuise pas, je continuerai à la retirer de généra- tion en génération. » Alors, s’affermissant sur ses deux pieds, il se mit à épuiser l’eau de la mer avec une cale- basse et à la jeter hors de l’enceinte de fer.

Or, un deva nommé P'en-tsing (Pureté universelle)

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 9) 37

entendit de loin parler de lui et, après avoir profondé- ment réfléchi, se dit : « Autrefois, quand j'étais avec le Buddha Ting-kouang (Dipamkara), j'ai entendu précédem- ment dire que cet homme avait obtenu l’exaucement de son souhait et que certainement il deviendrait l’'Honoré du monde et nous sauverait, nous tous les vivants. » Ce

deva alors descendit pour l'aider à retirer l'eau (de la

mer); quand ils en eurent enlevé les huit dixièmes, les dieux de la mer furent effrayés et se dirent : « Qui est cet homme pour avoir un tel pouvoir surnaturel illimité ? Quand cette eau sera épuisée, nos demeures seront rui- nées. » Alors ils produisirent toutes sortes de joyaux et vidèrent tous leurs trésors pour faire des présents à P'ou- che; mais celui-ci refusa en disant : « Je désire seulement avoir mes perles. » Les dieux lui rendirent donc ses perles et P’ou-che leur restitua leur eau; puis il revint dans son pays; tout le long du chemin :il fit la charité : dans tous les lieux qu’il traversa, il n’y eut plus de pauvres gens ; partout dans tous ces royaumes, il n’y eut personne qui ne changeât de conduite; les cinq défenses et les dix actions excellentes(1) devenaient le principe du gouverne-

(1) + . Les dix actions excellentes sont, d’après la Mahâvyutpatti, $ 92, et le XKiao tch'eng fa chou (Trip. de Tôkyô, XXXVII, 3, p.167 v°), les

suivantes :

1. Ne pas tuer Æ #4, prânâtipatäd viratih.

2. Ne pas voler A Ÿ, adattädänäd v. [. Kâyasuëaritam

8. Ne pas se livrer à la débauche Æ Y$, ka- ( (actes du corps 2£) mamithyäcärâd v.

4, Ne pas mentir À % 54, mrsävâdât prati- | viratih.

5. Ne pas tenir de propos enjôleurs Æ% #ÿ $£, pârusyât pr. (s'abstenir de propos A rudes). el (parole 5Æ).

6. N'avoir pas un double langage Æ H paiçunyât pr. (ne pas dire de calomnies).

7. Ne pas injurier À #E À&, sambhinnapralà- | pât pr. (s'abstenir de propos désordonnés). /

38 CONTES BOUDDHIQUES (N° 9-10)

ment du royaume; les prisons étaient ouvertes et il y avait des amnisties générales; la bienfaisance de P’'ou-che s’étendait à tous les êtres vivants ; c’est ainsi qu’il parvint à atteindre à la dignité de Buddha.

Le Buddha dit aux çramanas : « P'ou-che, c'était moi- même ; son père, c'était le roi Po-fan(ÇGudhodana) ; sa mère, c'était ma mère Chü-miao; la fille de l’homme sage, c’est maintenant A’ieou-yi (Gopà). Celui qui étaitalors le génie dans la ville d'argent, c’est présentement Ânanda ; celui qui était dans la ville d’or, c'était Maudgalyâyana; celui qui était dans la ville de lieou-li (vaidürya), c'était Çâriputra. Ainsi, le Boddhisattva, à travers des kalpas multipliés, a fait effort pour pratiquer les quatre sortes de bienfaits et il a formulé avec serment le vœu de secourir tous les êtres. »

Telle est la manière dont la pâramitâ de charité du Bodhisattva exerce la libéralité.

NSA40:

(Trip., VI, 5, p. 53 v°-54 r°.)

Autrefois le Bodhisattva était roi d’un grand royaume ; il se nommait 7 ch'ang-cheou (Dirghâyus); son fils qui devait lui succéder se nommait Tch'ang-cheng (Dirghajâti ?) (1).

8. Ne pas avoir de convoitises A Æ&, abhi-

dhyâäyäh pr.

9. Ne pas se mettre en colère Æ [lf, vyäpadat | III. Manahsutaritam pr. (s’abstenir de vouloir le mal d'autrui). (pensée ff).

10. Se garder des hérésies À 75 H, mithyà- drsteh pr. ]

(1) Dans l'introduction du Kosambi-jâtaka (Fausbôll. 428), les noms du père et du fils sont intervertis.

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 10) 39

Ce roi était bon et pitoyable ; il avait constamment des sentiments compatissants ; il s’affligeait sur les souffrances de tous les êtres et avait fait avec serment le vœu de les sauver ; il s’appliquait au bien sans se lasser; le glaive et le bâton n'étaient pas mis en usage (1); ses ministres et son peuple n'avaient aucune haine contre lui; le vent et la pluie venaient au temps voulu ; les richesses et les cé- réales affluaient en abondance. |

Le petit roi d’un royaume voisin se conduisait avec cruauté et ne connaissait d'autre règle que ses passions et sa perversité; son royaume étant inculte et son peuple étant pauvre, il dit à ses ministres assemblés : « J'ai entendu parler de Tch'ang-cheou; son royaume, riche et prospère, n’est pas éloigné d'ici; (ce roi) a des sentiments de bonté et ne tue pas ; il n’a point préparé d'armes et de cuirasses ; je désire le dépouiller; y réussirai-je? » Tous ses ministres l'ayant approuvé, il mit alors en campagne des guerriers et arriva sur la frontière du grand royaume ; les officiers préposés à la garde extérieure accoururent pour informer le roi de ce qui se passait et lui exprimer leur désir de prendre des mesures de défense.

Tch'ang-cheou tint alors conseil avec ses ministres et leur dit : « Si ce roi est venu, c’est uniquement parce qu'il convoite la population nombreuse et les trésors abon- dants de mon royaume. Or, si je lui livre bataille, je ferai certainement du mal aux vies des gens de mon peuple ; pour un profit personnel, nuire au peuple, c'est le fait d’un homme avide, mais non d’un homme bon; je ne me conduirai point ainsi. » Ses ministres lui dirent tous « Nous nous sommes depuis longtemps exercés aux stra- tagèmes militaires et aux lois de la guerre ; nous vous demandons la permission de détruire nous-mêmes (len- nemi); ne préoccupez point de cela votre sainte pensée. »

(1) On ne punissait perscnne ni de la peine capitale, ni de la baston- nade,

40 CONTES BOUDDHIQUES (N° 10)

Le roi répliqua : « Si nous sommes vainqueurs, ces gens mourront; si nous avons le dessous, c’est nous qui péri- rons. Les soldats (de l'ennemi) et mon propre peuple sont tous des créatures produites et entretenues par le ciel; en <st-il un seul parmi eux qui n’attache du prix à son corps et qui ne tienne à sa vie? Nuire à son peuple pour se sau- ver soi-même, c'est ce qu’un sage ne saurait faire. » Tous des ministres sortirent et se dirent : « Nous avons un prince qui a une bonté céleste; nous ne devons pas le perdre. » Se donnant donc eux-mêmes des chefs pour les <ommander, ils s’opposèrent en armes aux envahisseurs. Tch'ang-cheou s’en aperçut et dit au prince-héritier : -«« Cet (ennemi) convoite mon royaume et vient avec des desseins funestes; à cause de ma seule personne, mes ministres veulent nuire aux vies de mon peuple; si main- 4enant j'abandonne mon royaume, peut-être sauverai-je le “peuple que m'a donné le ciel; cet avis vous paraît-il -sage ? » Le prince-héritier l'ayant approuvé, le père et le fils franchirent la muraille de la ville ; ils changèrent alors -de nom et se cachèrent dans les fourrés de la montagne. Aussitôt après, le roi avide entra dans ce royaume, Les ministres et le peuple, ayant perdu leur ancien prince, étaient semblables à des fils aimants qui ont vu mourir leur père ; ils bondissaient de chagrin, et dans chaque famille il en était ainsi. Le roi avide mit à prix (la per- sonne de l’ancien roi) en promettant mille livres d’or et un million de pièces de monnaie qui le lui livrerait). Tch'ang-cheou était sorti et, s’étant assis sous un arbre au bord de la route, il méditait; il prenait en pitié tous les êtres qui endurent les tourments des naissances et des ‘morts, qui ne s’apercoivent pas de l’impermanence, du néant de la douleur, et de la non-réalité du corps, qui -sont sous le joug de leurs passions et qui souffrent de maux innombrables. Or un brahmane d’un pays lointain avait entendu dire que le roi se plaisait à faire des libéralités

CONTES BOUDDHIQUES (N° 10) 41

et à sauver la vie de tous les êtres; il vint donc de loin pour lui confier sa misère; lui aussi se reposa sous l'arbre; (lui et Tch'ang-cheou) s’interrogèrent mutuellement et se racontèrent l’un à l’autre leur histoire. Le brahmane fut stupéfait et dit ; « O roi céleste, pourquoi vous trouvez- vous dans cette situation? » Tout en larmes il lui exposa ceci : « Je n'ai plus beaucoup d'années à vivre ; c’est pour- quoi j'étais venu vous adresser ma requête dans l’espé- rance que vous me conserveriez ce qui me reste de vie. Puisque, à grand roi, vous avez perdu votre royaume, ma vie est finie. » Alors il se mit à se désoler. Le roi dit « Vous êtes venu pour me confier votre misère; or il s’est trouvé précisément que javais perdu mon royaume et que je ne pouvais vous secourir; n'est-ce pas en effet affli- geant ? » Il essuya les larmes du brahmane et lui dit : « J'ai entendu dire que le nouveau roi avait promis une forte récompense qui me livrerait); prenez ma tête et vous pourrez obtenir ce don considérable. » L'autre répon- dit : « Je ne saurais le faire; je m'inclinais de loin devant votre divine majesté dont la bonté sauve tous les êtres et dont la bienfaisance égale le ciel et la terre; c’est pour- quoi j'ai quitté mon pays dans l'espérance que vous me feriez la grâce de me secourir; mais maintenant, vous m'ordonnez de vous couper la tête; je ne saurais vous obéir. » Le roi dit: « Le corps est un instrument corrup- tible; comment pourrait-on le protéger ? Tout vivant doit mourir; quel est celui qui se conserverait perpétuelle- ment? Si vous ne prenez pas (mon corps), il retournera en poudre. » Le brahmane répondit : «O roi céleste, vous avez une charité divine; puisque vous êtes résolu à sacri- fier votre vie pour sauver ma chétive personne, je désire que, tout en restant les mains libres, vous veniez à ma suite. » Le roi le suivit aussitôt.

Ainsi, l'officier préposé à la porte de la ville le chargea de liens et informa son souverain de ce qui était arrivé.

42 CONTES BOUDDHIQUES (N° 10)

Les gens du royaume, voyant leur (ancien) roi, ébranlaient tout le royaume par leurs cris de douleur. Quant au brah- mane, il reçut sa récompense. Le roi avide ordonna de tuer {l’ancien roi) en le brülant vif à un carrefour de quatre chemins. Ses ministres lui déclarèrent que, puis- que leur ancien prince était près de périr, ils deman- daient la permission de préparer un petit repas pour l'offrir à l’âme du mort. Le roi avide y consentit. Tous les, fonctionnaires et les gens du peuple se lamentaient et obstruaient les chemins; ils bondissaient ou se tordaient (de douleur) et il n’était aucun d’eux qui n’invoquât le ciel.

De son côté, le prince-héritier Tch'ang-cheng, se fai- sant passer pour un marchand de bois de chauffage, était venuse placer devant son père; quand celui-ci l’aperçut,il leva les yeux au ciel et dit : « Contrevenir aux instructions que vous a laissées votre père, nourrir des sentiments méchants et funestes, vous concentrer dans une haine in- tense et vous exposer à des malheurs qui dureront dix mille années, ce n’est point le fait d’un fils pieux, L'effet favorable que produit la grande bienfaisance des quatre sortes (1) pratiquée par tous les Buddhas a une vertu qui enveloppe le ciel et la terre; pour moi, telle est la voie que j'ai suivie et j'ai sacrifié ma personne pour sauver les êtres; Je crains cependant de n'avoir pas réussi à agir, même dans une faible mesure, comme le veut la pitié filiale. À combien plus forte raison (n’agissez-vous pas avec pitié filiale) si vous vous vengez cruellement d’un ennemi. Ne pas trangresser mes ordres, c'est ce qu'on peut appeler de la pitié filiale (2). » Le fils, ne pouvant supporter de voir son père mourir, retourna au plus pro- fond des montagnes.

() CL-p. 12; n.2. (2) Ainsi la dernière recommandation du roi à son fils est de renoncer à lout désir de vengeance.

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 10) 43

Le roi mourut. Le prince-héritier cria de chagrin tant que le sang lui coula de la bouche ; il dit : « Quoique, au moment de mourir, mon père m'ait recommandé une absolue bonté, je contreviendrai certainement à ses ordres et je ferai périr cet être pervers. » Il alla donc se louer comme serviteur à gages et cultiva des légumes pour un ministre ; ce ministre étant allé par hasard se promener dans son jardin, remarqua que ses légumes étaient fort beaux ; comme il en demandait la raison, le surveillant du jardin lui répondit : « Au marché, j'ai loué les services d'un homme qui s’entend merveilleusement à la culture potagère. » Le ministre fit venir (le prince) et lui demanda : « Est-ce tout ce que vous savez faire ? » Il répondit : « Qu'il s'agisse de quelque habileté professionnelle que ce soit, je la possède plus que personne. » Le ministre invita Le roi diner) et ordonna (au prince) de préparer le repas qui fut supérieur à ce que faisait le chef des

cuisines du palais. Le roi demanda : « Qui a préparé

cette nourriture? » Le ministre révéla ce qui en était. Le roi prit aussitôt (le prince) à son service et en fit l'inten- dant de sa cuisine. Comme il réussissait en tout, le roi le promut au rang de ministre intime et lui dit : « Le fils de Tch’ang-cheou est mon ennemi juré; je vous prends pour me protéger contre lui. » L'autre y consentit. Le roi lui ayant demandé s’il aimait chasser, (le prince) répondit qu’il l’aimait. Le roi sortit donc à la chasse et, en galopant à la poursuite du gibier, il se sépara de son escorte; il se trouva seul avec Tch'ang-cheng pendant trois jours dans la montagne et il en arriva à souffrir de la faim; il détacha son épée qu’il remit à Tch'ang-cheng, puis il appuya sa tête sur les genoux de ce dernier et s’endormit. Tch'ang-cheng dit : « Maintenant, ne vous ai- je pas en mon pouvoir? » Il dégaina donc l'épée pour lui couper la tête; mais soudain il se rappela la parole de son père : « Celui qui viole les ordres de son père

44 CONTES BOUDDHIQUES (N° 10)

manque de piété filiale, » Il replaça l'épée dans son four- reau et renonça à son projet. Le roi s'éveilla et dit : « Je viens de rêver que T'ch'ang-cheng voulait me couper la tête. Qu'est-ce que cela signifie ? » (Le prince) répondit : « Dans ces montagnes, il y a de puissants démons qui se plaisent à causer des hallucinations de fièvre ; puisque je vous garde, qu’avez-vous à craindre? » Le roi se remit à dormir. Il en fut ainsi par trois fois; enfin (le prince) jeta l'épée en disant : « Par égard pour mon bon père, je vous fais grâce. » Le roi s’éveilla et dit : « J'ai rêvé que Tch'ang-cheng me faisait grâce. » Le prince-héritier répondit : « T'ch'ang-cheng n’est autre que moi. En son- geant à mon père, j'ai poursuivi ma vengeance jusqu à maintenant. Au moment de mourir, mon père m'avait laissé de sa propre bouche des recommandations de bonté; il m'avait engagé à imiter la conduite de tous les _Buddhas qui ont supporté les injures et rendu le bien pour le mal; mais moi, animé de dispositions fort insen- sées, je voulais vous rendre le mal au double. Par trois fois cependant j'ai pensé aux recommandations de mon père, et par trois fois j'ai lâché l’épée. Je désire, Ô grand roi, que vous me fassiez promptement périr afin de sup- primer de graves maux; en effet, quand le corps est mort et que l’âme s’est transportée ailleurs, les pensées per- verses ne se produisent plus. » Le roi se repentit de ses fautes et dit : « J’ai été cruel et n’ai pas fait de distinction entre le bien et le mal; votre père défunt agissait d’une manière élevée et parfaitement intègre; il a perdu son royaume, mais n'a pas porté atteinte à sa conduite. Ne doit-il pas être appelé un saint supérieur? Vous avez su maintenir dans toute sa perfection la conduite paternelle; ne devez-vous pas être appelé un fils doué de piété filiale? J'étais un loup et je détruisais les êtres pour m’assouvir momentanément. Maintenant ma vie était entre vos mains; vous m'avez pardonné et ne m'avez pas mis à mort. Com-

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 10) 45

ment, dans la suite, pourrais-je m’opposer à vous? Je désirerais maintenant retourner dans le royaume, mais quel chemin prendre ? » Le prince dit : « Si nous avons perdu notre route, c'est moi qui l’ai voulu. » Il emmena le roi hors de la forêt et ils retrouvèrent la foule des offi- ciers. Le roi dit à ceux-ci : « Connaissez-vous Tch'ang- cheng? » Tous dirent qu’ils ne le connaissaient pas. Le roi reprit : « Voici Tch'ang-cheng; maintenant je lui rends son royaume et je retourne dans mon ancien pays. Doré- navant nous serons deux frères et nous mettrons en commun nos bonheurs et nos malheurs. »

Le jour le prince-héritier monta sur le trône, tous les habitants éprouvaient simultanément de l’affliction et de la joie, et tous lui souhaitaient une longue vie. Le roi avide retourna dans son pays et (les deux souverains) se firent l’un à l’autre des présents, en sorte qu’il y eut une florissante paix. |

Le Buddha dit aux bhiksus : «Celui qui, en ce temps, était le roi Tch'ang-cheou, c'était moi-même; le prince- héritier, c'était Ânanda : le roi avide, c'était Devadatta ; Devadatta nourrissait des desseins funestes à mon égard de génération en génération, mais chaque fois j'y échappais. Ânanda et Devadatta n'avaient point d’animo- sité l'un contre l’autre; c’est pourquoi ils ne se firent pas de mal. De génération en génération, j'ai supporté ce qui était insupportable; j’ai dominé mes sentiments et main- tenu fermes mes actes; c’est pourquoi maintenant jai obtenu la dignité de Buddha et suis vénérable pour les trois mondes. » |

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

CHAPITRE II

NPCFE:

(rip, NE, 5; pe 5h°v.)

Sütra du roi Po-ye.

Autrefois le roi du royaume de Po-lo-nai (Varânasi, Bénarès) se nommait Po-ye ; il gouvernait son royaume avec bonté ; les boucliers et les lances étaient négligés ; les bâtons et les verges étaient supprimés ; les prisons et les geôles tombaient en ruines ; personne ne poussait des cris ou des gémissements sur les routes; tous les êtres avaient ce dont ils avaient besoin; le royaume était pros- père et la population florissante. Tous les dieux louaient la bonté (de ce roi). La ville royale avait quatre cents lr en long et en large et elle avait un pourtour de seize cents /1; or le roi donnait chaque jour à manger aux gens qui se trouvaient dans cette ville et tous étaient satisfaits.

Un roi voisin apprit que ce royaume était prospère et que toutes les calamités y avaient disparu; il tint alors conseil avec ses ministres et dit: « Ce royaume est pros- père ; la population, fort nombreuse, y est riche et heu- reuse ; je désire m'en emparer; si j'y vais, certainement je serai vainqueur. » Ses ministres et ses flatteurs lui dirent tous : « C’est avec joie que nous nous conforme-

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 11) 47

rons aux désirs de Votre Majesté. » Il mit donc des troupes en campagne et arriva dans le royaume du roi bon.

Quand les ministres de ce royaume furent informés de ce qui se passait, ils voulurent résister, mais le roi bon leur dit avec affliction : « Ce serait, à cause de ma seule personne, faire périr des millions d'hommes du peuple, et, parce que je tiendrais à ma seule vie, mettre en péril celles de millions d'hommes du peuple ; pourvu que j'aie deux repas par jour pour ma bouche et quelques vête- ments pour mon corps, qu'aurais-je à réclamer à mon époque ? pourquoi renoncerais-je à la bonté semblable au ciel printanier pour adopter une férocité de loup? j'aime- rais mieux quitter cette vie qui dure le temps d’une géné- ration plutôt que d’abandonner ma grande résolution. Traiter les autres comme soi-même et assurer le calme de tous les êtres, c’est en cela que consiste la bonté cé- leste. » Il eut recours à un artifice et dit à ses ministres : « Que chacun de vous se retire; demain nous délibére- rons de nouveau. » Pendant la nuit, il franchit la muraille et s'enfuit. Il s'engagea dans la montagne et s’assit sous un arbre.

Survint un brahmane, âgé de soixante ans, qui demanda au roi: « Ce roi du royaume bon a-t-il dix mille félicités et se porte-t-il bien? » « Il est mort », répondit l’autre. En entendant cette réponse, le brahmane tomba étendu à terre en s’abandonnant à une profonde douleur. Le roi lui demanda : « Pourquoi votre chagrin est-il si extrême ? » Il répliqua : « J'avais entendu dire que ce roi avait une bonté qui s’étendait à tous les êtres, que sa bienfaisance était comme celle du souverain Çakra; c’est pourquoi j'accourais pour lui confier ma destinée; maintenant qu'il est mort, ma vieillesse est privée de toute ressource. » Le roi dit : « Ce roi bon n’est autre que moi; un roi voi- sin, ayant appris que mon royaume était prospère, que mon peuple était florissant et que mes richesses étaient

48 CONTES BOUDDHIQUES (N°11)

.

abondantes, a donné à ses guerriers un ordre aux termes duquel celui qui prendra ma tête recevra en récompense mille serviteurs et mille servantes, mille chevaux, mille bœufs, mille livres d’or et mille livres d'argent; prenez maintenant ma tête; mon diadème d'or et mon épée vous serviront à prouver (que c'est bien moi que vous avez tué); puis rendez-vous auprès de ce roi ; il vous donnera d’am- ples récompenses qui seront une fortune transmissible à vos descendants et mon cœur s’en réjouira. » Le brah- mane répliqua : « Ce serait par manque de bonté agir contrairement à la sagesse; j'aimerais mieux mourir que d'agir ainsi. » Le roi dit: « Ce vieillard se fiait sur moi pour vivre et je suis cause qu’il est dans la misère ; main- tenant je vous ferai don de ma tête sans que vous ayez à commettre un crime pour cela. » Il se leva, se prosterna dans les dix directions de l’espace et, en versant des pleurs, formula ce vœu : « Tous les êtres qui sont en péril, puissé-je leur procurer le calme : tous ceux qui tournent le dos à la vérité pour se diriger vers l'erreur, puissé-je les engager à confier leur vie aux trois Vénérables. Main- tenant avec ma tête je vous sauve de la misère tout en fai- sant en sorte que vous ne commettiez aucun crime. » Tirant donc son épée, il se fit périr afin de tirer de diffi- culté cet autre homme.

Le brahmane prit la tête, le diadème et l’épée et se rendit auprès de l’autre roi; celui-ci demanda aux anciens ministres : « Le roi bon était de force à tenir tête à mille hommes ; or, voici quelqu'un qui s’est emparé de lui. » Les anciens ministres tombèrent à la renverse pénétrés de douleur; leur chagrin était tel qu'aucun d’eux ne put répondre. Le brahmane lui-même fut alors interrogé et raconta tout ce qui s'était passé ; les gens du peuple par millions bondissaient d’affliction sur la route et se lamen- taient dans les rues ; les uns avaient des crachements de sang ; d’autres perdaient le souffle et avaient l’aspect de

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 11-12) 49

cadavres. L'autre roi, ainsi que ses ministres et ses guer- riers, tous grands et petits, poussaient des gémissements et des cris; le roi leva les yeux au ciel et dit en soupirant profondément : « J'ai agi contrairement à la raison; j'ai causé la mort d'un homme dont la bonté était comme le ciel. » Il prit le corps et la tête du roi bon et les rejoignit, puis il recouvrit de feuilles d’or toute sa personne et l’assit au haut de la salle; il lui fit jouer pendant trente-deux ans le rôle de Fils du Ciel; ensuite il mit sur le trône royal le fils (du roi bon); tous les rois voisins lui témoignèrent une affection filiale. Quant au roi bon, après avoir terminé sa vie, il était en haut parmi les devas.

Le Buddha dit aux bhiksus : « Le roi bon, c'était moi- même ; le roi voisin, c'était Maudgalyäyana. Tous les mi- nistres de ce royaume, ce sont aujourd'hui les bhiksus. »

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

N°49;

CETIpSAN ED. p: 901)

Sûtra du roi de Varänasi.

Autrefois le prince héritier, fils du roi du royaume de Po-lo-nai (Varânasi, Bénarès), se nommait Æia-lan ; il . 1 ?

avait un frère cadet. Quand mourut le roi, père de ces

deux frères, ceux-ci se cédèrent l’un à l’autre le royaume , ,

et aucun d’eux ne voulait monter sur le trône. Le frère

aîné emmena sa femme et alla se cacher dans la montagne

pour y étudier la sagesse. Il se fixa au bord d’une rivière.

Or, en ce temps, il y avait un criminel d'un pays étranger

qui avait été condamné légalement à avoir les mains et 4

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50 CONTES BOUDDHIQUES (N° 12)

les pieds coupés, le nez et les oreilles tranchés, puis à être abandonné au courant de l’eau dans un bateau pourri; ce criminel appelait le ciel à son aide; le sage l’entendit et, pénétré de tristesse, 1l dit avec affliction : « Qui est cet homme? Ses tourments sont extrêmes. Celui qui a une grande bienfaisance traite les autres comme soi-méme et risque sa propre vie pour tirer hors de danger tous les êtres ; telle est la conduite que tient l’homme supérieur (mahâsattva). » Il se jeta dans la rivière ; dispersant les flots et coupant le courant, il amena le bateau jusqu’au rivage ; il prit ensuite (le criminel) sur son dos et revint dans sa demeure ; il déploya tous ses efforts pour bien nourrir et protéger cet homme dont les blessures gué- rirent et dont la vie fut sauvée; pendant quatre années consécutives, ses soins empressés ne se relâchèrent pas. Sa femme était une débauchée qui ne reculait devant rien; elle entretint des rapports avec ce criminel, puis, projetant de tuer son mari, elle lui dit ; « Tuez-le et je demeurerai avec vous. » Le criminel répondit : « Cet homme est un sage; comment pourrais-je le tuer? » Comme la femme insistait, le criminel lui dit : « Je n’ai ni mains n' pieds et je ne puis le tuer. » La femme répli- qua : « Restez donc ici, j y aviserai moi-même. » Elle pré- tendit faussement avoir mal à la tête et dit à son mari : « Ce mal est sans doute causé par quelque génie de la montagne; comme je désire m'en délivrer, je vous sui- vrai demain pour faire des prières à l'effet d'obtenir le bonheur. » Son mari l’approuva complètement. Le lende- main, ils s'en allèrent ensemble et gravirent une haute montagne dont les quatre côtés se dressaient comme des murs à quarante /1 de hauteur; à voir (ces précipices), tout le Jmonde aurait été frappé de crainte. La femme dit : « D’après les règles magiques, il faut que vous vous teniez debout, le visage tourné vers le soleil; moi cependant je ferai le sacrifice. » Le mari se tourna donc vers le soleil;

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 12) 51

sa femme feignit de tourner autour de lui plusieurs fois, puis le poussa et le fit tomber du haut de la montagne. A mi-hauteur se trouvait un arbre dont le feuillage était épais et moelleux; le sage s’accrocha à une de ses branches et put s'arrêter ; il subsista en mangeant des fruits de l'arbre qui étaient doux et bons ; or, à côté de l'arbre il y avait un alligator (1) qui, lui aussi, venait chaque jour man- ger de ces fruits (2); en apercevant un homme sur l'arbre, il eut peur et n’osa plus venir; après avoir souffert de la

faim pendant cinq jours, il se décida à braver le danger

pour aller prendre des fruits ; comme l’homme et la bête ne se faisaient aucun mal l’un à l’autre, ils se rapprochè- rent; le sage bondit alors à cheval sur lalligator qui, effrayé, sauta en bas ; grâce à la protection des devas et des génies, tous deux n’eurent aucun mal. (Le sage) retourna alors dans son ancien royaume et le frère cadet céda aus- sitôt le trône à son aîné. |

Le frère aîné, par sa grande bienveillance qui traitait les autres comme il se serait traité lui-même, secourut tous les êtres vivants; quand il gouvernait en roi son pays, il répandait ses libéralités dès le lever du soleil; à qua- rante {1 à la ronde, les hommes avaient à leur disposition des chars, des chevaux, des joyaux de toutes sortes et des aliments; à l’est, à l’ouest, au sud et au nord ses bons soins s’exerçaient de la sorte. La renommée du roi s’éten- dait partout ; dans les dix régions de l’espace, on louait sa vertu. Son (ancienne) épouse, pensant que son (premier) mari était mort et que personne dans le royaume ne la reconnaîtrait, prit sur son dos son mari amputé et entra dans le pays ; elle exposa qu’elle formait avec lui un mé- nage régulier, mais que, par suite du trouble et du malheur des temps, le corps (de son mari) avait été mutilé; comp- tant sur la bienfaisance compatissante du roi, elle venait

(1) « Une tortue », dit l’édition de Corée. (2) Cf. Culla-paduma-jâtaka (The Jâtaka, vol. IT, trad. Rouse, p. 83).

52 CONTES BOUDDHIQUES (N° 12)

demander l’aumône. Les gens du pays la louèrent d’avoir agi ainsi et lui donnèrent ce conseil : « Le roi céleste exerce universellement ses soins bienveillants qui s’éten- dent à tous les êtres vivants; demain il doit sortir par la porte de l'Est pour répandre ses libéralités ; présentez- vous alors devant lui; il appréciera votre belle conduite et vous récompensera sans doute amplement. » Le lende- main donc, elle demanda l’aumône au roi; celui-ci garda le silence et la reconnut; puis il raconta toute l’histoire

de sa femme à ses ministres assemblés ; un des ministres

dit : «Il faut la brûler. » Un autre dit : « Il faut la décapi- ter. » Le ministre suprême de la justice dit : « Il n’y a pas de crime plus grand que celui qui consiste à s'éloigner du bien pour aller vers le mal, car c’est agir contraire- ment à la raison. Il faut clouer cet homme pervers et le fixer sur le dos de cette femme séductrice de manière qu’elle le porte toujours sur elle (1). » Les ministres assem- blés dirent tous : « Très bien! Traiter (ces gens) de la facon qu'ils ont aimée, c'est ce qui est sage. » Le roi con- vertit son peuple par les dix actions excellentes (2) et il n'y eut personne qui ne s'en réjouit. Le roi, ses ministres et son peuple, quand leur vie fut finie, naquirent en haut parmi les devas. Quant au criminel et à la femme, après leur mort ils entrèrent dans les enfers.

Le Buddha dit aux bhiksus : « Le roi d’alors, c’est moi- même; le criminel, c’est Devadatta ; la femme, c’est la fille de Houai-p'an. »

Telle est la manière dont le Bodhisattva pratique la libéralité.

(1) Dans le Culla-paduma-jâtaka, la femme s'était présentée en appor- tant l'infirme dans une corbeille placée sur sa tête ; le roi, son premier mari, décida que, comme punition, la corbeille serait fixée à sa tête si solidement qu’elle ne pourrait l'enlever; puis on plaça l’infirme dans la corbeille et on les chassa hors du royaume (The Jâtaka, vol. II, tr. Rouse, p. 85).

(2) CE D 97) nm CE.

CONTES BOUDDHIQUES (N° 13) 53

NOT:

(Trip, VI, 5, p. 55 r°-55 ve.) Sûtra du roi Sa-ho-lan.

Il y avait autrefois le roi d’un royaume qui se nommait Sa-ho-lan (Sarvadâna), ce qui signifie « Libéralité univer- selle ». Toutes les fois qu’on lui demandait quelque chose, il ne résistait point au désir qu’on lui exprimait; telle était sa libéralité. La réputation de ce roi s’était répandue dans les huit directions de l’espace et il n’était personne qui n'en fût informé.

Un jour, Wen-fchou-che-li (Mañjuçri) voulut aller le mettre à l'épreuve ; il se transforma en un jeune brahmane qui, venant d'un pays étranger, se rendit à la porte du palais du roi et dit au gardien de la porte : « Je suis venu de loin dans le désir de voir le grand roi. » Le gardien de la porte ayant annoncé cela, le roi, très joyeux, sortit à sa rencontre comme un fils qui aperçoit son père ; il s’avança pour lui rendre hommage, puis l’invita à s'asseoir; il interrogea ce religieux, lui demandant d’où il venait, et s’informant si, en s’exposant à un tel voyage, il avait pu éviter la fatigue. L’ascète lui dit : « Me trouvant dans un pays étranger, j'ai entendu parler des actions méritoires de Votre Majesté; c’est pourquoi je suis venu vous voir; maintenant je désire vous demander de me donner quelque chose. » Le roi répondit : « C’est fort bien. Quel que soit votre désir, n’ayez ni hésitation ni embarras à le formu- ler, car mon nom est « Libéralité universelle ». Que dési- rez-vous me demander? » Le brahmane dit : «Je nai besoin de rien d’autre sinon d’avoir votre personne, Ô rol, pour que vous soyez mon esclave, et d’avoir votre

54 CONTES BOUDDHIQUES (N° 13)

femme, à roi, pour qu’elle soit ma servante. Si vous pou- vez m'accorder cela, partez immédiatement avec moi. » Le roi fut extrêmement joyeux et répliqua : « C’est fort bien. Dès maintenant ma personne vous est certainement acquise et je désire qu’elle vous appartiénne, à religieux, pour que j'exécute vos ordres ; quant à ma femme, elle est la fille du roi d’un grand royaume; il faut que j'aille l’interroger. »

Alors donc le roi rentra chez lui pour dire à sa femme : « Maintenant il y a un religieux jeune et beau qui est venu d’un pays lointain et qui demande à avoir ma per- sonne pour que je lui serve d’esclave; en outre, il désire en même temps vous avoir pour que vous soyez sa ser- vante. Que voulez-vous faire ? » La reine lui demanda : « roi, qu’avez-vous vous-même répondu? » Le roi dit: « J'ai consenti à être son esclave ; mais je n'ai pas encore consenti en ce qui vous concernait. » La reine reprit alors : « En m’abandonnant ainsi, Ô roi, vous vous assu- reriez seul un avantage et vous ne songeriez pas à mon propre salut. » Aussitôt donc la femme sortit à la suite du roi et dit au religieux : « Je désire pouvoir mettre ma personne à vos ordres, Ô religieux. »

Le brahmane dit alors derechef au roi : « Considérez si votre résolution est bien arrêtée; je veux maintenant partir. » Le roi répondit au religieux: « Depuis ma nais- sance je pratique la libéralité sans m'en être jamais re- penti. Je vous suivrai. » L’ascète reprit : « En me suivant, vous devez tous deux marcher pieds nus; vous ne sau- riez mettre des chaussures, car il faut que vous vous conformiez à la règle imposée aux esclaves; nul d’entre eux n'a le droit de protéger (ses pieds). » Le roi et sa femme donnèrent leur consentement en disant qu’ils obéis- saient à l’ordre de leur maïître et qu'ils n'oseraient pas contrevenir à ses injonctions. Puis le brahmane, emme- nant avec lui son esclave et sa servante, se mit en route

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 43) 55

et partit. Alors Wen-fchou-che-li (Mañjuçri) remplaça mi- raculeusement le roi et sa femme par des personnages qui dirigèrent les affaires du royaume en sorte que tout se passa comme auparavant. |

La femme du roi était la fille du roi d’un grand royaume; elle était d'une beauté sans égale ; ses mains et ses pieds étaient délicats ; elle était née et avait grandi au fond du palais et n’avait pas l'habitude du froid et des souffrances: en outre elle était enceinte et sa grossesse datait de plu- sieurs mois; comme elle suivait à pied son maître, son corps entier devint douloureux; la plante de ses pieds se blessa et se déchira et elle ne put plus avancer; l'excès de sa souffrance la fit rester en arrière. Alors le brahmane revint sur ses pas et l’injuria en lui disant : « Vous êtes maintenant une servante et vous devez vous soumettre à la Loi des servantes; il vous faut renoncer à votre élégance d'autrefois. » La femme, se prosternant à deux genoux, répondit : « Je ne me permettrais pas d’agir ainsi; mais, me trouvant un peu épuisée, je me suis arrêtée pour me reposer. » Il lui dit avec rudesse : « Venez promptement et suivez-moi en restant tout près de moi. »

Continuant sa route, le brahmane arriva sur la place du marché d'un royaume et vendit séparément son esclave et sa servante ; 1l les donna à deux maîtres qui demeuraient à plusieurs li de distance l’un de l’autre. Or, le maitre de maison qui avait acheté cet esclave le chargea de garder cette habitation (1) en lui recommandant d’exiger et de percevoir une taxe de tous ceux qui voudraient faire un enterrement et de ne pas les laisser agir à leur guise. En ce même temps, la femme du maître de qui dépendait la

servante était fort jalouse ; du matin au soir elle forçait

celle-ci à travailler sans jamais lui laisser de répit. Au

(1) #f æ . Ce terme est fort vague ; la suite du récit prouve qu'il s'agit d'un domaine qui servait de lieu de sépulture.

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56 CONTES BOUDDHIQUES (N° 13)

bout de quelques jours, la servante accoucha et l'enfant qu’elle mit au monde était un fils. L’épouse dit avec irri- tation : « Vous êtes une servante à mes ordres; com- ment vous permettez-vous d’avoir ce fils ? prenez-le et tuez-le. » ;

Se conformant aux ordres de sa maîtresse, elle tua son fils ; puis elle le prit pour l’enterrer et se rendit à l'endroit se trouvait l’esclave. Quand ils furent en présence l’un de l’autre, elle lui dit : « J’ai mis au monde un fils, mais aujourd’hui il est mort; bien que je n’apporte point d’ar- gent, puis-je obtenir de l’enterrer quoique en vous faisant tort? » L’esclave répliqua : « Mon maître est très strict; s’il venait à apprendre cela, il m’infligerait un châtiment qui ne serait pas léger. Femme, emportez au plus vite (ce cadavre) et cherchez quelque autre lieu, car vous ne sau- riez rester ici. » Quoique le roi et sa femme fussent en présence l’un de l’autre, ils ne parlèrent point de leurs souffrances et aucun d'eux n’éprouva de haine.

Un instant après qu’ils eurent échangé ces propos, tout | devint confus comme dans un songe; le roi et sa femme i revinrent spontanément dans leur royaume et dans leur palais ; ils se trouvèrent assis au haut de la salle princi- | pale exactement comme ils l’étaient naguère ; la foule des ministres et des belles femmes du harem était tout entière comme par le passé; le prince-héritier que la reine avait mis au monde était lui aussi redevenu vivant spontanément. Le roi et la reine se demandaient en eux- mêmes comment cela avait pu se produire.

Or, Wen-ichou-che-ti (Mañjucri), assis au haut des airs sur une fleur de lotus faite des sept substances précieuses, rendit visible la forme de sa personne et loua (le roi et la reine) en disant : « C’est fort bien. Voici donc à quel point de perfection a atteint votre libéralité! » Le roi et sa femme sautèrent de joie et s’avancèrent pour adorer Wen-lchou-che-li qui leur expliqua la doctrine des livres

CONTES BOUDDHIQUES (N° 13-14) 57

saints ; le sol des trois mille ksetras (1) en fut grandement ébranlé ; les habitants du royaume entier conçurent la pensée de la sagesse sans supérieure, droite et vraie. Le roi et sa femme en ce moment même obtinrent la patience qui arrive à faire que les dharmas ne se produisent pas (anutpâda dharmaksänti (2).)

Le Buddha dit à Ânanda : « Celui qui en ce temps était le roi, c’est moi-même ; sa femme, c’est X’reou-yi (Gop) ; celui qui en ce temps était le prince héritier, c’est aujour- d’hui Lo-yun (Rahula). »

Le Buddha dit: « O Ânanda, telle est la façon dont j'ai pratiqué la libéralité dans mes existences antérieures ; pour le bien de tous les hommes, je n'ai pas épargné ma personne et, pendant des kalpas innombrables, je n’en ai éprouvé aucun regret. Ne me glorifiant de rien et n’espé- rant rien, j'ai produit par moi-même l'intelligence cor- recte. » j

Telle est la manière dont la pâramitâ de charité du Bodhisattva exerce la libéralité.

414.

(Lrip.. NI, 5, D: 514-0810).

(Ces pages contiennent l’histoire du prince Sudâna; nous avons jugé inutile de les traduire puisque nous donnons plus loin le sûtra entier du prince Sudâna.)

1) = + Æ] +. Cette expression désigne les 3.000 chilioscomes. (2) Sur la valeur de cette expression, voyez Cikshâsamukkaya, éd. Bendall, p. 212, 3, et Dharma samgraha, p. 63 (CVIT).

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CHAPITRE III

NT:

CÉRIP NE D D ES NS)

Voici ce que j'ai entendu raconter : une fois, le Buddha se trouvait dans le royaume de Chü-wei (Grâvasti), dans le Jetavana, dans le jardin d’Anâthapindada. Le Buddha dit aux bhiksus : Autrefois il y avait un roi nommé Æo-mo (doux et silencieux); ce roi se conduisait avec bonté et équité; il aimait le peuple comme s'il eût été son enfant; il gouvernait son royaume en appliquant des lois justes et il n'était personne de son peuple qui eût de la haine contre | lui; son royaume était vaste; chacun s’y occupait de ce #4 qui le concernait. Ce roi avait constamment des senti- | ments de bienveillance et songeait avec compassion à la multitude des êtres vivants ; il s’affligeait de leur stupidité et de leurs erreurs qui faisait que, dans leur folie, ils cau- saient leur propre perte; il recherchait et conservait les principes de la sagesse et se plaisait à ne rien ignorer; il avait pitié de tous les êtres et les protégeait comme le fait Cakra, souverain des devas. Le meurtre, le vol, la dé- bauche, la fourberie, la calomnie, le mensonge, les dis- cours artificieux, la jalousie, la colère, toutes ces mauvaises choses n'avaient laissé aucune trace dans son cœur. Il

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 15) 59

témoignait de la piété filiale et de l’obéissance à son père

et à sa mère, il respectait et il aimait ses parents aux neuf degrés. Il recherchait les sages et honorait les

‘hommes saints ; il croyait au Buddha, il croyait à la Loi, il

croyait aux paroles des çramanas; il croyait que le bien est récompensé par le bonheur et que le mal est puni par le malheur. En observant les règles claires des dix actions excellentes (1) qui sont sincères et bien ordonnées, il

-gouvernait sa propre conduite; il avait donné des ordres

pressants à toutes ses femmes, depuis la reine jusqu’à la

plus humble concubine, pour que toutes à l’envi s’appli-

quassent au bien; il avait adressé des proclamations aux officiers et au peuple de ses possessions dans les quatre directions de l’espace pour que tous, grands et petits, portassent sur eux ces instructions et les récitassent et que leur cœur les mit en pratique.

Il arriva que, dans le royaume, un pauvre homme était dans une misère qu'il ne pouvait plus supporter; à bout de ressources, il fit un vol; le propriétaire du bien volé se saisit de lui et l’emmena pour exposer l'affaire au roi;

“celui-ci demanda : « Avez-vous volé ? » Le voleur répon-

dit qu'il avait en effet volé. « Pourquoi, reprit le roi, avez- vous volé? » Le voleur répliqua : « J'étais réellement dans une affreuse misère et je n'avais plus de quoi vivre ; c’est pourquoi, violant vos lois saintes et claires, j'ai marché dans le feu et j'ai commis un vol. » Le roi, pénétré de compassion, le loua de sa parfaite sincérité, et, tout

confus, il se Sentit honteux; il dit en poussant un profond

soupir : « S'il y a dans le peuple des gens qui souffrent de la faim, c’ést moi qui les ai affamés; s’il y a dans le peuple des gens qui souffrent du froid, c'est moi qui les ai dépouillés de leurs vêtements. » Il ajouta : « Ma situa- tion est telle que je puis faire en sorte que personne du

(PCT: p IE LR

60 CONTES BOUDDHIQUES (N° 15)

royaume ne soit dans la misère; c'est de moi seul que dépendent les souffrances ou les jouissances du peuple. » Alors donc il accorda une amnistie générale à son royaume; il sortit tous les objets précieux qu’il avait dans ses maga- sins et en fit des libéralités; les hommeés qui étaient épuisés par la faim et par la soif, il les fit boire et manger; ceux qui avaient froid, il les vêtit; ceux qui étaient malades, il leur donna des remèdes; champs, jardins, habitations, or, argent, perles rondes et perles irrégu- lières, de tout cela chacun eut tant qu’il en demanda; les oiseaux qui volent, les quadrupèdes qui marchent et jus- qu'à la multitude des insectes eurent aussi tout ce qu'ils aimaient en fait de céréales des cinq sortes et d’herbes.

A partir du moment le roi eut fait ces libéralités, le royaume fut prospère et le peuple vécut dans l’aisance; les gens s'entraînaient les uns les autres vers la sagesse; dans le peuple personne ne tua plus, ni ne déroba le bien d'autrui, ni ne commit des débauches avec la femme d'autrui, ni ne fut fourbe, ou calomniateur, ou menteur, ou artificieux dans son langage, ou jaloux, ou colère; tous ces sentiments méchants et bornés se calmèrent et dispa- rurent. Tous les hommes crurent au Buddha, crurent à la Loi, crurent aux çramanas ; ils crurent que celui qui fait le bien obtient du bonheur, que celui qui pratique le mal reçoit le malheur; le royaume entier fut paisible et joyeux ; les peines du fouet et du bâton ne furent plus appliquées. Les royaumes ennemis firent leur soumission ; les armes de guerre se pourrirent dans les magasins; dans les pri- sons on n'enchaîna plus des prisonniers. Le peuple louait cet heureux état de choses en disant : « Quel bonheur que nous ayons pu vivre en un tel moment! » Les devas, les nâgas, les démons et les génies contribuaient tous sans exception à la réjouissance et accordaient leurs faveurs et leur protection à ce royaume. Les influences funestes disparaissaient; les cinq céréales mürissaient en abon-

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 15-16) 61

_ dance; les familles avaient du superflu. Le roi s’en

réjouissait tout particulièrement; il obtint alors les cinq bonheurs qui sont : vivre longtemps ; être beau d’une beauté qui croît chaque jour; avoir une vertu qui ébranle les huit directions de l’espace, le zénith et le nadir ; n'avoir aucune maladie et avoir une énergie chaque jour grandissante ; posséder un royaume dont les quatre régions sont paisibles et avoir un cœur sans cesse joyeux.

Quand, par la suite, le roi mourut, il était à ce moment comme un homme en pleine force qui mange abondam- ment et qui se plait à dormir. Soudain il naquit en haut parmi les devas Trayastrimças. Quant aux gens de ce royaume, ils observèrent les dix défenses que leur avait données le roi et il n’y eut aucun d’eux qui allât naître dans les conditions d’habitant des enfers, de démon affamé ou d'animal; après leur mort, leurs âmes obtinrent toutes de monter parmi les devas. |

Le Buddha dit aux cramanas : «En ce temps, celui qui était le roi Ho-mo, c’est moi-même. »

Après avoir entendu ce texte saint, les cramanas furent tous grandement joyeux; ils rendirent hommage au Bud- dha puis se retirèrent.

NL:

(Trip; VI, 5, p: 08 v°-59 1°.)

ûtra du discours adressé par le Buddha au maître de maison.

Voici ce que j'ai entendu dire : Une fois le Buddha se trouvait à Chûü-wet (Grâvasti), dans le Jetavana, dans le jardin d’'Anâthapindada. En ce temps, un maître de maison se trouvait subir l’infortune que lui avaient value ses

62 CONTES BOUDDHIQUES (N° 16)

existences antérieures ; il était extrêmement pauvre et en

souffrait, Il avait des vêtements d’herbes, des nattes de

chaume, des légumes et de la bouillie de millet pour suf-

fire à ses besoins. Quoique fort misérable, cependant il ne portait jamais ses pas dans une demeure la sagesse était absente ; sa main ne prenait pas le don qui venait

d’un homme dénué de sagesse; il se conduisait résolu-

ment avec pureté; toutes les doctrines fausses ne pou- vaient souiller son cœur. Les défenses des livres saints ne quittaient jamais sa bouche, car il les récitait dès le matin et les récitait encore le soir. Il était loué par l’Ho-

noré du monde et respecté par l'assemblée des sages. Bien que ses vêtements et sa nourriture ne fussent pas.

suffisants pour son corps et sa bouche, il faisait des offrandes à l'assemblée des saints avec tout ce qu’il pou- vait avoir chez lui de légumes, de bouillies de millet et de nattes en herbes, et il n’y manquait pas un seul jour. Les çramanas dirent : « Ce maître de maison est fort pauvre et est toujours hâve de faim; nous ne pouvons accepter la nourriture qu’il nous donne constamment. Les livres saints disent : « Que les cramanas observent de tout leur cœur le vrai; que les défenses soient pour eux au complet; que leur conduite soit élevée; que leur volonté soit (pure) comme l'or céleste; qu'ils n’attachent pas de prix à la richesse et aux femmes et que les livres saints seulement soient précieux à leurs yeux; qu’ils suppriment et éteignent les six appétits (1). » Faisons donc le serment de nous débarrasser de la faim; pourquoi aurions-nous honte de quêter (2) et pourquoi ne le ferions-nous pas ? »

(1) ;< À : Ce sont les appétits de l'œil, de l’oreille, du nez, de la bouche, du corps, de la pensée.

(2) 7 - D'après le Fan yi ming yi tsi, les mots fen wei sont la trans- cription du sanscrit pindapâta qui signifie la boulette (pinda) qui tombe - (pâta) dans le bol du religieux. Une autre explication, d'un caractère nettement scolastique et artificiel, ramène /fen wei à pinda-yà aller à la ronde (en mendiant). Enfin, une troisième explication, d'ailleurs

CONTES BOUDDHIQUES (N° 16) 63

. Ils se rendirent ensemble auprès du Buddha et lui exposè- rent toute cette affaire ; l'Honoré du monde garda le silence, _ Le jour suivant, le maître de maison se rendit en per- sonne au vihâra; quand il eut fini de se prosterner, il s’assit de côté. Le Buddha, songeant à ce que les cramanas Jui avaient révélé précédemment, demanda à ce maître de maison : « Vous plairait-il de faire journellement des libéralités bienveillantes pour subvenir à l'entretien des bhiksus ? » Il répondit : « Oui certes. Tout ce que j'ai chez moi, je l'offre chaque jour ; mais je regrette d’être pauvre et de n'avoir que des légumes, de la bouillie de millet et des nattes en herbe; je fais outrage ainsi à ces hommes saints et sages et c'est ce qui me rend taciturne. » Le Bienheureux lui dit : « L'importance des actes de libéra- lité consiste dans les quatre intentions qui sont : avec un cœur bienveillant se tourner vers autrui, avec un cœur pitoyable témoigner de la compassion, se réjouir de ce fn que les autres opèrent leur salut, protéger et secourir _ tous les êtres vivants. Même quand l’offrande qu’on a b |

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faite est petite, les conditions dans lesquelles on naît par la suite sont toujours celle de naître en haut comme deva, ou celle d’être parmi les hommes; les souhaits qu'on conçoit se réalisent spontanément; le cœur a pleine satis- faction en ce qui concerne les formes pour l'œil, les sons pour l'oreille, les parfums pour le nez, les saveurs pour la bouche, et les vêtements dont est revêtu le corps; on n'aura pas à craindre de manquer de rien de tout cela. Si la libéralité qu'un homme fait est sans valeur et si en outre son cœur ny prend pas plaisir, quand plus tard il obtiendra la récompense appropriée, ce sera un bonheur mince entre tous ; les dignités et les objets pré-

insoutenable, admet qu'il faut attribuer leur sens propre aux caractères chinois ici employés; fen signifie donc « distribuer » (les aumûônes aux religieux et religieuses); wei signifie « protéger » (de manière à assurer la pratique de la religion).

64 CONTES BOUDDHIQUES (N° 16)

cieux des sept sortes qu'il obtiendra ne suffiront pas à assurer sa gloire; comme il sera dans une condition mes- quine, et comme, en outre, son cœur sera avare et par- cimonieux, il n'osera ni se vêtir, ni se nourrir; toujours inquiet et agité, il ne se réjouira jamais; avec son ventre

affamé et son corps souffrant du froid, il ressemblera à

un mendiant; il ne fera que naître et mourir, sans rien accomplir d’excellent qui lui assure la félicité. Si on fait des libéralités avec des choses de bonne qualité, mais

que le cœur ne soit pas absolument sincère, si, par arro-.

gance et confiance en soi, on n’est pas personnellement respectueux, si on recherche à force de cajoleries une brillante renommée et qu'on désire se faire connaître au loin, l’homme qui aura agi pour ces motifs aura plus tard peu de richesses, mais ses contemporains le loueront sans raison en disant qu’il est riche à millions; quant à lui, il craindra d’être dépouillé ; ses vêtements seront toujours misérables et sa nourriture ne sera jamais délicate; lui aussi ne fera que naître inutilement et mourir inutilement; les bhiksus ne franchiront jamais sa porte ; il s’éloignera

des trois Vénérables (Triratna) et se tiendra constamment

près des mauvaises doctrines. Quant à celui qui fait don d'objets de bonne qualité et qui respectueusement les offre avec les quatre bienfaisances (1), qui de sa propre main verse à boire (2) et qui concentre sa pensée sur les trois Vénérables (Triratna), qui fait le serment d’agir en sorte que tous les êtres vivants rencontrent le Buddha et montent au ciel, et que toutes les souffrances soient détruites, un tel homme, dans les existences ultérieures il naïîtra, obtiendra l’objet de ses désirs quels qu'ils soient; il rencontrera le Buddha et naïîtra dans les cieux comme il l'avait souhaité (3).

GED 12 02 (2) A ceux à qui il fait des offrandes. (3) Une note placée ici indique que, dans certains exemplaires, ce sûtra

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 17) 65

N°17:

(Frip:, VI,5, p. 59 r°-59 v°.

Autrefois il y avait un brahmane nommé Wei-lan; sa gloire était grande et sa dignité élevée; il devint souve- rain volant {1); ses richesses auraient été difficiles à cal- culer; il aimait en personne à faire des libéralités ; des filles illustres de grande beauté, des vêtements qui éblouissaient le monde, il en faisait don aux hommes ; il avait des vases d’or pleins de grains d’argent et des vases d'argent pleins de grains d’or; son aiguière et sa

cuvette étaient faites de quatre substances précieuses

combinées ; dans ses chaudrons en or et en argent, il

avait des aliments de toutes sortes de saveurs ; toutes

ses bufflesses célèbres du Nord (2) avaient leurs cornes enveloppées d’un étui d’or jaune; chacune d'elles donnait journellement quatre cheng (3) de lait; toutes étaient suivies de leurs veaux ; il avait des vêtements précieux faits par le tissage et des réseaux à jour faits avec des perles brillantes; sur les rideaux de son lit des pende- loques précieuses éblouissaient la vue; il avait des élé- phants renommés, des chevaux excellents, des selles et des brides d’or et d'argent rattachées avec des liens faits de toutes sortes de joyaux; ses chars avaient des dais décorés et des peaux de tigre lui tenaient lieu de siège; de tout ce qui était orné et ciselé il n’était rien de bon qu'il ne possédât. Tout ce que nous avons énuméré depuis les

est placé immédiatement après celui du roi Sa-ho-l'an (voyez plus haut, 13).

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(2) Æ (ou KÆ) JK #1 Æ. Le Pen Psao, cité dans le dictionnaire de K'ang-hi, dit que les vaches du Nords ont appelées fs’'in et qu’elles sont plus petites que les bufflesses (chouei nieou).

(3) Le cheng SE est un dixième de boisseau =:

66 CONTES BOUDDHIQUES (N° 17)

filles illustres jusqu'aux chars précieux, il le possédait en mille quatre-vingt-quatre exemplaires (1) de chaque sorte et s’en servait pour faire des libéralités aux hommes. Wei-lan exerçait sa bienfaisance dans les huit régions de l'espace, en haut et en bas. Les devas, les nâgas et les bons génies contribuaient tous à sa joie.

Quelqu'un qui exercerait la charité comme le faisait Wei-lan pour secourir la multitude des gens ordinaires et qui pratiquerait cela jusqu’à la fin de sa vie sans se relâ- cher un seul jour, ne vaudrait pas celui qui aurait donné la nourriture d’un seul jour à une seule femme pure et croyante, observant les défenses ; le bonheur de ce dernier serait un nombre incalculable de fois plus grand que le bonheur du premier; d'autre part, celui qui ferait simul- tanément à cent femmes pures et croyantes les libéralités dont il a été question plus haut ne vaudrait pas celui qui | aurait donné un seul repas à un homme pur et croyant, observant les défenses; (donner un repas à) cent hommes k observant les défenses ne vaut pas le fait de donner un seul repas à une ascète (2), femme observant les défenses ; cent ascètes femmes ne valent pas un seul çrâmanera de noble conduite ; donner à manger à cent crâmaneras est un acte qui ne vaut pas celui de donner à manger à un seul çrâmanera pratiquant l’observation complète des dé- fenses, n'ayant aucune souillure dans son cœur, étant pur dans ses pensées et dans ses actes. Les hommes ordi- naires sont comme les briques et les cailloux; l’homme qui agit noblement en observant toutes les défenses est

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ds.

(1) Il est probable que, au lieu de 1.084, il faut lire 84.000, ce dernier nombre ayant une valeur consacrée dans le Bouddhisme. Cf. les 84.000 stüpas d’Açoka, etc.

(2) L'expression À f# « supprimer la disette » désigne une personne qui a supprimé en elle tous les désirs et qui, par conséquent, n'éprouve plus le manque de rien. Voyez le Fo kiao fseu tien de Kojima Sekiho (p. 302 r°), qui cite, à propos de cette expression, une glose de Seng- houei lu!ï-même.

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 17) 67

semblable à la perle claire comme la lune ; des briques et des cailloux à remplir les quatre parties du monde ne vaudraient pas une seule perle vraie, De même, des libé- ralités nombreuses comme celles de Wei-lan, même si elles atteignent une foule de gens observant les défenses, ne valent pas un repas donné à un seul çrotâpanna; cent crotâäpannas ne valent pas un sakrdâgâmin; cent sakrdä- gâmins ne valent pas un seul anâgâämin; donner à manger à cent anâgâmins est un acte qui ne vaut pas celui de don- ner à manger à un seul arhat.

Ou encore : toutes les libéralités précédentes de Wei- lan atteignant une multitude de personnages sages et saints ne valent pas le fait de servir avec piété filiale ses parents; celui qui pratique la piété filiale y emploie tout son cœur et n'a ni distraction ni égoïsme; servir avec piété filiale ses parents pendant cent existences ne vaut pas le fait de donner à manger à un seul Pratyeka Buddha ; (l'acte de donner à manger à) cent Pratyeka Buddhas ne vaut pas celui de donner à manger à un seul Buddha ; (l'acte de donner à manger à) cent Buddhas ne vaut pas celui d’édifier un seul temple.

En pratiquant les trois refuges qui sont : se réfugier en Buddha, se réfugier en la Loi, se réfugier en l’assemblée des bhiksus; en observant les cinq défenses qui sont : allant jusqu’au bout de la bonté, ne pas tuer; gardant la pureté, ne pas voler; restant chaste, ne pas commettre adultère avec la femme d'autrui; étant de bonne foi, ne pas tromper; pieux et obéissant, ne pas s’enivrer; tenir compte chaque mois des six jours d’abstinence, Île bonheur qu'on acquerra sera très élevé et l'emportera, d'une manière qu'il est difficile d'évaluer, sur Les libéra- lités que faisait Wei-lan en donnant toutes sortes d'objets précieux et en nourrissant les sages et les saints.

Observer les défenses ne vaut pas l'acte de témoigner

d’un cœur égal sa sollicitude et ses soins à tous les êtres

68 CONTES BOUDDHIQUES (N° 17-18)

vivants, car le bonheur qu'on s'assure ainsi est sans limites. Même si un homme n’offrait ainsi que des légumes, de la bouillie de riz et des nattes de paille, s’il s’en tient à la formule des trois refuges, s’il garde en lui les senti- ments des quatre sortes (1), s’il observe au complet les cinq défenses, quand bien même on pourrait mettre en contrepoids les montagnes et les mers, le bonheur que s’assurerait un tel homme serait difficile à évaluer.

Le Buddha dit à ce maître de maison : « Si vous désirez le savoir, Wei-lan c'était moi-même ». Le maître de maison, ayant entendu ce texte saint, fut très joyeux dans son cœur; 1l rendit hommage, puis se retira.

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(rip NES: -p.69 00)

Autrefois le Bodhisattva était un roi des cerfs; son

corps était haut et grand; son pelage était bigarré; ses sabots et ses cornes étaient d’une élégance merveilleuse; une foule de cerfs lui étaient soumis et le suivaient, for- mant une troupe de plusieurs milliers d'individus. Le roi sortit pour chasser; les cerfs se débandèrent de tous côtés; les uns se précipitaient du haut des escarpements et tom- baient dans les ravins ; les autres erraient çà et parmi les arbres et se percaient aux épines; traqués, épuisés, morts ou blessés, ceux qu’on fit périr ne furent pas en petit nombre. Voyant cela, le roi des cerfs dit en sanglo- tant : « Je suis le chef de cette multitude; mon devoir était de bien réfléchir en choisissant un endroit pour m'y promener; c’est simplement pour avoir des herbages déli-

(1) Libéralité, affabilité, impartialité, bon gouvernement. Cf. p. 12, n. 2.

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Re

CONTES BOUDDHIQUES (N° 18) 69

cieux que je suis venu vaguer ici; la perte de tous ces petits, c'est moi qui en suis coupable. »

Alors il entra tout droit dans le royaume; en le voyant passer, les gens du royaume dirent tous : « Notre roi a

_ la vertu d’une extrême bonté; aussi un cerf divin vient-il

lui rendre hommage afin d’être un gage de bon augure pour l'état. » Personne n’osa l'arrêter; il arriva donc devant la salle du trône, s’agenouilla et dit : « Nous, ani- maux de peu d'importance, dans notre avide désir de vivre, nous nous étions risqués sur le territoire de votre royaume; soudain nous rencontrâmes des chasseurs et ces pauvres bêtes (mes compagnons) se sont enfuies et cachées; les unes, vivantes, s’égaraient; les autres, mortes, étaient en lambeaux. Votre bonté céleste aime les êtres ; en vérité nous sommes dignes de pitié. Je désire que nous puissions choisir nous-mêmes entre nous ceux des cerfs que je fournirai chaque jour à vos cuisines; je demande à savoir le nombre que vous exigez; je ne me permettrai pas de tromper Votre Majesté. » Le roi, extré- mement émerveillé, dit : « Mon chef de cuisine n’a pas besoin journellement de plus d’un de vous; je ne savais pas que, parmi vous, ceux qui ont été blessés ou qui sont morts eussent été fort nombreux; si vous tenez réelle- ment la promesse que vous venez de prononcer, je fais le serment de ne plus chasser. »

Le roi des cerfs s’en retourna, puis il annonca ce qui s'était passé à la multitude des cerfs et leur exposa tout son projet en leur en montrant les avantages et les incon- vénients. Tous les cerfs se rangèrent à son avis; ils éta- blirent entre eux un ordre de succession pour déterminer ceux qui devraient partir les premiers ; chaque fois que l’un d’eux était obligé d'aller à la mort, il passait auprès du roi pour prendre congé de lui; le roi pleurait sur son sort et lui donnait ses instructions en lui disant : « Con- sidérez que, dans ce monde, tous les êtres sont sujets à la

70 CONTES BOUDDHIQUES (N° 18)

mort et que nul (1) ne saurait l’éviter; tout le long du chemin, songez au Buddha, à ses instructions de bonté et à son cœur bienveillant ; gardez-vous d’avoir aucune haine envers ce roi des hommes. »

Chaque jour donc les choses se passaient ainsi. Or, parmi ces animaux, se trouva une biche qui devait partir et qui était enceinte ; elle dit : « La mort, je ne me per- mettrais pas de m’y soustraire; mais je demande un délai pour mettre bas et ensuite je reprendrai mon rang. » On voulut la remplacer; celui qui venait après elle se pros- terna et dit en versant des larmes : « Certainement j'irai à la mort; mais j'ai droit encore à vivre pendant un jour et une nuit; après cette petite durée d'existence, quand le moment (de mourir) sera venu, je n'aurai aucun regret. »

Le roi des cerfs ne voulait pas lui faire tort de quelque partie de vie; le lendemain donc, il s'enfuit loin de la troupe des cerfs et se rendit en personne dans les cui- sines royales; les cuisiniers le reconnurent et informèrent le roi de sa venue ; le roi lui ayant demandé pourquoi il se trouvait là, il raconta tout ce que nous venons de dire. Le roi, pénétré d’affliction, pleura et dit : « Comment se peut- il qu'un animal ait en lui une bonté égale au ciel et à la terre, sacrifie son corps pour sauver la foule des autres, imite la conduite de grande bienveillance que tinrent les hommes de l'antiquité ? Cependant moi, qui suis un sou- verain des hommes, je détruis chaque jour la destinée d’une multitude d'êtres vivants; pour engraisser ma propre personne, je me plais à la cruauté; une telle conduite serait-elle digne même d’un loup? Un animal qui a une telle bonté a recu du ciel sa vertu. »

Le roi renvoya alors le cerf et le laissa retourner dans l'endroit il habitait; puis il proclama dans toute l’éten- due de son royaume que, si quelqu'un faisait du mal à un

(1) Le caractère fx est évidemment fautif et doit être lu Sk.

CONTES BOUDDHIQUES (N° 18-19) 71

cerf, 1l serait puni comme s’il avait fait du mal à un homme. A partir de ce moment, le roi et tous ses officiers se con- vertirent les uns à la suite des autres ; les gens du peuple se conformèrent à la bonté et ne tuèrent plus; leurs soins s’étendirent jusqu'aux herbes et aux arbres, et le royaume jouit alors d’une grande paix.

Le Bodhisattva, d'existence en existence, met en péril sa vie pour secourir les êtres; ses actions méritoires se réalisant et sa vertu s’élevant, il devient ainsi un véné- rable héros.

Le Buddha dit aux bhiksus : « Celui qui en ce temps était le roi des cerfs, c'était moi-même; le roi du royaume, c'était Chô-li-fou (Câriputra). »

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

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49.

GÉTIDENES SD 09 10)

Autrefois le Bodhisattva était un cygne femelle qui avait mis au monde trois petits; or, en ce temps, une grande sécheresse sévissait dans le royaume et il n'eut pas de quoi les nourrir; il déchira de la chair sous ses aisselles pour leur sauver la vie; les trois petits conçurent un doute et se dirent : « Cette chair a exactement la même odeur que celle du corps de notre mère; ne serait-ce pas que notre mère nous nourrit de sa propre chair? » Les trois petits, très affligés, eurent des sentiments de tristesse; ils dirent encore : « Mieux vaut perdre la vie que de nuire au corps de notre mère. » Alors donc ils fermèrent le bec et refusèrent de manger. La mère, voyant qu'ils ne mangeaient pas, se remit en quête (de nourriture).

72 CONTES BOUDDHIQUES (N° 19-20)

Un deva du ciel les loua en disant : « L’affection de cette mère serait difficile à surpasser ; une piété filiale telle que celle de ces petits se voit rarement. » Tous les devas comblèrent de leurs bénédictions (la mère et ses petits, dont tous les désirs furent aussitôt réalisés.

Le Buddha dit aux bhiksus : « Le cygne femelle, c’était moi-même ; les trois petits, c'étaient Çâriputra, Maudga- lyâyana et Ânanda. »

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité,

20 (1).

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Autrefois le Bodhisattva était un roi-paon qui était suivi de cinq cents épouses ; il abandonna ses anciennes com- pagnes dans son désir de prendre pour femme un petit oiseau bleu. Le petit oiseau bleu ne mangeait que de l’am- broisie et des fruits excellents; le paon allait chaque jour en chercher pour sa compagne. La femme du roi de ce pays tomba malade; elle rêva qu’elle voyait le paon et qu’on lui disait que sa chair pourrait faire un remède. À son réveil, elle en informa le roi et celui-ci ordonna aux chasseurs d'aller en toute hâte lui chercher (ce paon); l’épouse (du roi) dit : « Celui qui pourra le prendre, je le fiancerai à ma plus jeune fille et je lui donnerai mille livres d’or. »

Les chasseurs du royaume se dispersèrent dans toutes les directions et se mirent en quête : l’un d’eux aperceut le ro1-paon accompagné du petit oiseau bleu, dans l'endroit 1ls avaient coutume de manger; alors il enduisit de place en place les arbres avec de la bouillie de miel; le

(1) Voyez plus loin le 90.

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 20) 73

paon vint aussitôt la prendre pour en nourrir sa femme ; l'archer enduisit alors son propre corps de bouillie de miel et se tint accroupi comme un cadavre ; le paon vint prendre la bouillie et l’homme le saisit aussitôt. Le paon lui dit : « Si vous vous êtes donné tant de peine, c’est sans doute pour y trouver quelque profit. Je vous montre- rai une montagne d'or dont vous pourrez tirer des richesses inépuisables, mais laissez-moi la vie. » L'homme lui ré- pondit : « Le roi me fera présent de cent livres d’or et me mariera à sa plus jeune fille; comment ajouterais-je foi à vos paroles ? » Il l’offrit donc au roi.

Le paon dit : « O grand roi, la bienfaisance que vous avez en vous s'étend partout à la ronde; je désire que vous écoutiez mon humble avis. Je vous demande de me faire avoir un peu d’eau sur laquelle je prononcerai avec bien- veillance une prière magique; celui qui boira de cette eau guérira aussitôt de sa maladie; si cette eau reste sans effet, il ne sera pas trop tard pour que je subisse le châtiment. » Le roi suivit ce conseil; sa femme but de cette eau et tous ses maux disparurent ; sa beauté devint resplendissante et il en fut de même pour toutes les femmes du harem. Tous les gens du royaume louaient le roi dont la grande bonté avait conservé la vie au paon et avait obtenu de prolonger la longévité de tous les habitants du pays.

Le paon dit : «Je désire me jeter dans ce grand lac et prononcer une incantation sur toute son eau; alors les maladies des habitants de tous pays pourront être guéries. Si votre attente est déçue, je désire que vous me donniez la bastonnade sur les pieds. » Le roi y ayant consenti, le paon prononcça une incantation sur ce lac. Quand les gens du pays burent de cette eau, les sourds entendirent, les aveugles virent, les muets parlèrent, les bossus se redres- sèrent; la guérison fut semblable pour toutes les maladies.

Quand la femme du roi fut rétablie et que tous les gens du pays eurent obtenu de n'avoir plus de maladies, on

74 CONTES BOUDDHIQUES (N° 20)

n'eut plus aucune envie de faire du mal au paon; celui-ci, qui le savait bien, s’exprima au roi en ces termes : « Pour avoir reçu de Votre Majesté le bienfait d’avoir la vie sauve, j'ai sauvé en retour la vie de tous les habitants de votre royaume. J'ai achevé de m'acquitter ; je demande à me retirer. » Le roi y consentit. |

Le paon alors s’envola au sommet d’un arbre et recom- mença à parler, disant : « Dans le monde il y a eu trois folies. » « Quelles sont-elles ? » demanda le roi. (Le paon répondit) : « La première est ma propre folie; la seconde est la folie du chasseur ; la troisième est votre folie, à grand roi. » Le roi dit : « Veuillez m'expliquer cela. » Le paon reprit : « Tous les Buddhas nous ont avertis à plu- sieurs reprises que la beauté féminine est un feu, qu’elle est la cause qui brüle le corps et met en péril la vie. J'ai abandonné les cinq cents épouses qui me servaient et je me suis épris du petit oiseau bleu; je cherchais de la nour- riture pour la lui offrir et j'étais comme son esclave; je fus pris dans les filets du chasseur et je mis en danger de mort ma personne et ma vie; telle a été ma folie. Quant à la folie du chasseur (voici en quoi elle a consisté) : je lui avais parlé avec la plus grande sincérité, mais il a renoncé à une montagne d'or et dédaigné des richesses immenses parce qu'il ajoutait foi aux mensonges des artifices de votre épouse et espérait épouser votre plus jeune fille. On constatera que, dans le monde, tous les cas de folie et de stupidité sont analogues à celui-ci : on rejette les avertis- sements très véridiques du Buddha et on ajoute foi à des tromperies démoniaques; le vin, les réjouissances et la débauche produisent alors parfois des maux qui détruisent toute une famille, ou bien font que l’homme après la mort, entre dans la Grande Montagne pour y endurer des tour- ments innombrables; si alors cet homme songe à retour- ner dans la condition humaine, il est semblable à un oiseau qui n'aurait plus d'ailes et qui voudrait monter jus-

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 20-21) 75

qu'au ciel; cela ne lui serait-il pas difficile ? Les séduc- tions des femmes sont semblables à celles de ces démons; c’est d'elles que viennent toujours les ruines de royaumes et les destructions de personnes; cependant les gens stu- pides en font grand cas. Sur dix mille paroles (que pro- noncent les femmes), il n’y en a pas une qui soit véridique; le chasseur pourtant a cru à de telles paroles ; c’est ce que j'appelle la stupidité du chasseur. Quant à vous, 6 roi, vous aviez trouvé un médecin divin qui dissipait les mala- dies de votre royaume entier ; toutes les influences perni- cieuses se trouvaient détruites et les gens reprenaient un visage florissant; grands et petits en étaient heureux; cependant, Ô roi, vous avez laissé partir (ce médecin); c'est ce que j'appelle la stupidité du roi. »

Le Buddha dit à Çâriputra : « Le roi-paon, à partir de ce moment, parcourut le monde dans les huit directions, manifestant partout son bon cœur par des remèdes divins, et guérissant les maladies de tous les êtres. Le roi-paon, c'était moi-même ; le roi du royaume, c'était Çâriputra; le chasseur, c'était Devadatta ; la femme (du roi), c'était la femme de Devadatta ».

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

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(Trip., VI, 5, p. 60 r°-60 v°.)

Il y avait autrefois un brahmane qui était âgé de cent- vingt ans ; il avait observé la chasteté et ne s’était pas marié; les désirs luxurieux étaient entièrement anéantis en lui; calme, il résidait dans les solitudes des montagnes et ne prenait aucun plaisir à la gloire de ce monde; il

76 CONTES BOUDDHIQUES (N° 21)

s'était fait une hutte d’herbages et il avait tressé des nattes avec les plantes p'ong et hao; pour soutenir sa vie, ilrecueil- lait l’eau des sources et les fruits de la montagne; ses réso- lutions étaient vastes et sa conduite était élevée. L'univers admirait sa vertu; le roi l’engagea à venir auprès de lui pour lui servir de conseiller ; mais il persista dans la sagesse et refusa toute fonction publique. Il demeura dans les solitudes des montagnes pendant plusieurs dizaines d'années; sa bonté s’étendait à tous les êtres vivants; les oiseaux et les quadrupèdes lui étaient attachés et se con- fiaient en lui.

Or, il y avait quatre animaux, à savoir un renard, une loutre, un singe etun lièvre; ces quatre animaux se dirent: « Nous avons fait des offrandes à ce religieux, et, avec un cœur calme, nous l’avons entendu expliquer les textes saints ; mais voici que beaucoup d’années se sont écoulées et les fruits de la montagne sont entièrement épuisés ; ce religieux désire se transporter en quelque autre lieu il trouvera des fruits en abondance. » Ces quatre animaux dirent avec anxiété : « Même si nous avions un plein royaume d'hommes glorieux et éminents, ils seraient comme l’eau trouble dont la mer est remplie et qui ne vaut pas une mesure d’ambroisie; si ce religieux s’en va, nous n'entendrons plus les saintes règles et nous nous pervertirons; que chacun de nous donc recherche, suivant ses moyens, des boissons et des aliments pour les offrir au religieux; nous lui demanderons alors de rester dans cette montagne et peut-être entendrons-nous encore la grande Loi. »

Tous ayant donné leur assentiment à cette proposition, le singe alla chercher des fruits ; le renard se changea en homme et se procura un sac de grains grillés; la loutre attrapa un grand poisson; chacun de ces animaux dit (en présentant son offrande) : « Voici qui vous fournira des vivres pour un mois. » Le lièvre médita profondément sur

CONTES BOUDDHIQUES (N°5 21-22) 77

l'offrande qu'il pourrait bien faire au religieux et se dit : « Tout être vivant doit périr; le corps est un instrument corruptible; puisqu’aussi bien il faut l’'abandonner, mieux vaut donner à manger à un seul religieux qu’à dix mille hommes ordinaires. » Il se mit alors à ramasser du bois sec, puis il l’alluma de manière à faire un brasier; il dit ensuite au religieux : « Quoique mon corps soit petit, il pourra vous fournir de quoi manger pendant un jour, » A

ces mots, il se jeta dans le feu; mais le feu ne Le brüûla pas.

En voyant cette scène, le religieux fut ému de la conduite que le lièvre avait tenue ; tous les Buddhas louèrent sa vertu ; les divinités du ciel l’entourèrent de soins. Le reli- gieux resta donc et chaque jour expliqua les merveil- leux textes saints en sorte que les quatre animaux purent recevoir ses enseignements.

Le Buddha dit aux çramanas : « Le brahmane n'était autre que le Buddha Dipamkara (Ting-kouang) ; le lièvre, c'était moi-même, le singe, c'était Câriputra; le renard, c'était Ânanda ; la loutre, c'était Maudgalyâvana.

Telle est la manière dont la pâramitâ de charité du Bodhisativa pratique la libéralité.

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Autrefois le Bodhisattva était un grand maître de mai- son ; ses richesses accumulées égalaient celles du roi; il se plaisait constamment à secourir les pauvres ; sa bonté atteignait tous les êtres vivants ; il acceptait tous ceux qui se réfugiaient auprès de lui, de même que la mer reçoit en elle les cours d’eau. Or, le fils d’un de ses amis, par sa conduite déréglée, en vint à dissiper tout son patrimoine;

78 CONTES BOUDDHIQUES (N° 22)

le maître de maison eut pitié de lui et lui donna ces ins- tructions : « Si vous pratiquez votre profession avec sa- gesse, vous en retirerez un bonheur et des avantages infinis. Je vous donne mille onces d’or pour que cela vous serve de capital. » L'autre répondit qu'il acceptait avec res- pectet qu'il ne se permettrait pas de contrevenir à ces pru- dents avertissements ; il se mit ensuite à fairele commerce.

Son caractère était pervers et sa conduite était partiale ; il aimait rendre un culte aux démons et aux êtres malfai- sants ; il s’'adonnait sans mesure au vin et à la joie ; ayant épuisé tout son argent, il redevint pauvre. Cela se répéta à cinq reprises, et cinq fois il dépensa tout ce qu'il avait; à bout de ressources, il revint encore demander la protec- tion du maitre de maison; précisément alors, sur un tas de fumier qui était devant la porte de ce dernier, il y avait un rat mort; le maître de maison le lui montra en disant: Un homme de bien qui serait intelligent pourrait gagner sa vie et faire fortune avec ce rat mort, tandis que vous, même avec mille onces d’or, vous vous laissez réduire à la misère. Maintenant, je vais vous donner encore une fois mille onces d’or. »

Or, un mendiant était à quelque distance et entendit ces enseignements ; tout déconcerté, il se sentit ébranlé ; il s’avança comme pour mendier de la nourriture, puis s’en alla en emportant ce rat; pour se conformer aux excel- lentes instructions qu'il avait entendues, il mendia tous les assaisonnements nécessaires, les combina et fit rôtir son rat qu'il vendit pour deux pièces de monnaie ; avec cela, il fit ensuite le commerce des légumes et se pro- cura ainsi plus de cent pièces de monnaie; partant de peu pour arriver à de brillants résultats, il devint un homme fort riche. |

Un jour qu'il était seul, il songea à ceci : « J'étais au début un mendiant, comment ai-je pu me procurer une relle fortune ? » Il comprit soudain et dit: « C’est parce

CONTES BOUDDHIQUES (N° 22) 79

que le sage maître de maison a donné une leçon à cet autre sot que j'ai pu acquérir ces richesses ; or, celui qui reçoit un bienfait et ne s’en montre pas reconnaissant peut être appelé un ingrat. » Il fit alors une table d'argent; il fit en outre un rat d’or, et, après lui avoir rempli le ventre de toutes sortes de joyaux, il le posa sur cette table en l’entourant d’une foule de parures précieuses ; il disposa toutes sortes d'aliments délicats ; il offrit le tout en pré- sent à ce maître de maison et lui exposa pourquoi il le faisait en lui disant : « Maintenant, je m'acquitte envers votre bonté céleste. » Le maître de maison répliqua : « Excellent vraiment est l’homme qu’on peut instruire. » Il lui donna alors sa fille en mariage; il lui confia sa demeure et tous ses biens ; il lui dit : « Vous serez mon successeur, mais il vous faut honorer les trois joyaux du Buddha et secourir tous les êtres vivants avec les senti- ments des quatre sortes (1). » L'autre répondit : « Certaine- ment je pratiquerai la religion bouddhique. » Par la suite donc, il devint le successeur du maître de maison; dans tout le royaume on loua sa piété filiale.

Le Buddha dit aux çramanas : « Le maître de maison, c'était moi-même; l’homme désordonné, c'était Devadatta ; quant à celui qui parvint à la richesse en se servant d’un rat, c'était Le bhiksu P'an-Fo ([Culla! panthaka). Devadatta cherchait à me nuire; le livre saint en six cent mille sec- tions dit : « Quand la conduite régulière est violée par quelqu'un, celui-ci, à sa mort, entre dans l'enfer de la Grande Montagne. » Le bhiksu P’an-Fo ([Culla] panthaka), pour avoir prononcé la seule phrase qu’il m’aimait, obtint d'échapper au monde. Quand les paroles ne sont pas sui- vies par des actes, c’est comme l'huile (de la lampe) qui se détruit elle-même en éclairant:; c’est la sagesse d’un homme de peu; quand les paroles et les actes sont à

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80 CONTES BOUDDHIQUES (N°: 22-23)

l'unisson, cette clarté est comme celle du soleil et de la lune ; elle tient en affection tous les vivants, elle réussit à sauver tous les êtres; c’est la sagesse d’un homme supérieur; sa conduite est comme la terre d’où tous les vivants prennent naissance. »

Telle est la manière dont la pâramitA de charité du Bodhisattva pratique la libéralité. »

N°20

(Trips; VI,:6,p:60 v°-61:r°°)

Il y avait autrefois une veuve sans enfants qui était aux gages d’un maître de maison et qui surveillait un des domaines de celui-ci. Un jour, son maître ayant eu quelque indécision ne lui envoya sa nourriture que lorsque le moment de manger était passé ; quand la nourriture arriva et qu'elle voulut manger, un çramana lui demanda l’'aumône ; elle songea en elle-même que cet homme avait supprimé en lui les désirs et renoncé au mal et que sa con- duite était pure et parfaite, que, d’autre part, secourir les hommes affamés du monde entier n’est pas une action aussi méritoire que de faire une légère offrande à un véritable sage qui observe dans le calme les défenses; elle prit donc sa part de nourriture et la mit tout entière dans le bol du religieux, puis elle plaça par-dessus une tige de lotus et lui présenta cela. Le religieux manifesta alors son pou- voir surnaturel et émit une clarté ; la veuve s’écria avec joie : « Voici en vérité ce qu'on peut appeler un homme saint et divin ; puissé-je plus tard donner le jour à cent fils tels que lui! »

Quand cette veuve fut morte, son âme transmigra et dut devenir la progéniture d’un brahmane; son essence se concentra donc dans l'urine du brahmane ; une biche

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 23) 81

lécha cette urine et, par suite, se trouva enceinte (1); lorsque le terme fut venu, elle mit bas une fille que le brahmane éleva. Quand elle eut dépassé l’âge de dix ans, cette fille avait un maintien superbe et une démarche (2) harmonieuse ; elle restait à la maison pour surveiller le feu ; mais, un jour qu'elle jouait avec la biche, elle ne s’aperçut pas que le feu s’éteignait; lorsque son père revint, il s’irrita contre elle et lui ordonna d'aller chercher du feu; la jeune fille se rendit donc dans un village ; à chaque endroit elle avait posé le pied poussait une fleur de lotus (3); le propriétaire du feu lui dit : « Tour- nez trois fois autour de ma demeure et je vous donnerai du feu. » La jeune fille ayant obéi à cet ordre, des lotus poussèrent sur le sol et formèrent une triple enceinte ; les passants s’arrétaient devant ce spectacle et tous s'émerveillaient. Au bout de quelque temps, ces faits furent rapportés au roi de ce royaume. Le roi consulta un devin habile pour savoir si cette jeune fille était de noble condition ou non ; le devin répondit : « Elle aura certai- nement une sainte postérité qui jouira de génération en génération d’un bonheur sans limites. » Le roi ordonna à un de ses sages ministres d'aller la chercher en faisant les présents d'usage et en accomplissant tous les rites ; elle était d’une telle beauté qu'aucune autre femme du harem

(1) Cf. plus loin la tradition relative à la naissance du Rsi Ekaçrnga.

(2) est ici pour }f ou F4.

(3) Dans une composition littéraire de Siao Pao-kiuan Fhf Li (481- 802, p. C.), on lit la phrase : 3$ 2% Æ « à chaque pas, elle fait naître une fleur de lotus. » Nous voyons ainsi comment la littérature chinoise a emprunté à la légende de Padmavati une de ses plus gra- cieuses images pour caractériser la démarche féminine. fl est en outre fort probable que c'est sous l'influence de cette même légende que ful formée l'expression # 3H «lotus d'or », qui désigne les petits pieds des femmes chinoises et qui fut, dit-on, appliquée pour la premiere fois aux pieds de Yao niang, ff 4j favorite de Li Yu 2 KH (+ 978 p. C.), lroi-

sième souverain de la dynastie des Tang du sud.

82 CONTES BOUDDHIQUES (N° 23)

ne l’égalait; elle devint enceinte, et, quand le terme fut venu, elle mit au monde cent œufs; depuis la reine jus- qu'aux concubines, toutes les femmes du harem étaient jalouses d’elle ; elles avaient taillé par avance un morceau de bananier de manière à lui donner la forme d’un démon; quand elle fut sur le point d’accoucher, elles lui couvri- rent le visage de ses cheveux épars, puis elles endui- sirent ce morceau de bananier des humeurs impures (de l’accouchée) et le présentèrent au roi; toutes ces per- sonnes perverses obscurcirent la clairvoyance du roi qui ajouta foi à leurs tromperies ; puis, ces méchantes femmes mirent les œufs dans une cruche qu’elles jetèrent dans le courant du fleuve après en avoir fermé strictement l’ori- fice.

Cakra, souverain des devas, descendit et scella l’orifice de son sceau; tous les devas protégèrent la cruche qui, après avoir suivi le courant, finit par s’arrêter et s'im- planta dans le sol comme une colonne. Le roi qui régnait sur ce royaume du cours inférieur du fleuve, aperçut de loin, du haut d’une tour, la cruche qui descendait au fil de l’eau; un éclat l’illuminait comme s’il y eût eu quelque chose de surnaturel; il la recueillit pour l’examiner et aperçut l'empreinte du sceau du souverain (Çakra); il le rompit et trouva les cent œufs ; alors il ordonna à cent de ses femmes de les couver et de les tenir au chaud; lors- que le terme fut arrivé et que les corps furent formés, ces œufs donnèrent naissance à cent garçons ; dès leur nais- sance, ils eurent la perspicacité de saints supérieurs ; sans qu'on leur expliquât rien, ils comprenaient par eux- mêmes; la beauté de leur aspect l'emportait sur toute autre personne dans le monde; leurs marques distinc- tives étaient telles qu'il y en a rarement de pareilles; leur vigueur et leur énergie étaient cent fois plus grandes que celles de tous les hommes ; écho de leur voix était sem- blable au rugissement du lion. ,

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 23) 83

Le roi prépara cent éléphants blancs avec des selles et des brides faites des sept substances précieuses et il les donna à ses divins descendants en leur ordonnant d'aller combattre les royaumes voisins ; les voisins des quatre côtés se soumirent alors à eux et se proclamèrent leurs

sujets et leurs servantes ; ils allèrent ensuite attaquer le

pays ils avaient été mis au monde.

Dans ce royaume, grands et petits furent tous saisis de terreur. Le roi dit : « Qui est capable de repousser ces ennemis ? » Son épouse lui répondit : « O grand roi, n'ayez aucune crainte ; examinez d’où viennent les enne- mis et de quel côté ils attaqueront la ville; près de «et endroit élevez une tour et je soumettrai ces gens pour vous, à roi. » Le roi examina alors par venaient les ennemis et édifia une tour. La mère monta sur cette tour. puis elle cria d’une voix forte : «Les plus grandes violations de la règle sont au nombre de trois : Ne pas se tenir loin

de la foule des opinions hérétiques et s’attirer le malheur

dans cette vie et dans l’autre ; telle est la première viola- tion. Quand on est encore vivant ne pas reconnaître ses parents et agir contrairement à la piété filiale; telle est la seconde violation. Confiant dans sa propre force, tuer ses parents et user de méchanceté envers les trois Vénérables ; telle est la troisième violation. Celui qui pratique ces trois violations est d’une perversité qui n’a pas de supé- rieure. Vous tous, ouvrez la bouche toute grande; la preuve de ce que je dis va maintenant être évidente. » La mère pressa ses seins et le ciel fit en sorte que le lait en jaillit comme une flèche et arrosa toutes les bouches des cent fils; émus par cette parfaite sincérité, ceux-ci burent le lait et se sentirent pénétrés de compassion ; ils dirent tous avec unanimité : « C’est bien notre mère.» Alors, les larmes sillonnant leurs cous, et les mains jointes, ils s'avancèrent à pied; puis, se prosternant, ils se repentirent de leurs fautes. La mère et sa progé-

si CONTES BOUDDHIQUES (N° 23)

niture se trouvant ainsi réunis pour la première fois, éprouvèrent tous une émotion profonde. Les deux royaumes contractèrent amitié et eurent plus d’affection l'un pour l’autre que n’en ont des frères ; dans les huit directions on se réjouit de cela ét on ne manqua pas de le louer.

Ces divers fils s’'aperçurent que le monde est imperma- nent et semblable à une illusion; ils prirent donc congé

de leurs parents pour se livrer à l’étude de la sagesse et

pour s'éloigner des souillures de ce monde. Quatre- vingt-dix-neuf de ces fils obtinrent la dignité de Pratyeka Buddha; un seul des fils gouvernait le royaume, et, quand son père mourut, devint roi; il promulgua une amnistie générale de toutes les peines; il détruisit les prisons et fit couper les fossés et les remparts; il supprima l’escla- vage ; il enseigna la piété filiale et le respect fraternel ; il nourrit les orphelins et les abandonnés; il ouvrit ses trésors et fit de grandes libéralités ; il donna au peuple tout ce qu'il désirait ; il érigea les dix actions excellentes en loi de l'État. Tous les hommes le célébraient ; dans les familles 1l y avait des fils doués de piété filiale ; on élevait des stüpas et des temples pour faire des offrandes aux cramanas; on récitait les livres saints et on discourait sur la sagesse ; la bouche ne commettait plus les quatre sortes de fautes; toutes les influences pernicieuses disparais- saient et la longévité se trouvait prolongée. Le souverain des devas avait pour ce royaume la même sollicitude que des parents pour leur fils.

Le Buddha dit aux çramanas : « Celui des fils qui resta pour être roi, c'était moi-même ; le roi père, c’est mainte- nant Cuddhodana :la mère ‘des cent fils), c'était Chûü-miao (mère de Câkyamuni). »

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

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CONTES BOUDDHIQUES (N° 2

N°21.

CAP: ENTES, pb 61 r°-61 vo.)

Autrefois le Bodhisattva était un brahmane : la science des livres n'avait plus pour lui de secrets; les gens du pays le reconnaissaient pour leur maitre. Il avait cinq cents disciples qui tous possédaient une vertu d'homme supérieur; lui-même se plaisait à faire des libéralités

‘avec autant de zèle que s’il eüt protégé sa propre per-

sonne. En ce temps il y avait un Buddha dont le nom était Cha, le Tathâgata, le vénérable arhat, le samyaksam- budda ; il se proposait de guider les trois mondes et de les ramener à l’impersonnalité primitive de l’âme. Le Bo- dhisattva vit ce Buddha, et, plein de joie, il prit en lui son refuge ; il pria le Buddha et les religieux de rester pen- dant sept jours dans sa demeure et leur fit des offrandes avec le plus grand respect.

Les disciples du brahmane avaient rivalisé pour avoir chacun à s'occuper d’un service déterminé ; or l’un d’eux, qui était le plus jeune, avait été chargé par son maitre d'aller faire une commission; quand il revint et qu’il demanda de quel service il pourrait s'occuper, son maitre lui dit : « S’il y a une chose qui n’ait pas encore été faite, occupez-vous en. » Le jeune homme répondit : « La lampe seule n’a personne qui s’en occupe. » Le maitre répliqua : « C'est fort bien, 6 disciple. » Le jeune homme remplit alors d'huile de chanvre son crâne (1); il se lava avec

{) Nous trouvons ici le récit de l'action méritoire qui assura pour l'avenir la dignité de Buddha au futur Dipamkara Buddha. Celui-ci en effet alluma une flamme sur son crâne afin de servir de lampadaire vi- vant au Buddha d'alors; c'est pour cette raison sans doute que Dipam- kara reçoit, dans la Nidânakathä, le surnom de « maitre des ascèles »

86 CONTES BOUDDHIQUES (N° 24)

pureté; il enroula autour de sa tête une étoffe blanche ;

puis de sa propre main il mit le feu. Les devas, les

hommes, les nâgas et les démons, en voyant son audace,

battirent tous des mains et s'exclamèrent d’admiration en

disant : « Jamais on n’a rien fait de tel; cet homme cer- tainement deviendra Buddha. »

Le Buddha l’approuva et fit en sorte que la clarté péné- trât Les ténèbres de la nuit sans que sa tête en souffrit; le jeune homme gardait son attention fixée sur les livres saints ; dans son zèle, il n'avait aucune autre pensée ; il en fut ainsi pendant sept jours sans que sa méditation se relâchât aucunement. Alors le Buddha lui fit cette pro- phétie : « Après des kalpas innombrables, vous devien- drez Buddha; votre nom sera Dipamkara (Ting-kouang) ; au milieu de votre nuque et sur chacune de vos épaules il y aura une clarté : VOUS enseignerez, vous secourrez, et la multitude des êtres vivants obtiendra d’être sauvée ; vous ferez cela sans limites. » Les devas, les hommes, les démons et les nâgas, entendant qu'il deviendrait Buddha, furent tous joyeux et se prosternèrent pour le féliciter.

Le brahmame fit alors la réflexion suivante : « Si cet homme obtient de devenir Buddha, moi aussi certaine- ment je l’obtiendrai ; il faut que je recoive la prédiction me concernant, et alors seulement le Buddha s’en ira. » Il s’avança donc, se prosterna et dit : « Maintenant j'ai préparé pour vous une légère offrande, et avec sincérité

(Rhys Davids, Buddhist Birth Storics, p. 9, ligne 16); la coutume ascé- tique qui est encore aujourd'hui très répandue en Chine de brûler des bâtons d'encens sur le crâne des néophytes s'inspire vraisemblablement de l'exemple célèbre donné autrefois par le futur Dipamkara; sur cette cou- tume, voyez une intéressante description de De Groot (Le code du Mahäyâna en Chine, pp. 217-220).

Dans le texte chinois, le mot « jarre de terre » représente sans doute le sanserit Kapâla qui a les deux sens de « écuelle » et de « boîte crämienne » (cf. latin {esfa ; français